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2005 : révolte dans les banlieues françaises

mardi 12 août 2008, par anne leclerc

Il y a un an : révolte dans les banlieues françaises
LECLERC Anne

12 octobre 2006

tiré de Rouge n°3466

En octobre-novembre 2005, les quartiers populaires se soulevaient et le gouvernement leur répondait par l’état d’urgence. En un an, loin de répondre aux attentes, Villepin et Sarkozy n’ont fait qu’aggraver la crise sociale.

Le 27 octobre 2005, Ziad et Bouna, deux adolescents de Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), mouraient électrocutés dans un transformateur électrique, après avoir eu peur de la police. Des jeunes contrôlés sytématiquement, plusieurs fois par jour, par les forces de l’ordre : voilà une des facettes de la politique sécuritaire qui sévit dans les quartiers. Ce drame a déclenché une révolte, pendant plusieurs semaines, dans les banlieues et les quartiers populaires de plusieurs régions. Il est utile de rappeler que, quelques jours plus tôt, le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, en visite à Argenteuil, avait affirmé aux habitants qu’il allait « s’occuper de la racaille », en réponse à des jeunes qui le chahutaient. Ces propos étaient dans la continuité de ses déclarations antérieures sur le « nettoyage des cités au Karcher ».

Depuis plusieurs mois, la tension montait dans les quartiers en raison d’un sentiment d’abandon et de « no future » de plus en plus répandu, notamment parmi la jeunesse, et d’une stigmatisation de plus en plus forte de ces quartiers, alimentée par les propos haineux et provocateurs de Sarkozy. Cette révolte a d’abord pris la forme d’affrontements avec la police, puis le feu a été mis dans de nombreux bâtiments publics - écoles, gymnases, salles associatives, entrepôts. Cette révolte, qui n’est pas sans rappeler les jacqueries, a fait émerger la situation d’exclusion sociale et économique que vivent les habitants de ces quartiers. Ces derniers ont d’ailleurs été partagés entre la solidarité et la compréhension de ce ras-le-bol, et la lassitude de voir brûler leur voiture ou l’école de leur quartier.

Des années de politiques libérales ont mené à cette situation : destruction des services publics - comme le démantèlement de l’Éducation nationale qui généralise l’échec scolaire et la suppression de nombreux centres de santé de proximité -, dégradation de l’habitat et ségrégation urbaine, licenciements et fermetures d’entreprises dans les villes et cités ouvrières.

Libéralisme

Les quartiers qui brûlaient étaient souvent situés dans les villes classées « zone sensible urbaine », où le taux de chômage est le double du chiffre national (20,7 %). Le fait d’être jeune, immigré ou femme, accroît les risques de chômage dans ces quartiers : 36 % des garçons et 40 % des filles n’ont pas d’emploi ! Dans de nombreux quartiers populaires, les enfants n’ont jamais vu leurs parents avoir un véritable travail. Les zones franches créées dans ces quartiers ne bénéficient jamais aux habitants, mais favorisent les entreprises, qui bénéficient de multiples exonérations de charges sans obligation d’embaucher des salariés sur place.

Lors de ces semaines de révolte, même si il y a eu une surmédiatisation des images d’incendie, les médias, pour la première fois, ont été obligés d’évoquer les discriminations à l’embauche ou au logement et le racisme subis par les populations de ces quartiers : discriminations liées au lieu d’habitation, à la couleur de la peau, à la consonance du nom de famille, etc.

Ce qui s’est passé a révélé aussi l’échec des différentes politiques de la ville menées depuis plus de vingt ans et fondées essentiellement sur un « accompagnement social » des politiques libérales. Censées amortir, par des saupoudrages de crédits et des mesurettes, le creusement des inégalités, elles se heurtent forcément à l’accumulation visible des richesses par quelques-uns, ce qui ne peut que provoquer sentiment d’injustice et révolte. Cette politique libérale et de classe s’accompagne d’une politique de répression. Les politiques sécuritaires - lois Perben et Sarkozy - ont pour objectif de contenir et punir les pauvres, de réprimer celles et ceux qui contestent le libéralisme.

Pour répondre à cette situation de révolte, loin de traiter l’urgence sociale, le gouvernement a répondu par la mise en place, sur une durée de trois mois, de l’état d’urgence, c’est-à-dire d’un véritable état d’exception. Il a réactivé cette loi datant de 1955 - en pleine guerre coloniale -, qui a permis les pires atteintes aux libertés lors de la guerre d’Algérie. La répression a été sévère : entre 2 500 et 3 000 jeunes ont été poursuivis. Les tribunaux, par la procédure de comparution immédiate pour les majeurs, ont pris des décisions graves de façon massive, et ils ont prononcé de très lourdes sanctions. De nombreux jeunes ont aujourd’hui un casier judiciaire et ont connu la prison. Contrairement à ce qui avait été dit à l’époque par le gouvernement et son ministre de l’Intérieur, la plupart des jeunes arrêtés n’étaient pas connus des services de police. La réactivation de la double peine a constitué une provocation de plus du ministre de l’Intérieur. La LCR, comme d’autres associations ou organisations, a exigé une loi d’amnistie pour les jeunes condamnés. Mais il a été difficile de mobiliser toute la gauche, sur l’amnistie comme sur l’abrogation de l’état d’urgence.

Riposte

Les raisons qui ont généré cette révolte n’ont pas disparu. Malgré quelques effets d’annonce, rien n’a été fait. En 2005, le gouvernement avait amputé de façon drastique les subventions aux associations - diminution de 70 % - et, en pleine crise, il avait été obligé d’annoncer leur rétablissement. Les nombreuses associations qui permettent de faire le lien social, en lieu et place d’une politique de l’emploi et de service public, attendent toujours l’arrivée de ces subventions. Si on regarde du côté des services publics, les suppressions de postes du budget 2006 s’ajoutent à celles prévues pour 2007, notamment dans l’Éducation nationale... Concernant le logement, la nouvelle loi Borloo, votée en début d’année, renforce le financement du tout-propriété et l’abandon du logement social.

Aujourd’hui, nous ne pouvons être qu’inquiets, car le traitement policier de la crise sociale s’étend. Ce qui s’est passé récemment aux Tarterêts, puis aux Mureaux, confirme l’état d’exaspération des jeunes. Sarkozy met en scène des procédures expéditives, sous l’œil des caméras, il affirme des choses fausses sur l’identité des présumés coupables, en contradiction avec les procédures judiciaires en cours. Ce populisme sécuritaire fait office de programme de campagne présidentielle.

Il est urgent que nous trouvions les voies d’une riposte associant l’ensemble de ces quartiers et reconstruisant les solidarités militantes. En associant habitants des quartiers, salariés, jeunes, pour que, par une mobilisation d’ampleur, nous imposions la construction d’une véritable alternative politique en rupture avec les politiques libérales et sociales-libérales. Il faut un plan d’urgence social pour les quartiers qui, en s’appuyant sur un tout autre partage des richesses, doit se traduire par le développement et l’extension des services publics, le rétablissement et l’augmentation des subventions aux associations de terrain et aux politiques de prévention, une politique qui ait pour fil à plomb la formation et l’emploi.

LECLERC Anne
* Paru dans « Rouge » n° 2176 du 12 octobre 2006.
Mis en ligne le 13 octobre 2006