La Gauche

Accueil > Société > À Wassyla Tamzali : pour un dialogue avec une femme en colère

À Wassyla Tamzali : pour un dialogue avec une femme en colère

mardi 23 février 2010

En réponse à l’article publié dans « solidaritéS » (1) sur la « Lettre d’Alger d’une femme en colère » de Wassyla Tamzali (Gallimard, 2009)

Nous ne faisons pas partie des « Européens désabusés » auxquels s’adresse Wassyla Tamzali dans sa « Lettre d’Alger » – et c’est pour cela que nous cherchons le dialogue avec elle. Mais nous regrettons et contestons ses erreurs de jugements et amalgames ou glissements de pensée qui favorisent des visions binaires piégées. Nous proposons de rechercher et défendre ensemble un cheminement vers une dynamique universaliste qui soit effective et se construise à partir de toutes les luttes d’émancipation aux multiples composantes.

Nous partageons votre colère, Wassyla, contre tous ceux et toutes celles qui s’opposent à la liberté de conscience, tout en prétextant défendre de nobles causes  ; nous rejetons comme vous le relativisme culturel qui au nom du combat contre les comportements (néo)colonisateurs imposent aux femmes la soumission à des systèmes culturels dits traditionnels violents et autres rapports de domination  ; nous sommes révulsées par l’hypocrisie de nos gouvernants et de tous ceux qui – pour ne pas paraître islamophobes – sélectionnent des « islamistes modérés » promus au « mérite » dans le cadre de rapports « clientélistes », ou pire encore, couvrent des dictatures du monde musulman dès lors qu’elles sont riches en pétrole et prêtes à s’inscrire dans les jeux politiques des grandes puissances… Nous sommes en colère contre ceux qui transforment les révoltes et les luttes des jeunes des banlieues populaires ou celles des populations du Sud, notamment de Palestine, en guerres de religions, au lieu d’en souligner les dimensions sociales et politiques. Et surtout, parce que nous sommes des femmes et féministes convaincues, nous sommes en colère contre les féministes qui oublient la solidarité de base envers les femmes victimes de toutes les discriminations et qui enferment certaines catégories de femmes – musulmanes – dans un monde à part où des critères communs à tous les combats émancipateurs (l’autonomie de choix) ne s’appliqueraient pas...

Malheureusement, chacun de ces motifs de colère, apparemment partagés, se retournent en désaccords avec vous, Wassyla, lorsque votre « grille » de lecture des enjeux français vous aveugle sur les enjeux et vous fait perdre la cohérence des critères…

La cause en est simple : le port du voile n’est nulle part et jamais univoque, jamais indépendant de la personne qui le porte, du contexte – et bien des révolutions et combats féministes se développent aujourd’hui « sous le voile » ou sans voiles, au nom de l’islam contre les dictatures se revendiquant de « la sharia » (2). Au-delà, Marjane Satrapi a fort bien exprimé l’enjeu du libre choix des femmes (3), elle qui a si magnifiquement dessiné sa révolte contre le basculement de la révolution iranienne vers une dictature imposant notamment aux femmes le port du voile en Iran. Combien ont raconté, d’ailleurs, le renversement d’attitude des mêmes femmes qui hier – contre le Shah « occidentalisé » - décidaient de porter le voile et qui en combattent l’imposition aujourd’hui (4)…

Que nous soyons de « culture musulmane » comme vous, ou pas, croyantes ou athées, nous refusons l’enfermement dans un communautarisme relativiste qui malheureusement est effectivement prôné par des courants dits « salafistes », en France comme ailleurs : notre défense de la laïcité (5) n’a pas besoin de qualificatif « ouvert » ou autres. Nikola Sarkozy s’est réclamé d’une laïcité « ouverte » en cherchant à instrumentaliser des imams pour rétablir « l’ordre » dans les banlieues en évitant, ce faisant, de désigner sa politique sociale combinée au racisme comme cause des révoltes. Notre conception de la laïcité vise l’application à l’islam de ce que la loi française de 1905 [sur la séparation des Eglises et de l’Etat, réd.] préconise, d’une part  ; et surtout, compte sur l’école publique pour dépasser les replis communautaristes et impulser l’esprit critique source de toute émancipation. Vous faites donc un contre-sens. La laïcité en France signifie la neutralité des appareils d’Etat en matière religieuse, c’est-à-dire leur séparation de tout pouvoir religieux, de toute Eglise, comme condition d’une liberté de conscience et de pratiques religieuses diverses que l’Etat doit protéger… La nouvelle loi de 2004 en France (6) n’est pas l’application de ces principes : les usagers sont légalement libres, en France, d’exprimer leurs croyances dans l’espace public, sociétal, tant qu’ils ne troublent pas l’ordre public  ; la neutralité s’applique aux fonctionnaires de l’Etat et aux bâtiments… Et c’est pourquoi, en toute conscience et liberté, beaucoup de partisans de la laïcité ont discuté et contesté le bien-fondé de la Loi de 2004 – notamment la Ligue de l’enseignement et la Ligue des Droits de l’homme, comme notre Collectif des féministes pour l’égalité... Il faut d’ailleurs toujours (comme pour toute loi) en tirer le bilan : cette loi de 2004 a « libéré » non pas les femmes musulmanes, ni même atténué d’ailleurs le port du foulard : elle a polarisé les attitudes, à la fois plus de foulards portés et un racisme anti-musulman notamment et violemment exprimé contre les femmes voilées… Vous ne pouvez pas être insensible à cela, au nom du fait qu’ailleurs des femmes non voilées sont agressées par des intégristes. Ce sont toutes les violences – et les systèmes patriarcaux qui les portent – que nous devons ensemble combattre. Et que des femmes voilées soient partie prenante de ce combat à part entière au cœur de l’islam est essentiel pour l’avenir…

Vous dites – et là, votre « grille » de lecture nous laisse pantoises ! – que cette Loi a été adoptée sans prendre en compte les enjeux du féminisme (7)… C’est l’inverse qui a dominé toute la campagne médiatique autour de cette loi – et c’est là un fait général en Europe : la « politisation du voile » a instrumentalisé la cause des femmes… Et vous devriez être, comme nous, ou comme Judith Butler, en colère contre ceux qui se découvrent soudainement « féministes » (ou défenseur des homosexuels...) quand il s’agit de l’islam.

S’il était démontré que tout musulman se voulant fidèle à sa foi est condamné à s’opposer à la liberté de conscience et à l’égalité des hommes et des femmes alors nous pourrions partager votre point de vue. Mais ce point de vue est bien pessimiste et réducteur : l’islam est, comme toutes les religions, à la fois complexe et traversé de courants de pensée contradictoires. Il est sûrement profondément marqué par des violences subies et par le constat que des courants dominants dans le monde musulmans prennent le contre-pied de tout ce qui peut paraître « occidental » (donc colonisateur) : le « féminisme », la « démocratie », la « laïcité », la « liberté de conscience » et donc toutes critiques des religions sont donc rejetées au nom de « l’islam »… Mais, en Iran dans l’opposition au régime actuel, comme partout dans le monde musulman et « occidental » ce dualisme faux et piégé (« Occident/Islam ») doit être rejeté. Pas plus « l’Occident » que « l’islam » ne recouvrent des mondes homogènes, des « civilisations » sans conflit majeur… des résistances porteuses d’émancipation individuelle et collective : c’est de ce cheminement multiple vers des valeurs universelles d’émancipation de libertés et de justice sociale que nous réclamons.

Marie-Laure Bousquet, Ismahane Chouder, Monique Crinon, Catherine Samary, membres du Collectif des Féministes pour l’Egalité (CFPE), France


1 SolidaritéS, Suisse, nº 161, 18.01.2010, p. 12. Article de Anna et Urs Spillmann www.solidarites.ch/journal/index.php3?action= 4&id=4162&aut=689
2 Il faut lire Fariba Adelkhah « La révolution sous le voile – femmes islamiques d’Iran » Karthala  ; mais aussi suivre la campagne « un million de signatures » en Iran, qui unit des femmes athées et des croyantes. Lire aussi « Musulmanes et modernes – voile et civilisation en Turquie » de Nilüfer Göle. Mais aussi, concernant la diversité des combats féministes parmi les musulmanes françaises, « l’une voilée, l’autre pas » Dounia Bouzar et Saüda Kada, Albin Michel  ; cf. aussi « les filles voilées parlent », Ismahane Chouder, Malika Latrèche, Pierre Tévanian, La Fabrique, 2008
3 http://mapage.noos.fr/marjane.persepolis/frameparoles.html
4 L’avocate féministe iranienne, et prix nobel de la paix, persécutée par les intégristes a pris la même position que Marjane Satrapi dès novemlbre 2003 contre les projets de loi interdisant le port du foulard dans les écoles en France et autres pays d’Europe.
5 Nous partageons l’interprétation qu’en donne la Ligue des Droits de l’Homme ou la Ligue de l’Enseignement en France  ; cf. leurs sites et publications respectifs. Cf. également « 1905-2005 – les enjeux de la laïcité », l’Harmattan et le site « islam & laïcité ».
6 La loi du 15 mars 2004 interdit en France le port de tout signe religieux « ostensible » dans les écoles, collèges et lycées publics, ce qui inclut le voile islamique mais aussi la kippa, et le port de grandes croix (note de la rédaction).
7 Sur le « climat » idéologique derrière la Loi de 2004, cf. notamment « Le foulard islamique en questions », Ed. Amsterdam, 2004. Voir aussi le site de Pierre Tévanian, Les mots sont importants (lmsi)


Lettre d’Alger d’une femme en colère

Wassyla Tamzali, issue d’une famille algérienne de tradition musulmane, avocate et féministe, adresse dans son livre « Une femme en colère » une « Lettre d’Alger aux Européens désabusés », qui auraient oublié les combats menés jadis en commun avec les colonisés.

Entraînés dans des dérives culturalistes, défendant un « islam modéré » ou la « laïcité ouverte », ils s’engagent dans un débat, au bout duquel les seuls gagnants risquent d’être les islamistes, aux dépens des principes démocratiques fondamentaux tels que l’égalité des sexes et la liberté de conscience.

Née en 1941 à Alger, Wassyla Tamzali a connu dans sa famille un islam doux, qui posait certaines règles de conduite, mais laissait des marges de manœuvre à la personne restée libre de l’importance qu’elle voulait donner à son implication religieuse. Son père était engagé pour la libération du pays. Wassyla a appris à connaître la violence aveugle, quand il est tué en 1957 par une jeune recrue du FLN. Après avoir pratiqué comme avocate à Alger, elle a travaillé pendant 20 ans à l’Unesco, principalement pour les droits des femmes. Elle vit aujourd’hui en Algérie et partage son temps entre l’écriture et l’activité militante.

Son livre évoque avec émotion la lutte de libération de l’Algérie et la rencontre entre Simone de Beauvoir et la résistante Djamila Boupacha. Il y a quelques années encore, elle était fière de se dire algérienne et d’avoir fait partie de ces femmes au visage découvert, éclatantes de joie à la libération du colonialisme, « symboles d’un tiers-monde triomphant, au coude à coude avec leurs hommes ». Aujourd’hui, elle est amenée à se demander, qui elle est, et finit par se désigner comme « innommée », ne se reconnaissant pas dans « l’identité toute faite, emballée dans la religion » qu’une Algérienne reçoit d’interlocuteurs européens, qui ne voient à la place des féministes du Sud que des « femmes musulmanes ».

Quelle « laicité » ?

Aujourd’hui, le ressentiment de l’immigré maghrébin ou du Français d’origine maghrébine exposé en Europe au racisme, crée un terrain favorable au sentiment d’identité communautaire et à l’islamisme, et ce ne sont pas les « longs sanglots de l’homme blanc », qui y changeront quelque chose, surtout quand celui-ci se préoccupe en premier lieu de préserver la « diversité culturelle » et d’échapper à l’opprobre d’islamophobie. L’épistolière en colère reproche à ses « amis-européens-intellectuels-de-gauche-pour-la-plupart » leur aveuglement devant les « islamistes modérés », quand ils se font avec ceux-ci les chantres de la démocratie et de la laïcité, en oubliant qu’il s’agit d’une démocratie sans égalité des sexes et sans liberté de conscience, l’islam considérant l’apostasie comme un crime. Du moment que la notion de laïcité tend à être dénaturée en « respect de toutes les religions » et à perdre son sens de liberté de conscience, les islamistes se révèlent être les meilleurs défenseurs de la laïcité...

Un piège identitaire

Lors de l’affaire du foulard en France, la commission préparatoire à la loi ignorait le principe constitutionnel de l’égalité des sexes. Les féministes furent exclues du débat et le voile a été interdit en tant que signe religieux, sans faire de cas de sa fonction de ségrégation sexuelle. L’écrivaine considère que les femmes qui se voilent pour affirmer leur identité de « Françaises musulmanes » tombent dans un piège. Comme sous le colonialisme, lorsqu’elles étaient « l’ultime refuge de l’identité des populations contre l’occupant étranger », on demande de nouveau aux femmes musulmanes de « porter les signes d’appartenance à leur société ». Elles sont ainsi amenées à se soumettre, souvent sans mesurer toute la portée de leur geste, à une société patriarcale, dans laquelle « les règles de mariage, de divorce, de copulation, sont des règles sacrées », dictées par le Coran et les dits du prophète.

Selon les recherches de l’historienne tunisienne Latifa Lakhdar, les premières révélations de Mahomet étaient exemptes de misogynie ; mais afin de rassurer les soldats de la nouvelle religion, le prophète s’est vite ravisé et a sanctifié le pouvoir mâle sur les femmes. L. Lakhdar : « les hommes des premiers temps de l’Islam faisaient de la virilité et de la libido dominantis leur capital symbolique. Cet éros théologisé à outrance a conditionné et continue de le faire, l’éthos islamique ». W. Tamzali constate que dans une société, où la femme est ainsi identifiée par une morale sexuelle, le voile, loin de la protéger, prend une fonction érotique ; à l’augmentation du nombre de femmes voilées correspond celle des crimes sexuels, du harcèlement sexuel dans les universités et sur les lieux de travail, de la prostitution.

Pour un féminisme universel et laïc

Face aux applications barbares de la charia, depuis la dissolution forcée de mariages parce que l’un des conjoints ayant osé critiquer l’islam est convaincu d’apostasie, jusqu’à la lapidation d’une jeune femme qui a eu le tort d’être enceinte par suite d’un viol, Mme Tamzali attend de l’intelligentsia musulmane une condamnation ferme de ces pratiques. Tariq Ramadan la déçoit lorsque, au sujet de la lapidation, il propose juste un moratoire. Par ailleurs, l’auteure soupçonne les stratèges politiques de vouloir utiliser l’islamisme modéré pour faire barrage à une iranisation des pays à majorité musulmane, en intégrant les islamistes modérés à ces régimes despotiques. « Aux uns les fioritures arabo-islamiques, et au passage la consolidation de la morale sexuelle bédouine – ça arrange tout le monde –, aux autres l’argent, le pétrole et le pouvoir. »

Selon Wassyla Tamzali, la tâche du féminisme dans les pays musulmans est de poser clairement la question tant aux responsables politiques qu’aux islamistes, nationalistes et intellectuels : « Les femmes sont-elles des individus à part entière, libres et égales ? » Sans vouloir être négative d’emblée, il lui paraît difficile, qu’un féminisme musulman puisse garder son autonomie ; elle reste persuadée qu’un féminisme universel et laïc a encore un rôle à jouer dans son pays, et s’étonne que pour certaines féministes européennes, qui considéraient naguère le droit à la liberté et le droit à l’égalité comme inaliénables, ceux-ci soient brusquement devenus conjoncturels, comme si le droit de penser était aussi réservé à l’Occident.

Anna et Urs Spillmann