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Algérie : 20 ans après le 5 octobre 88 : Que reste t-il de nos acquis démocratiques et de nos aspirations sociales ?

lundi 5 janvier 2009

Il y a 20 ans exactement, le 5 octobre 1988, un mouvement national de protestation populaire ébranlait la dictature, forçait l’ouverture politique et imposait des acquis démocratiques aujourd’hui menacés.


Tiré du site du Parti Socialiste des Travailleurs

Le 5 octobre culminait une tradition d’explosions spontanées de la jeunesse inaugurée par le printemps berbère de 80 prolongé à Béjaia en 81. Au long d’une décennie marquée par la répression brutale des grévistes de Rouiba et Beni Mered en 82 et par le reflux étudiant, les jeunes ont bougé sur des objectifs sociaux et démocratiques à Oran en 82, à la Casbah en 85, à Constantine, Sétif, Annaba, Ain Beida en 86.

En 1988, la révolte de la jeunesse était le débouché d’une vague de grèves ouvrières commencée à SNVI Rouiba le 3 juillet et reprise en septembre pour faire appliquer les promesses. D’un atelier combatif à l’ensemble du complexe, de celui-ci à l’ensemble de la zone industrielle de Rouiba, les grèves s’étaient étendues, par contagion, d’abord à la zone industrielle de Oued Smar puis à la zone d’El Harrach puis enfin aux unités industrielles d’Hussein dey, Belcourt et Alger centre.

Après les affrontements du 4 octobre à Bachdjarah et Bab el Oued, des manifestations violentes surviennent mercredi 5 octobre dans la matinée à Alger centre et s’étendent en après midi aux quartiers périphériques. Jeudi matin, toute la Mitidja est en mouvement notamment dans les sites de recasement des victimes de l’opération débidonvilisation. Vendredi Soir, à la TV, Khediri, ministre de l’intérieur, reconnaît son impuissance devant une révolte devenue nationale.

La répression s’est acharnée sur les adolescents, bastonnés, violés, castrés, assassinés... Elle a nourri la rage inextinguible des jeunes qui a chanté ses martyrs et construit ses comités de quartier à Ain Taya, Bab el Oued, Ain Bénian, Dély Brahim etc… Ni les brigades anti-émeutes, ni le déploiement de l’armée, ni les tireurs mystérieux n’ont empêché les manifestations quotidiennes qui n’ont cessé qu’après la promesse de réformes politiques concédée par Chadli le 10 octobre, au soir des tirs meurtriers devant la DGSN.

La tentative de quelques figures islamistes de rejoindre le mouvement pour le chevaucher, par l’initiative de la marche du 10 octobre, n’a pas pas rallié les jeunes à l’islamisme. La répression politique a plutôt concerné la gauche, interpellant nos camarades, ou enlevant ces deux cent syndicalistes ou pagsistes sauvagement torturés à la veille du 5 octobre. Car la manœuvre politique du pouvoir visait à utiliser la révolte des humbles contre la politique antisociale de la dictature afin de délégitimer l’étatisme économique et permettre l’infitah, l’ouverture libérale, le pillage du patrimoine public.

L’organisation de la riposte démocratique du peuple est due à la gauche GCR/PST PAGS, ORT, OST, MCA, syndicalistes.... Son principal levier était le puissant mouvement estudiantin né de la longue grève générale de 180 000 étudiants en 1987 et majoritairement animé par notre parti, nommé alors le GCR. Le défunt Redouane Osmane en était la figure de proue. Du grand meeting du 3 novembre 88 à Bouzarea répercuté par la presse mondiale à l’immense manifestation du 24 novembre 88, Place du premier mai, contrainte par le dispositif policier à se replier sur la fac centrale, du rassemblement au stade Oukil Ramdane à Tizi le 25 novembre aux actions universitaires de Constantine et d’Oran, cette jeunesse organisée en Comité contre la répression et la torture a animé les rues de ses diffusions et marqué de sa présence active et militante les autres initiatives démocratiques comme l’AG de la LADDH à l’Atlas ou les actions du comité contre la torture et la grande manif de Bab ezzouar.

Les militants de notre parti ont rejoint ces actions de masse, là où ils étaient présents, initiant même la première marche de Béjaia. Sur le mot d’ordre "élargir la brèche dans le mur de la dictature", ils ont coordonné les comités de quartier à Alger, dés la mi-octobre, occupé les premieres tribunes publiques qui s’offraient (Cité de jeunes filles, sciences politiques, babezzouar, coordination universitaire) car la liberté n’existe que si l’on s’en sert. Ils ont oeuvré patiemment à reconstruire le MCB et son 2ème séminaire de l’été 89. En avril 89, ils participent à l’occupation de la Maison du peuple et y initient une coordination syndicale de plus en plus influente. Nos militantes, actives sur tous les fronts, ont aidé à la création de noyaux féministes dans une dizaine de wilaya, initié la rencontre de decembre 88 à Bouzarea, calomniée par une campagne intégriste, travaillé au rassemblement de novembre 89 et au succès des 8 mars 89 et 90.

Mais la riposte démocratique s’est heurtée à l’absence de tradition aprés 26 ans de dictature et à la faiblesse des noyaux militants au sortir de la clandestinité face à la répression étatique qui s’est acharnée à nous contenir, à nous réduire, à nous étouffer pour rétablir le désert politique. Dans ce silence, les prêches enflammés qui continuaient dans quelques mosquées ont permis peu à peu aux intégristes de prendre l’hégémonie sur la jeunesse révoltée puis sur une société meurtrie dont les aspirations sociales n’étaient pas satisfaites par les débuts d’entr’ouverture politique.

Refusant aux travailleurs aux jeunes et aux masses populaires le rôle d’acteurs dans leur propre histoire, Mr Ouyahia après Mr Hamrouche n’y voient que complot de l’ombre, sans fournir, en 20 ans, le moindre indice. Les complots policiers, inévitables, sont dérisoires au regard du déferlement radical de centaines de milliers de jeunes, soutenus par toute la population, protestant contre la dégradation des conditions sociales et ripostant à la répression jusqu’à imposer l’ouverture d’une nouvelle période politique.

Car les acquis démocratiques ne sont pas le fruit des velléités d’ouverture de Khediri et Chadli, soucieux d’éviter l’explosion d’une société privée d’expression, ils ne sont pas dus aux calculs de la droite libérale réformatrice soucieuse de déstabiliser le bloc social au pouvoir, rétif à l’infitah. Et ce, même si les divergences au sommet ont fait parfois hésiter le bras de la répression et ouvert un espace. Les collectifs ont activé avant l’agrément de leurs associations ; les partis ont envahi la scène avant que le pouvoir ne consente des tendances au sein du FLN !!!, bien avant la loi "sur les associations à caractère politique" de juillet 89 ; les tracts, les journaux ont circulé avant la loi sur l’information. La pression populaire, le sacrifice des jeunes, leur détermination contre les tortionnaires ont imposé nos acquis démocratiques.

Mais les aspirations sociales qui ont fait les grèves de septembre et les émeutes d’octobre n’ont pas été satisfaites. Les jeunes du 5 octobre sont sortis dans les rues comme à l’appel des grèves ouvrières qui se généralisaient. Ils n’ont pas trouvé de repère adulte à la mesure des espoirs sociaux. Le retard de construction politique les a privés d’une direction politique socialiste voire progressiste et même de substitut syndical. C’est ce vide que les intégristes ont fini par occuper.

20 ans aprés, la régression sociale entreprise par les réformateurs libéraux de Hamrouche, radicalisée par le PAS du FMI se trouve aggravée encore par la politique ultra-libérale de Bouteflika. Les conditions sociales sont pires qu’en 88. Les grévistes de 88 ont perdu leurs acquis sociaux, souvent leur emploi, parfois leur entreprise et sont livrés à la précarisation et aux emplois non déclarés. La jeunesse des hittistes est remplacée par celle des gardiens de parking, des emplois au quart du SMIG et des harraguas.

Malgré la tragédie des années 90 et la désorientation qu’il a provoquée parmi les secteurs populaires qui s’étaient fourvoyés dans l’impasse islamiste, malgré l’effondrement social mis en oeuvre par le libéralisme et son effet désagrégateur sur le corps social, beaucoup de conquêtes d’octobre sont encore là aprés 17 ans d’état d’urgence et la pression intégriste liberticide. Les gouvernements successifs essaient de démanteler les lois de démocratie surveillée concédées par Chadli pour passer à la démocratie des sociétés de vigiles et des associations de soutien. Les plus audacieux n’entrevoient de libertés que pour les partis de notables et pour les élites cooptées par la "communauté internationale" des puissances. Car le projet libéral nécessite un ordre politique autoritaire. Le peuple qu’on veut dépouiller doit être privé de pouvoir, privé de parole. Mais la société n’a pas abdiqué. Et nos libertés d’expression de manifestation de grève sont à chaque fois reconquises par les pétroliers ou les enseignants, par le mouvement populaire de 2001 ou par les jeunes de Ain Fekroun, de Ouargla ou de Tiaret. Les grondements du peuple sinistré de Ghardaïa n’obtiennent pas seulement les budgets massifs de la reconstruction. Ils contribuent au rapport de force démocratique qui maintient nos libertés et les reconquiert. Car les acquis d’octobre ne disparaitront que si nous les laissons disparaître ! Quant aux aspirations sociales des jeunes du 05 octobre, l’Algérie de 2008 nous en a éloignés. Elles nécessitent un grand parti démocratique et socialiste au service des libertés populaires et des besoins sociaux des travailleurs et des masses populaires.

SN du PST. Alger, le 05 octobre 2008


L’illustration provient du site suivant :

http://bp44036.over-blog.com/article-1289479.html

Une peinture d’Affif Cherfaoui