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Amérique latine : Souveraineté alimentaire, commerce et politique des Etats-Unis

par Toni Solo

dimanche 25 avril 2004

25 avril 2004

La différence entre les déclarations au Congrès des fonctionnaires de l’administration Bush et la bouillie qu’ils servent au public étranger est intéressante pour le lecteur qui essaie de comprendre la rhétorique du gouvernement étasunien sur l’Amérique Latine. Le compte rendu du représentant du commerce étasunien Robert Zoellick au Congrès diffère beaucoup de celui que délivre dans ses discours le représentant étasunien à l’Organisation des Etats américains (OEA) John Maisto. Au-delà de ces textes et prétextes, les Etats-Unis agissent pour dominer les événements en Amérique latine en combinant la diplomatie et l’aide étrangère avec la pression commerciale et économique, tout cela appuyé en dernière instance par la menace de l’impitoyable force militaire.

Comment s’y prennent-ils ?

Le dumping alimentaire et les mesures d’ " aide " concomitantes affaiblissent les pays destinataires en déséquilibrant leur économie agricole intérieure. L’aide militaire et économique soutient des régimes dociles. L’histoire de l’Amérique centrale est riche en exemples de cet usage de l’ " aide ". Retenir l’aide - ou menacer de le faire - permet de serrer la vis aux gouvernements que les Etats-Unis estiment récalcitrants. Cette pression se complète d’habitude par des sanctions économiques et des incitations appliquées à la fois bilatéralement et par des mandataires par procuration des Etats-Unis comme la Banque mondiale, le FMI et la Banque interaméricaine de développement.

Dans ce contexte, des négociations commerciales comme celle entourant l’Accord de libre-échange de l’Amérique centrale mettent un couteau sous la gorge des gouvernements. La menace que leur gouvernement perde l’aide étasunienne ou voie se réduire les prêts de la Banque mondiale ou de la Banque interaméricaine de développement et l’appui à leur balance des paiements du FMI font réfléchir les négociateurs commerciaux. Pour faire avancer les choses là où c’est nécessaire, on peut influencer ou truquer une élection ou manigancer une crise par un financement de la National Endowment for Democracy (Fondation nationale pour la démocratie) ou d’un autre Département d’Etat, ou par un coup de main de la CIA aidé par les interventions opportunes de l’ambassadeur étasunien local. Autrement, quand tout échoue, on monte aisément une opération militaire brutale, soit dans le secret comme au Nicaragua et cette année en Haïti, soit ouvertement comme à Grenade ou au Panama.

Comment c’est présenté

La gamme entière des coercitions est généralement annoncée par des mass-media dociles, comme s’ils étaient les auteurs des discours de George Bush ou John Maisto. Il est souvent difficile de voir la différence. Il arrive que leurs citations soient de Maisto, mais le langage qu’ils utilisent pourrait provenir des éditoriaux des journaux des deux rives de l’Atlantique. " La politique du Président dans l’Hémisphère occidental est fondée sur les idéaux et les valeurs de base des Etats-Unis. Le président Bush met l’accent sur la promotion de la démocratie et des droits humains et le renforcement des institutions démocratiques pour les rendre plus crédibles et appropriées aux citoyens individuels ; sur la promotion du commerce et de l’investissement en tant que moteurs de la croissance économique et de la création d’emplois... " [1] Ou, " Nous devons continuer à préconiser des politiques qui ont prouvé leur succès dans le passé : des réformes libérales, le respect de l’autorité de la loi, le droit à la propriété, et des principes macro-économiques solides. " [2] Les déclarations si hypocritement absurdes de Maisto sont invariablement relayées par les journalistes des médias dominants des Etats-Unis et d’ailleurs.

Laissez tomber la ZLEA allégée. Essayez l’empire fort...

En attendant, au Congrès, le Représentant du commerce étasunien Robert Zoellick dit les choses comme elles sont : " Jour après jour, dans le monde entier, le gouvernement étasunien travaille agressivement à faire en sorte que les barrières aux marchandises et aux services étasuniens soient levées... Nos nouveaux associés dans les traités de libre-échange et ceux qui sont en instance de le devenir, représentent le troisième plus grand marché d’exportation de l’Amérique - ces traités de libre-échange jettent par-dessus bord les barrières commerciales, marché par marché et accroissent les chances des Etats-Unis... L’application des accords commerciaux existants est un complément essentiel à la production de nouveaux accords. En effet, l’application des accords est par nature reliée au processus de négociation de nouveaux accords...

Pratiquement tout ce que l’USTR (US Trade Department) fait est d’une certaine façon lié à l’application des accords. Les négociations pour ouvrir des marchés et l’application des accords sont les deux faces de la même monnaie. " [3]
Le rapport de Zoellick au Congrès établit la liste de ce que le Représentant du commerce étasunien considère comme des barrières commerciales et des pratiques injustes envers les exportations étasuniennes de marchandises, de services et de produits agricoles dans le monde entier. Elle concerne 58 pays. Personne, en la lisant, ne peut se faire d’illusion : le but principal de tous les accords de " libre-échange " bidon des Etats-Unis est de forcer l’ouverture de marchés pour les sociétés multinationales étasuniennes et étrangères (ici, les liens de Zoellick avec la multinationale Vivendi sont pertinents) - de manière permanente, d’autant plus qu’ils concernent l’alimentation et les ressources énergétiques. On ne peut rien comprendre aux événements du Venezuela et de Colombie ou de n’importe quel autre pays d’Amérique latine si l’on ne se rend pas compte que le but ultime de la politique étasunienne actuelle en Amérique latine est de rendre la souveraineté nationale complètement obsolète - sauf pour les Etats-Unis.

Souveraineté alimentaire

Beaucoup d’auteurs dans le monde entier considèrent la souveraineté alimentaire aussi importante sinon plus que la souveraineté sur les ressources énergétiques. Certains ont décrit l’hypocrisie étasunienne et européenne sur l’alimentation de manière très succincte : "Les Etats-Unis et l’Union européenne ont tous les deux intégré une clause de protection qu’elles ont appelée la Clause de paix. La Clause de paix a été introduite dans ce qu’on appelle l’Accord de Blair House au moment des premières négociations de l’OMC. Elle a en réalité dispensé l’Union européenne et les Etats-Unis de réduire leurs subventions jusqu’au 31 décembre 2003. Par exemple, l’Inde ne peut pas conduire les Etats-Unis devant l’Organe de règlement des différents en disant : votre alimentation meilleur marché détruit notre agriculture. Dans le même temps qu’ils ont érigé cet anneau de protection autour de leur propre agriculture, ils ont fait en sorte que les pays en voie de développement éliminent progressivement leurs barrières tarifaires et les autres protections. Ainsi il ne nous reste plus aucune barrière tarifaire et nous sommes devenus un dépotoir. " [4]

Maintenant la Clause de paix est remplacée par une discussion technique sur les " questions de Singapour ", les catégroies " vertes " et " bleues " [5] des secteurs commerciaux que l’UE et les Etats-Unis veulent dispenser des règles anti-protectionnistes de l’Organisation mondiale du commerce. En Amérique latine, les adversaires de la Zone de libre-échange des Amériques ne sont pas dupes. Ils sont aussi lucides que Devinder Sharma.

Voici ce que déclare le sénateur colombien Jorge Robledo Castillo : "Une nation dont les ressources alimentaires seraient localisées dans une autre partie du monde risquerait de les perdre si pour quelque raison que ce soit elles n’étaient pas disponibles pour la consommation intérieure. En fin de compte c’est la raison clef - à laquelle toutes les autres sont subordonnées, si importantes soient-elles - qui explique pourquoi les 29 pays les plus riches du monde dépensent annuellement 370 milliards de dollars en subventions agricoles. Ce chiffre a continuellement augmenté pendant des décennies et, dans les années quatre-vingt-dix, il s’est accru de 50 milliards de dollars... C’est pourquoi les supplications de quelques personnes qui, en plein processus de mondialisation, demandent aux Etats-Unis et aux autres puissances d’éliminer les subventions et les autres mesures protectrices en faveur de leurs paysans et éleveurs, et leur suggestion que les pays du Tiers-Monde deviennent les fournisseurs de l’alimentation sont totalement naïves. " [6]

Les gens, à tous les niveaux, partout à travers l’Amérique Latine, le voient très clairement. Un porte-parole du Mouvement des travailleurs sans terre du Brésil déclare, " La base principale pour forger un peuple libre et souverain est qu’il possède les conditions pour produire sa propre nourriture. Si un pays devient dépendant d’un autre pour nourrir son peuple, il devient une nation dépendante politiquement, économiquement et idéologiquement. " [7]

Inquié0tude à propos des OGM

En Amérique latine, parmi les préoccupations générales à propos de la souveraineté alimentaire, l’inquiétude est vive au sujet des produits alimentaires génétiquement modifiés. Des auteurs comme Elisabeth Bravo d’Acción Ecológica en Equateur ont analysé le sens de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA-ALCA) en termes de capacité des multinationales étasuniennes comme Monsanto et Dupont de pénaliser l’agriculture locale en imposant des droits de propriété intellectuelle sur les plantes et les graines par l’intermédiaire de brevets et de droits de propriété afférents. Elle soutient que cela introduira des droits au monopole dans le système de la production alimentaire, limitera la libre circulation des graines, augmentera l’érosion des ressources génétiques et forcera les cultivateurs à payer des royalties sur les semences qu’ils utilisent, ce qui provoquera l’augmentation générale des prix des denrées alimentaires.

Elle poursuit en montrant que, même sans aborder le monstre éthique du brevetage du vivant, ces tentatives de rendre prioritaire l’agenda des multinationales de l’agrobusiness mèneront à la monoculture et élimineront les petits cultivateurs. L’agriculture latino-américaine deviendra de moins en moins sûre à mesure qu’elle dépendra de la technologie étrangère, en particulier étasunienne. [8] En regardant plus loin, il suffit de considérer un pays comme le Honduras pour voir où mène le modèle du " libre-échange " : dépendance abjecte, pauvreté généralisée, chômage massif.

cas de l’Argentine

L’Argentine offre une vision cauchemardesque de ce que pourrait être l’avenir de l’agriculture et de la production alimentaire en Amérique latine. Saccagée financièrement après avoir adopté la grande escroquerie économique néolibérale pendant les années 1990, l’Argentine fait face maintenant aux conséquences de la vente de sa souveraineté alimentaire aux multinationales étrangères. Ces extraits d’un article d’Alberto Lapolla valent la peine d’être cités tout du long.

" Notre peuple subit la plus grande punition de son histoire : 55 enfants, 35 adultes et 15 personnes âgées meurent quotidiennement pour des raisons liées à la faim, c’est-à-dire presque 450.000 personnes entre 1990 et 2003, un véritable génocide économique.

Vingt millions de personnes (sur une population de 38 millions) se trouvent sous le seuil de pauvreté, 6 millions sont des indigents (c’est-à-dire qu’ils souffrent la faim extrême) et environ 4,5 millions sont au chômage.
Toutefois l’Argentine produit le plus fort taux d’aliments par habitant du monde avec ses plus de 70 millions de tonnes de graines, ses 56 millions de têtes de bovins, un nombre semblable d’ovins et un autre plus grand de porcs, ce qui produit 3500 Kg d’aliments par habitant et par an. Toutefois une telle masse de produits alimentaires est le témoin de la plus grande faim et du plus grand génocide social de notre histoire.

Ce brutal processus (...) sert toutefois d’exemple pour les autres peuples du monde, ceux qui peuvent observer in situ le rôle joué par les cultures transgéniques que Monsanto, Syngenta, Dupont et les autres multinationales propriétaires du commerce biotechnologique présentent comme la panacée pour pallier la faim de l’humanité.
La faim du peuple argentin, ses milliers d’enfants et ses vieillards morts de faim, les millions de pauvres fouillant dans les ordures pour y chercher quelque chose à manger, sont l’exemple le plus clair et le plus convaincant des véritables effets des cultures transgéniques sur l’économie des peuples.

L’Argentine produira cette année 34,5 millions de tonnes de soja transgénique (50% du total de la production de graines) sur un peu plus de 14 millions d’hectares (54% de la surface ensemencée). 99% de ce soja est transgénique, sa destination principale est l’exportation pour la consommation fourragère de l’UE et de la Chine qui utilisent ce soja pour l’élevage du bétail, qu’elles exportent à des marchés qui ont cessé d’importer de la viande argentine parce que sa production bovine à ciel ouvert et sur des pâturages naturels a été affectée par l’expansion incontrôlée du soja transgénique. Ainsi, en produisant des matières premières au lieu d’aliments et de produits industriels le gouvernement obtient des devises pour payer la dette externe illégitime. " [9]

Le cas vénézuélien

Le cas de l’Argentine est salutaire et inquiétant pour le reste de l’Amérique Latine et projette une lumière différente sur le cas du Venezuela. Revenons au rapport fait cette année au Congrès par le Représentant du commerce des Etats-Unis : l’acte d’accusation de Robert Zoellick pour les crimes commerciaux du Venezuela couvre six pages. Parmi les charges : L’utilisation par le Venezuela de tarifs inférieurs au système des prix de la Communauté andine pour protéger les prix des céréales fourragères, des oléagineux, des produits dérivés des oléagineux, du sucre, du riz, du blé, du lait, des porcs, des volailles et du maïs jaune.

Son système hors législation de garantie de prix minimaux et l’utilisation discrétionnaire de licences d’importation et de permis pour protéger le maïs blanc domestique, le sorgho, la farine de soja, la graisse jaune, le porc, la volaille, les oléagineux et quelques produits laitiers.

L’exigence que les importateurs obtiennent des permis sanitaires et phytosanitaires pour les importations agricoles et pharmaceutiques (vétérinaires y compris).

Les achats contrôlés par l’Etat de produits alimentaires de base comme le sucre, le riz, la farine de blé, des haricots noirs, le lait en poudre, l’huile de table, la margarine, la volaille et les œufs, provenant de divers pays.

Le soutien par des crédits de taxes pour les exportateurs de café, de cacao, de quelques fruits et de certains fruits de mer. Ce n’est pas seulement les ressources énergétiques du Venezuela que les Etats-Unis ont en vue. Ils veulent aussi voir détruit l’exemple que le Venezuela donne au reste de l’Amérique Latine à propos de la souveraineté alimentaire. Les négociations avec la Colombie sur un accord de " trade-in-your-sovereignty " sont prévues à partir du 18 mai. Le Pérou, l’Equateur et la Bolivie ne vont pas tarder à suivre. Beaucoup de gens dans ces pays peuvent voir très clairement comment la fraude du " libre-échange " leur apportera misère et indigence.

Il est difficile de dire si leurs gouvernements s’en soucient beaucoup. Robert Zoellick et son équipe vont malgré tout probablement leur extirper de force un accord. Ce n’est pas non plus une simple coïncidence que les Etats-Unis renforcent et étendent simultanément leur réseau de bases militaires dans toute la région. À moins que les Etats-Unis ne trouvent un moyen de forcer le Venezuela à se conformer à la ZLEA, d’autres pays peuvent demander pourquoi ils doivent signer des accords de libre-échange qui nuisent aux intérêts de leur majorité pauvre.
Sous Bush ou sous Kerry, ce sera la même chose. Le temps et le crédit manquent aux Etats-Unis. Ils doivent consolider leur contrôle des Amériques afin de défendre leur position économique contre l’Asie et l’Europe. Les Etats-Unis feront tout, y compris promouvoir secrètement le terrorisme intérieur et, extérieurement, fomenter la guerre entre la Colombie et le Venezuela pour détruire la souveraineté du Venezuela en exigeant une intervention de " maintien de la paix ". La raison en est simple. Avec Cuba, le Venezuela conçoit progressivement une alternative viable que les Etats-Unis ne peuvent pas permettre au reste de l’Amérique Latine de copier.


NOTES :
[1] Remarks by Ambassador John F. Maisto upon being sworn in as U.S. Permanent Representative to the Organization of American States September 16, 2003 Benjamin Franklin Room, U.S. Department of State
[2] Address by Ambassador John F. Maisto, U.S. Permanent Representative to the OAS and National Coordinator for the Summit of the Americas Process ANDEAN DEVELOPMENT CORPORATION VII ANNUAL CONFERENCE ON TRADE AND INVESTMENT IN THE AMERICAS Washington, DC September 11, 2003
[3] April 1, 2004 USTR Releases 2004 Inventory of Foreign Trade Barriers Market by Market, U.S. Free Trade Pacts Complement Global Efforts to Reduce U.S. Export Barriers.
[4] "Food as Political Weapon" par Devinder Sharma, Acres U.S.A, 03 mars 2004.
[5] " Selon la terminologie de l’OMC, les subventions sont généralement classées en "catégories", désignées par une couleur à l’image des feux de la circulation : subventions de la catégorie verte (autorisées), orange (ralentir - c’est-à-dire opérer des réductions), rouge (interdites). Dans le domaine de l’agriculture, les choses sont, comme toujours, plus compliquées. Dans l’Accord sur l’agriculture, il n’y a pas de catégorie rouge, bien que le soutien interne excédant les niveaux d’engagement de réduction qui relève de la catégorie orange soit interdit ; et il existe une catégorie bleue qui concerne les subventions liées aux programmes de limitation de la production. Il existe aussi des exemptions en faveur des pays en développement (que l’on appelle parfois la "catégorie traitement spécial et différencié"). " Source : www.wto.org. (Note de RISAL)
[6] MONDIALISATION ET SÉCURITÉ ALIMENTAIRE NATIONALE, Jorge Enrique Robledo Castillo, Séminaire sur le développement rural et la sécurité alimentaire, Université nationale de Colombie, Bogotá, 6-7 novembre 2001.
[7] "Un pueblo sin soberanía alimentaria es un pueblo esclavo, dependiente" João Pedro Stédile, du Movimiento de los Trabajadores Sin Tierra (MST) interviewé par Luis Hernández Navarro 27 août 2003 (Página Abierta, nº 141, Octobre 2003)
[8] "Ecuador : el ALCA y la soberanía alimentaria" Elizabeth Bravo, Acción Ecológica, 25/11/2003.
[9] "Argentina : del granero del mundo al hambre generalizado, de la mano del monocultivo de soja transgénica" Alberto Jorge Lapolla, Rebelión, 31 mars 2004.

Source : Znet, 10-04-04.
Traduction : Hapifil, pour RISAL.