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Amir Khadir fait le bilan de la session parlementaire de Québec solidaire

mardi 7 septembre 2010


Entrevue de Presse-toi à gauche !
mardi 29 juin 2010, par Yves Bergeron


Presse-toi à gauche a rencontré Amir Khadir, député de Québec Solidaire à l’Assemblée nationale, afin de faire le bilan de la dernière session parlementaire. Voici le texte de l’entrevue réalisée le 29 juin dernier.

PTAG - Pour ce qui est du bilan de la session, quel est selon toi le meilleur dossier politique que tu as piloté ?

A.K. : Bien, je dirais notre meilleur coup car c’était un travail d’équipe pour lequel nous avions sollicité la collaboration de personnes à la recherche à l’extérieur de notre équipe de Québec. C’était la compilation de renseignements sur les firmes de génie-conseil. On s’est aperçu plus tard, en fait même à la fin de la session que ça avait pas mal impressionné les journalistes. Nous, on s’imaginait que tous les partis d’opposition quand ils travaillent une question ou des allégations sur des comportements malsains ou problématiques quelconques au sein du gouvernement font la même chose pour s’apercevoir qu’on avait poussé la recherche à un niveau qui s’était rarement vu par les journalistes. C’est-à-dire qu’à partir du moment où nous étions sur la piste des liens entre l’octroi des contrats publics et le financement du Parti Libéral, on s’est intéressé à voir d’abord quelles sont les principales firmes de génie-conseil et fouillé systématiquement les données publiques pour savoir quelles sont les firmes qui ont obtenu le plus grand nombre de contrats sans appel d’offre du gouvernement. À partir de là, on a identifié et on a cherché avec assez d’adresse des noms. Je ne donnerai pas tous les trucs que mes collaborateurs ont utilisés sur Internet et les nouveaux médias, mais on a réussi à trouver toutes sortes d’informations sur les personnes qui travaillent pour ces firmes et même leurs titres d’emploi. C’est ça qui nous a permis de savoir par exemple qu’il y avait même des secrétaires et des techniciens qui avaient donné 3 000$ par année au Parti Libéral.

Une fois qu’on a préparé tout ça et qu’on s’est présenté devant les journalistes, associé à la question que j’ai posée en Chambre sur le financement de 300 000$ du Parti Libéral par 4 firmes de génie-conseil qui ont bénéficié de tant de contrats. Nous ne soupçonnions pas à quel point ça avait impressionné les journalistes. Parce que les journalistes font toujours un peu preuve d’un tantinet de cynisme et de détachement. Mais à la fin de l’année, dans les commentaires qui circulaient partout, on s’est aperçu que ce travail avait fini à complètement asseoir notre crédibilité aux yeux des journalistes et ensuite aux yeux de l’opinion publique. Parce que la question intéresse tout le monde. Par la suite, de la question a découlé une série d’autres conséquences. Notamment, le discours du PQ a fini par devoir changer également sur l’enquête parce qu’au départ le PQ demandait une enquête sur la corruption dans l’industrie de la construction. À partir de mars, ils ont été obligés de réajuster le tir et demander une enquête publique sur le financement du Parti Libéral et l’ensemble des contrats publics touchant également le milieu du génie-conseil. Puis sont apparues les allégations de (l’ex-ministre libéral Marc) Bellemare sur la nomination des juges renforcées par les propres questions venant de l’intérieur du PQ sur les garderies, le tout a fini par faire un ensemble cohérent.

PTAG - À l’inverse, la pire frustration d’être le seul député de gauche à l’Assemblée nationale

A.K. : C’est de ne pas avoir assez de questions. Par exemple, sur ces firmes de génie-conseil. Si j’avais au moins une question par semaine, je pourrais aller au fond de chaque dossier. Mais comme je n’ai qu’une question aux sept jours, donc aux deux semaines et demie, je ne peux pas aller au fond d’un dossier même si le dossier est très bon parce qu’il faut aussi que je parle d’environnement, de la lutte à la pauvreté, que je dénonce l’amiante, que je parle des mines ou des médicaments. Ce qui fait que je ne peux prendre juste le filon même si c’est le meilleur filon que l’on a et que c’est très dérangeant pour le gouvernement.

PTAG – Peux-t-on prétendre que vous êtes la véritable opposition au gouvernement libéral ? Comment percevez-vous le travail des deux autres partis d’opposition ?

A.K. : Il faut rester les deux pieds bien sur terre et garder un minimum de sens de la mesure des choses, même si on est très fier de notre parti et de ce qu’on a accompli. Je ne pense pas qu’on peut dire que nous sommes la véritable opposition. Mais il y a, c’est vrai, une perception chez bon nombre de gens et même des gens qui sont en dehors de notre mouvement, dans le grand public, que nous sommes tout à fait différents des autres. On ressort comme différents de toute la classe politique. Dans cet esprit-là, oui nous sommes une opposition véritable. Mais il faut réaliser que le PQ avec 50 députés assis confortablement dans leurs sièges peut changer l’agenda de l’activité parlementaire au quotidien.

PTAG – Comment voyez-vous vos rapports avec les mouvements sociaux dans le contexte des derniers événements (Front commun, Coalition contre la tarification et la privatisation des services public, lutte à la pauvreté, etc.)

A.K. : Ça, c’était mon obsession et ma crainte depuis que Québec Solidaire existe et enfin je suis rassuré et grandement encouragé parce que je vois finalement une reconnaissance de QS à la mesure de ce que l’on est. Parce que même les mouvements sociaux, même les syndicats de base nous regardaient bien sûr avec un oeil de sympathie mais pas beaucoup de sérieux, comme un joueur mineur, une quantité négligeable, même s’ils ne le disaient pas par courtoisie ou par respect. Mais là, ça a changé au cours des 3-4 derniers mois et au cours des dernières semaines surtout lorsqu’il y a eu des mobilisations autour du budget (Bachand) puis autour de la journée du 1er mai puis ensuite les négociations du secteur public. C’est sûr que l’opinion publique générale et les mouvements sociaux se nourissent mutuellement et à partir de l’engouement qu’on a réussi à susciter, les syndicats ont vu à quel point nous étions réceptifs par rapport à leurs combats. J’ai été présent, tout comme Françoise (David), dans toutes les luttes. On a osé aller sur des terrains dangeureux politiquement, dans le sens de pas très vendeur dans l’opinion publique en général, mais qu’on persistait à défendre, comme le dossier de l’amiante, les droits des assistés sociaux, la question palestinienne, la lutte à la pauvreté. Donc, une série de dossiers où on a fait nos preuves auprès des syndicats et des mouvements sociaux avec une reconnaissance qui va de pair. Plusieurs nous consultent avant d’aller voir le PQ sur les gestes politiques à poser.

PTAG – Comment vois-tu l’articulation de ton travail parlementaire et les luttes des mouvements sociaux ?

A.K. : Il y a sûrement des choses à parfaire, mais on a quand même grosso modo les éléments d’une bonne recette. Ce qu’on ne doit jamais oublier, c’est que notre rôle n’est pas de reproduire le travail des mouvements sociaux. Il y a bien des gens dans nos rangs, surtout dans les rangs de anciens de l’UFP, parce qu’on s’est appelé parti des urnes et de la rue, qui continuent à avoir une perspective mouvementiste du parti. À mon avis, c’est une erreur et les mouvements n’ont surtout pas besoin de ça, un enième mouvement. S’ils ont délégué à l’intérieur de QS certains de leurs meilleur(e)s militant(e)s, c’est pour faire la synthèse des luttes et faire le travail politique sur le terrain politique, parlementaire notamment mais pas uniquement parlementaire. Il faut saisir cette nuance là. On peut être très proche de la rue, être dans la rue, être avec la rue mais pas être la rue. Nous ne sommes pas la rue. La rue ce sont les mouvements, la rue ce sont les syndicats, Nous sommes là pour saisir la volonté de la rue et de bien le répercuter avec notre fonction propre qui est celui du travail parlementaire.

PTAG – Dans les bilans qu’ont présentés certains observateurs de la presse, appuyés par un sondage du journal Le Devoir, on vous propulse parmi les personnalités politiques les plus appréciées (2e rang avec un taux d’appréciation de 50%). Toutefois, QS ne récolte que 8 à 10% des votes dans les sondages d’intentions de vote. Comment expliquez-vous un tel fossé ?

A.K. : Ce ne sera jamais identique. Je rencontre bien des gens qui me disent « Vous savez M. Khadir, vos opinions et les miennes, on peut pas être d’accord sur tout, mais j’apprécie beaucoup votre travail ». Ces gens–là lorsqu’ils sont appelés par Léger Marketing diront qu’ils sont satisfaits de mon travail, mais lorsqu’on leur demande pour quel parti ils voteront, ils ne votent pas nécessairement pour QS. Même parmi nos adversaires ou parmi les gens qu’on n’a pas réussi à convaincre, il y a des gens qui ont l’honnêteté de reconnaître qu’ils apprécient ou qu’ils ont une bonne opinion de moi.

Maintenant, entre ceux-là et ceux qui sont acquis à QS, qui sont membres ou sympathisant(e)s, ce ne peut être un processus linéaire et on peut parfois avoir de mauvaises surprises si on se laisse emballer ou si on se laisse happer par le mirage. Rappelons-nous par exemple le cas d’Olivier Besancenot en France (porte-parole du Nouveau Parti Anticapitaliste NDLR). Il y a un an ou deux, il était après Sarkozy le personnage politique le plus populaire en France, devançant même Segolène Royal. Pourtant, aux récentes élections parlementaires européennes, le NPA a obtenu moins de 5%. Donc, il n’y a pas une traduction immédiate entre popularité des figures de proue d’un courant politique et l’appui à ce parti. C’est là le défi et la tâche que notre organisation a dans les deux prochaines années, soit de traduire cette sympathie spontanée acquise de chaudes luttes auprès de la population par la fonction de tribun que j’ai occupée pendant une certaine époque pour le traduire en adhésion aux idées. Je n’ai pas de recette établie, mais c’est le défi que le parti a à surmonter.

PTAG – Est-ce que tu vois dans la résolution qui a été adoptée au récent Conseil national de QS portant sur de possibles ententes, tactiques ou stratégiques, avec d’autres partis une stratégie pour construire QS ?

A.K. : Oui. D’ailleurs, il y a un bassin énorme d’électeurs et d’électrices que QS doit aller chercher. Bien sûr, il y a ceux et celles qui ne votent plus, les abstentionnistes et ça c’est plus difficile. Mais il y a les progressistes du PQ. Or, invariablement, la première question que beaucoup de progressistes qui continuent à opter pour le PQ quand on leur demande leur avis nous répondent qu’on divise et demandent pourquoi on ne se met pas ensemble. N’y a t-il pas un risque qu’on fasse beau jeu aux libéraux qui en tirent profit par la division des souverainistes et des progressistes. Je pense qu’il y a un travail politique et d’éducation à faire à long terme pour que le monde réalise que le vote utile, c’est le pire vote et qu’on ne construit jamais rien en réfléchissant comme ça parce que dans 40 ans, on sera pogné avec le même dilemme. Mais en attendant d’arriver là, c’est une réalité qui demeure importante et qui peut être un obstacle majeur à la construction du parti. Si la croissance du parti tarde trop, ça peut occasionner une fatigue des meilleurs éléments puis nous cantonner dans la marginalité pour un très long moment. Nous avons un élan et nous ne devons pas le perdre.

Il m’apparait comme quelque chose de très judicieux de réfléchir sur des moyens de ne pas se laisser piéger par le système électoral actuel. C’est ce système qui piège les gens dans leurs réflexions. À défaut de les convaincre par notre pédagogie d’avoir le courage d’assumer les pertes immédiates pour des gains futurs et donc de voter QS, il faut avoir aussi une solution. Cette solution peut à mon avis résider dans toutes sortes d’alliances et pas uniquement avec le PQ. Quand je parle d’alliance tactique avec les autres partis, j’inclus également les Libéraux. Là, je parle de manière totalement manichéenne. En politique, les adversaires de nos adversaires peuvent être nos alliés temporaires. Dans un comté qui n’est pas un bastion libéral, prenons Vachon par exemple et que QS veut mettre le paquet pour faire élire Françoise David par exemple. Nous pourrions demander aux Libéraux qui n’ont aucune chance de l’emporter de nous laisser la place en argumentant qu’ils n’ont aucune chance et qu’une victoire de QS pourrait bloquer et ridiculiser le PQ. Dans cet exemple, il s’agit de l’élection de notre principale porte-parole et que ça se justifie à titre de tradition de laisser le chemin libre au chefs de partis comme lorsque Lucien Bouchard s’est présenté dans Jonquière.

Des pactes électoraux, ça peut se concevoir de toutes sortes de manières. Les gens pensent que c’est avec le PQ. Non, d’abord il y a les Verts parce qu’une alliance serait plus naturelle et que ça s’est déjà fait. Ça peut être avec le PQ dans d’autres circonstances, mettons contre un député libéral dans Lafontaine d’où Tomassi va sortir sans doute dans le déshonneur. Dans les circonstances actuelles, les Libéraux ne sont pas forts, mais il y des gens qui ne voteront jamais pour le PQ parce que c’est trop polarisé autour de la souveraineté. Alors, QS pourrait en tirer parti.