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Antiproductivisme et anticapitalisme : de nouvelles convergences

vendredi 27 novembre 2009

Une intervention en tant que membre du NPA lors du Contre-Grenelle 2 « Non au capitalisme vert », organisé par le journal La Décroissance le samedi 2 mai 2009 à Lyon…

Table des matières
La retranscription manuscrite
Une double révolution culturelle
Pistes
L’intervention (au format mp3)
La retranscription manuscrite
Je m’appelle Philippe Corcuff : je suis membre du Nouveau Parti Anticapitaliste et sociologue. Je suis content de participer à cette journée qui me semble être une amorce prometteuse de convergences des anticapitalistes et des antiproductivistes sur le thème de la critique du « capitalisme vert ».

Je remercie tout particulièrement l’équipe du journal La Décroissance de cette initiative. Parce que souvent les objecteurs de croissance sont caricaturés et diabolisés de manière fort injuste, y compris dans les gauches radicales. Or cette initiative est une réponse en acte beaucoup plus percutante à l’imbécillité et aux stéréotypes de certains qu’un énervement et qu’une agressivité en général fort peu utiles face aux imbéciles.

Je suis particulièrement attaché à cet espace de débat et de convergences, parce qu’avant d’être militant du NPA j’ai été militant ici à Lyon des Verts. Le lien anticapitalisme/antiproductivisme m’importe alors beaucoup. Or l’institutionnalisation des Verts dans la politique professionnelle dominante, leur ralliement à une version verte du social-libéralisme porté par le PS, sous la bannière de Daniel Cohn-Bendit et malheureusement — tristement je dirai —, du fait de l’admiration que suscite encore légitimement le courage du militant, derrière José Bové, ce social-libéralisme vert donc nous oblige à aller chercher les forces dynamiques de l’antiproductivisme et de l’écologie politique ailleurs que chez les Verts. Notre rencontre constitue un premier pas significatif en ce sens.

Certes, nous pouvons être inscrits les uns et les autres dans des logiques électorales différentes, et parfois anti-électorales pour nos camarades anarchistes, mais cela ne doit pas nous empêcher de converger dans les luttes comme dans la réflexion.

Une double révolution culturelle
Il me semble qu’on se doit d’avancer dans la voie d’une double révolution culturelle du côté des anticapitalistes comme des antiproductivistes. D’une certaine façon, chacun a à amorcer une auto-analyse critique de ses propres impensés, et pas seulement des impensés des autres comme on le fait habituellement, et ainsi à impulser des changements quant à sa propre vision du monde.

Révolution culturelle antiproductiviste des anticapitalistes

Tout d’abord les anticapitalistes que nous sommes doivent savoir faire preuve d’humilité et d’auto-analyse critique. C’est-à-dire qu’il doit y avoir une révolution culturelle antiproductiviste des anticapitalistes. Depuis le XIXe siècle, les différentes variantes de socialismes anticapitalistes ont souvent été imbibées de productivisme, d’une orientation au sein d’une logique de la production pour la production, d’une croyance que le plus équivaut nécessairement au mieux, d’une illusion qu’il n’y aurait pas de limites naturelles au développement industriel, qu’il suffisait alors de se débarrasser des chaînes de l’exploitation capitaliste pour résoudre tous les problèmes. Ce productivisme a été particulièrement marquant dans les courants dominants du mouvement ouvrier, la social-démocratie (à l’époque où elle était encore anticapitaliste !) et le stalinisme.

Mais ce productivisme des courants anticapitalistes prenait déjà racine dans des ambivalences de Marx lui-même quant à sa critique du capitalisme. Car, d’une part, Marx semblait marqué par une fascination productiviste pour le développement industriel qu’il avait sous les yeux à l’époque en Angleterre. C’est notamment le thème chez lui du « développement des forces productives ». Et puis, d’autre part, il a amorcé une critique écologiste du capitalisme. Par exemple, quand il notait dans le livre 1 du Capital en 1867 que :

« La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du processus de production sociale qu’en épuisant en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse : La terre et le travailleur. »

Cette ambivalence de Marx n’est pas sans liens avec le fait que les héritiers des Lumières du XVIIIe siècle, comme lui, ont souvent été affectés par une vision non critique d’un « Progrès » scientifique et technique supposé intrinsèquement positif. Il ne s’agit certes pas d’abandonner des pans importants des valeurs des Lumières : la raison, la science ou le progrès, mais de leur ôter leurs Majuscules, leur position surplombante et absolue, pour en faire seulement des paris confrontés à l’inquiétude écologiste. Ce que j’ai appelé ailleurs des Lumières tamisées.

Le NPA, lors de son congrès constitutif, a justement mis en exergue cette révolution culturelle antiproductiviste des anticapitalistes sous le terme « écosocialisme », qui pointe bien que les héritages socialistes des XIXe et XXe siècles les plus actuels et les plus préservés des dérives autoritaires ne sont pas suffisants, à eux seuls, pour répondre aux enjeux du XXIe siècle. C’est notamment notre ami l’altermondialiste Raoul Marc Jennar qui a porté avec conviction et détermination cet élan écosocialiste au sein du NPA. C’est pourquoi il apparaît particulièrement important, pour moi, qu’il ait été choisi comme une de nos têtes de liste pour les élections européennes, celle du grand Sud-Est. Et c’est une bonne chose qu’il ait pu se libérer pour passer un peu de temps parmi nous aujourd’hui.

Révolution culturelle anticapitaliste des antiproductivistes

Mais l’humilité des anticapitalistes vis-à-vis de leurs retards antiproductivistes, tout ce qu’ils ont à apprendre des antiproductivistes de plus longue date, et en particulier des objecteurs de croissance, devrait avoir comme pendant une révolution culturelle anticapitaliste des antiproductivistes.

Il faut alors se débarrasser des mirages de « la croissance verte » et du « capitalisme vert », bien mis en évidence par Hervé Kempf dans son dernier livre, Pour sauver la planète, sortez du capitalisme (Seuil, 2009). C’est un mirage qui relève de la pensée magique chez les bien peu antiproductivistes que sont Sarkozy ou Obama, par exemple. Cette histoire de « croissance verte » ou de « capitalisme vert » c’est comme un tour de passe-passe qui permettrait, comme par enchantement et en même temps, de sortir le capitalisme de sa crise financière et la planète de sa crise écologique. Un nouveau conte de Noël ! Ici on a bien besoin de la tradition de la raison critique des Lumières contre l’obscurantisme de la pensée technocratique et néolibérale.

Mais les Verts européens peuvent aussi se laisser prendre, sous des formes différentes, à ces mirages, et tenter de bricoler une alliance entre un antiproductivisme modéré et un capitalisme verdi… Capitalisme verdi que la plupart des courants du PS ont constitué en référence. Je rappelle que sa dernière « Déclaration de principes » de 2008, votée par l’ensemble de ses grands courants, explique : « Les socialistes sont partisans d’une économie sociale et écologique de marché ».

Par ailleurs, les pratiques individuelles de la simplicité volontaire sont, comme les expérimentations locales, nécessaires à l’invention d’une nouvelle politique émancipatrice et écologiste. Mais cela suppose de ne pas demeurer au niveau individuel et local pour accrocher une micro-politique et une politique globale. Autrement, si on en restait à un niveau individuel et local, cela pourrait constituer une autre façon de faire cohabiter antiproductivisme et capitalisme.

Ainsi l’antiproductivisme est trop important pour servir à un toilettage rhétorique du capitalisme en crise. Donc révolution culturelle antiproductiviste des anticapitalistes et révolution culturelle anticapitaliste des antiproductivistes !

Pistes
Cette nouvelle alliance de l’antiproductivisme et de l’anticapitalisme à promouvoir suppose peut-être plusieurs conditions. En tout cas, ce sont des pistes qu’on peut amorcer du côté des anticapitalistes :

1) Cela suppose une vision élargie du capitalisme par rapport à nombre de visions classiques des socialistes et des marxistes. Cela appelle une prise en compte pas simplement de la contradiction capital/travail (et de l’exploitation capitaliste du travail) — il faut la prendre en compte, mais ne pas le faire de manière exclusive —, mais aussi de ce qu’on pourrait appeler la contradiction capital/nature (et l’exploitation capitaliste de la nature), comme une des dimensions fondamentales du fonctionnement du capitalisme. Il faut d’ailleurs réévaluer des figures de la pensée critique comme André Gorz ou Cornélius Castoriadis qui ont fourni des outils intellectuels pour aller dans le sens d’une telle alliance entre antiproductivisme et anticapitalisme.

2) Il faut ouvrir un débat critique, nuancé, argumenté - qui ne prétende pas donner des leçons du point de vue de vérités supposées intangibles, mais qui s’efforce aussi d’apprendre dans le débat —, ouvrir un débat critique donc avec les objecteurs de croissance. Comme le disait Marx, dans ses Thèses sur Feuerbach en 1845 : « l’éducateur doit lui-même être éduqué ». Ainsi la nouvelle forme politique à inventer ne doit pas nous conduire à continuer à dire seulement « Je viens vous apporter la vérité. Je sais des choses et je viens vous les apporter ». Ça c’est la figure de la gauche républicaine classique, l’instituteur républicain ou socialiste qui vient apporter la vérité aux masses. C’est aussi la figure de l’avant-garde léniniste qui vient apporter la vérité aux masses de l’extérieur, des masses supposées simplement aliénées. La nouvelle politique doit aussi savoir écouter, comme l’a mis en avant le sous-commandant Marcos. Elle doit pouvoir apprendre des gens. Et les anticapitalistes ont notamment à apprendre des objecteurs de croissance.

Lors justement de son congrès constitutif en février dernier, le NPA a énoncé une série de « Principes fondateurs », qui constituent un peu la matrice de ce premier pas naissante d’une nouvelle force politique. Et le NPA a essayé d’y lancer ce type de débat. Je cite un passage de ces « Principes fondateurs » :

« L’urgence écologique implique de rejeter l’idée d’une expansion illimitée et dévastatrice de la domination de l’humanité sur la planète et par conséquent de toute forme de productivisme. […] En opposition aux modes de production et de consommation actuels, nous proposons la relocalisation de l’économie, la redistribution des richesses, la décroissance de la consommation des ressources non renouvelables et la remise en cause des secteurs d’activité énergétivores, inutiles, polluants ou dangereux, en particulier le nucléaire. »

On a là une piste, dans nos « Principes fondateurs » mêmes, de direction de dialogue critique avec les objecteurs de croissance. Après les déconvenues et les impasses autoritaires du XXe siècle, on se doit d’être méfiants à l’égard des prétentions concurrentes à posséder « la » solution unique et clé en main, qu’on utilise le terme de « communisme » ou celui de « décroissance » d’ailleurs. Et il ne faudrait pas qu’on fasse avec le terme de « décroissance », ce que certains ont fait dans le passé avec le terme de « communisme ». Dès que vous entendez quelqu’un qui dit aujourd’hui « J’ai la solution… » : fuyez, après toutes les déconvenues du XXe siècle !

3) Il faut peut-être envisager un processus multidimensionnel de transformation sociale. Certes, il faut qu’il y ait un travail sur soi des individus sur eux-mêmes, comme le pointe la simplicité volontaire. Il faut aussi qu’il y ait des expérimentations locales, puisque nous voulons inventer de nouvelles façons de vivre, de travailler, de décider, etc., mais que nous sommes situés à l’intérieur de cette société capitaliste, et que nous n’en avons, tout au plus, qu’une plus ou moins vague intuition. Or si on n’expérimente pas dès maintenant d’autres solutions, je ne vois pas comment on pourrait les trouver. Les élections constituent également un élément important dans ce processus. Toutefois on ne voit pas comment on pourrait transformer radicalement une société seulement au moyen des élections. Comment transformer une société, sans des formes de mobilisation large de la population, sans l’émergence de formes d’auto-organisation populaire, sans l’invention de formes inédites de pouvoir citoyen. C’est-à-dire un ensemble de dispositifs limitant drastiquement la possibilité que la révolution sociale et écologiste ne soit confisquée par les professionnels de la politique, par les représentants, par ceux dont la politique est le métier. Historiquement, cette pente à la monopolisation du pouvoir constitue un des écueils sur lesquels ont le plus fortement butés les perspectives émancipatrices au XXe siècle. N’oublions pas que l’anticapitalisme est né au XIXe siècle, ça fait presque deux siècles, et ça fait presque deux siècles que l’espérance de la construction d’une société non-capitaliste basée sur l’émancipation individuelle et collective a échoué. Ainsi on ne peut pas faire comme si, au bout du compte, ces deux siècles n’avaient pas conduit à des échecs, même s’il y a eu quelques acquis démocratiques et sociaux limités.
Il me semble donc que personne ne peut prétendre avoir la solution unique, que le débat est très important, que l’écoute des autres points de vue est nécessaire. Nous avons beaucoup à apprendre les uns des autres. Ce n’est qu’un début, nous avons tant à lutter, à expérimenter pratiquement, à explorer, à relire de manière critique les traditions émancipatrices du passé, à inventer, à nous confronter aux défis renouvelés du temps, à débattre, à apprendre donc les uns des autres, etc. pour faire émerger une nouvelle politique radicale pour le XXIe siècle, associant notamment antiproductivisme et anticapitalisme.

Je vous remercie de votre attention.

Philippe Corcuff (NPA)
Lyon, 2 mai 2009.