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BRÉSIL : Quatre années de débats au sein de la IVe Internationale, un récapitulatif

Tiré d’inprecor d’avril 2007 - numéro 526-527

dimanche 30 mars 2008, par Jan Malewski

Jan Malewski, rédacteur d’Inprecor, est membre du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

L’organisation brésilienne Démocratie socialiste (DS), qui a participé dès le début à la construction du Parti des travailleurs et s’est structurée en tendance en son sein, a été depuis le XIIe Congrès mondial de 1985 une composante importante de la IVe Internationale. Elle a largement participé à l’élaboration politique et théorique de notre organisation. Cependant, depuis la constitution du gouvernement Lula en janvier 2003, les positions politiques de l’immense majorité de la IVe Internationale et celles de la coordination nationale (direction) de la DS ont divergé, et ce de manière croissante.

Tout en considérant d’emblée qu’il y a au moins « un doute sur la capacité du nouveau gouvernement [Lula] à remplir son engagement fondamental consistant à transformer le pays en faveur des intérêts populaires » et en soulignant que « des menaces sur le processus de discussion démocratique » (1) sont apparues au sein du Parti des travailleurs, les camarades de la DS avaient jugé qu’ils ne pouvaient refuser de participer à ce gouvernement et que Miguel Rossetto devait accepter le poste de ministre de la réforme agraire, d’autant plus que le Mouvement des sans terre (MST) et le secteur agraire de la CUT soutenaient sa nomination.

En février 2003, cette orientation a été débattue lors du XVe Congrès mondial. De nombreux intervenants ont insisté alors sur les dangers d’un tel choix pour la DS elle-même, l’orientation économique annoncée du gouvernement Lula ne laissant que peu de moyens pour la réalisation d’une réforme agraire correspondant aux besoins du peuple brésilien, d’une part, et l’intégration de très nombreux camarades à des postes institutionnels ne pouvant qu’exercer une forte pression matérielle sur la DS, d’autre part. Mais l’argument que l’aile gauche du PT ne serait pas comprise et risquait de se marginaliser si elle refusait d’entrer dans un gouvernement formé à l’issue de la victoire de leur candidat à la présidence et « porteur de grands espoirs, qui se sont clairement exprimés lors de la fête de sa prise de fonction » (2), était aussi pris en compte. Le Congrès mondial s’est limité à ce débat oral et a fait confiance à la section brésilienne. Mais à l’issue de ce débat, comme lors des réunions de l’exécutif de l’Internationale, auxquelles les dirigeants de la DS participaient, il semblait y avoir accord pour que, lors de la première confrontation entre le gouvernement et des secteurs de masse opposés à sa politique, c’est-à-dire dès que la rupture pourrait être comprise par ne serait-ce qu’un secteur populaire, la participation gouvernementale des camarades de la DS serait remise en cause, car une véritable tendance de la gauche du PT ne pouvait que s’opposer à des mesures politiques antipopulaires.

Heloísa Helena sauve l’honneur

C’est d’ailleurs ce qu’a fait la sénatrice Heloísa Helena, membre de la direction de la DS et du Comité international de la IVe Internationale, dès janvier 2003, en s’opposant à la nomination à la tête de la Banque centrale de Henrique Mireilles, ancien président international de la Banque de Boston, candidat du FMI et de la finance internationale. C’est ce que Heloísa Helena a fait encore, en juillet 2003, en rejoignant les manifestants opposés à la contre-réforme des retraites et en votant contre cette loi au Sénat. Mais alors que l’attitude de Heloísa était approuvée par la majorité de la direction de la DS en janvier, en juillet, soit après six mois du gouvernement, il n’en était plus ainsi, certains des parlementaires de la DS allant jusqu’à voter la loi des retraites… Au sein de la section brésilienne de la IVe Internationale, une division, qui ira croissant, apparaissait. Alors que les camarades de la DS avaient analysé le gouvernement Lula comme étant « en conflit » entre les intérêts des travailleurs et ceux de la bourgeoisie, il s’avérait au bout de six mois que ce conflit ne traversait pas le gouvernement, mais commençait par contre à diviser la section brésilienne.

En décembre 2003 la direction nationale du Parti des travailleurs prenait la décision d’exclure du parti Heloísa Helena et d’autres parlementaires qui avaient voté contre la loi des retraites. Démocratie socialiste s’est opposée à ce procès interne, soutenue en cela par l’ensemble de l’Internationale. Quelle ne fut pas la surprise, lorsque, après l’exclusion d’Heloísa et alors que cette dernière annonçait la nécessité d’un nouveau parti pour défendre les travailleurs, pour « une reconstruction socialiste du PT » (3), la majorité de la DS lui signifiait dès janvier 2004 qu’elle ne pouvait plus se revendiquer… d’une « tendance interne au Parti des travailleurs », en d’autres termes qu’elle n’était plus membre de Démocratie socialiste ! Alors que Miguel Rossetto, bien qu’il n’ait pas eu les moyens de réaliser la réforme agraire annoncée, restait ministre et dirigeant de DS. Et cela alors que la VIIe Conférence nationale de la DS de novembre 2003 avait adopté une résolution stipulant que : « Les premiers huit mois du gouvernement Lula ont été marqués par la construction d’un faisceau d’alliances incluant les larges secteurs bourgeois, par une politique économique foncièrement conservatrice et, d’autre part, par des progrès limités dans la promotion du changement. » (4)

En février 2004, le Comité international de la IVe Internationale a discuté de la situation brésilienne à l’issue de la première année du gouvernement Lula — caractérisé dans le rapport international comme ayant « confirmé la continuité des engagements de l’État brésilien avec le FMI » et étant « même considéré comme un de ses meilleurs élèves » (5) — et après la répression des opposants au sein du PT. Les camarades Joaquim Soriano (représentant la majorité de la direction de la DS) et Heloísa Helena participaient à cette réunion qui a tout naturellement confirmé leur statut de membres de l’Internationale aux camarades expulsés du PT par sa direction bureaucratique et droitière et à ceux qui les ont suivis par solidarité. Pour autant l’instance dirigeante de la IVe Internationale s’est abstenue de voter une orientation pour le Brésil, considérant que cela relève des camarades brésiliens, même si au cours du débat oral l’idée qu’il devenait depuis plusieurs mois indispensable d’affirmer la distance de la gauche brésilienne avec la politique du gouvernement Lula, et donc ne plus en faire partie, était dominante. Un débat écrit interne sur la situation politique au Brésil a été ouvert au sein de l’Internationale et durant toute l’année plusieurs centaines de milliers de signes de textes traduits en quatre langues — anglais, espagnol, français et, exceptionnellement pour que tous les membres brésiliens puissent être partie prenante du débat, portugais — ont été mis à la disposition des sections.

En janvier 2005, avant le Forum social de Porto Alegre (6) trois des dirigeants de la IVe Internationale qui avaient été, dès la constitution de Démocratie socialiste, engagés dans ses débats d’orientation — Daniel Bensaïd, Francisco Louça et Michael Löwy — adressaient une lettre aux militants de Démocratie socialiste (7). Ils y analysaient l’évolution du PT, notaient que les sanctions bureaucratiques illustrent la transformation du parti en courroie de transmission des options gouvernementales auprès de la société et que la constitution du Parti du socialisme et de la liberté (PSoL) devait être considéré comme un « acte de légitime défense ». Ils suggéraient de regrouper la gauche du PT sur un contenu alternatif clair, de contribuer pour ceux qui le souhaitent à la construction du PSoL et surtout de nouer le dialogue entre les courants de gauche au sein du PT et les petites forces indépendantes comme le PSoL. Ils insistaient finalement : « le calendrier institutionnel imposera dès 2006 des choix clairs », l’année 2006 étant une année électorale.

En contradiction avec nos principes

En février 2005, les membres de la majorité de la direction de la DS ne prenaient pas part à la réunion du Comité International, pour la première fois depuis que la DS a été reconnue section (alors que les camarades de la minorité de la DS avaient, eux, fait le déplacement). Malgré cette absence, le CI poursuivait la discussion sur la situation brésilienne, adoptait la ligne générale de la lettre adressée aux militants de la DS par les trois camarades susmentionnés, et votait une résolution. Celle-ci affirmait : « Depuis la formation du gouvernement Lula il y a eu dans l’Internationale des réserves, des doutes ou des désaccords par rapport à la participation de la tendance Démocratie socialiste au gouvernement et aux modalités de cette participation (…) Néanmoins, une fois la décision prise par la DS, et tenant compte des arguments avancés par la majorité des camarades brésiliens, l’Internationale avait décidé, au début du processus, de ne pas voter de résolution et d’accompagner l’expérience. (…) L’Internationale a donc évité de poser la question de la participation au gouvernement Lula en des termes dogmatiques, sans tenir compte des caractéristiques du pays, de l’histoire du Parti des travailleurs, de ses liens aux mouvements sociaux et syndicaux. Après l’expérience de ces deux dernières années (…) il ne fait plus de doute que l’occupation des postes au gouvernement Lula, soit au niveau ministériel, soit à d’autres fonctions de responsabilités politiques, est contradictoire avec la construction d’une alternative au Brésil en cohérence avec nos positions programmatiques. » (8)

Concernant les divisions apparues au sein de la DS, le CI se prononçait « pour le maintien de relations avec toutes les composantes de la IVe Internationale au Brésil — toutes les composantes restant membres de plein droit de l’Internationale — avec l’objectif de favoriser le dialogue, les relations et l’unité d’action de toutes ces composantes dans la perspective d’une alternative politique au gouvernement Lula » (9). Après une période de silence, la majorité de la DS a réagi en décembre 2005, en publiant sur le site web « Inprecor, publicación de la IV Internacional para América Latina y el Caribe » (10) une polémique de Joaquim Soriano (11) avec un article de François Sabado (12) sur l’évolution de la gauche brésilienne, accusant la majorité de l’Internationale de « "mauvais internationalisme" infesté des vices du XXe siècle ».

En février 2006 le Comité international a une nouvelle fois tenu sa réunion en l’absence de ses membres faisant partie de la direction de la DS, alors que les camarades qui ont participé à la construction du PSoL étaient présents. Une discussion a abouti à l’adoption (par 25 voix contre 2) d’une résolution « sur la situation politique au Brésil et la division de nos forces » (13). Cette résolution réitérait que le gouvernement Lula « est bien un gouvernement social-libéral » et que sa politique « contraire aux intérêts populaires s’est accompagnée, cette dernière année, de révélations sur les méthodes politiques et les pratiques de corruption qui ne diffèrent en rien de celles des gouvernements bourgeois traditionnels ». Elle notait que « la majeure partie de la gauche du PT, y compris les camarades de la DS-PT, n’ont pas défendu lors des dernières élections internes du parti, une politique de rupture avec ce gouvernement » et que la DS « continue à militer dans ce parti, en confirmant sa participation au gouvernement et en renforçant son intégration dans la direction du parti — un responsable de la DS occupant le poste de secrétaire général du PT ».

Soutien à Heloísa Helena, non à Lula

Après avoir indiqué un an plus tôt que « l’année 2006 imposera les choix clairs », le CI notait que « la candidature de Lula à la présidence représente la réaffirmation de sa politique sociale-libérale » alors que la candidature de notre camarade Heloísa Helena, présentée par le PSoL, « peut permettre à des millions de Brésiliens de manifester leur volonté de résister aux attaques du capitalisme libéral et de changer les choses », de « rassembler une gauche radicale, une gauche anticapitaliste » et « reprendre le programme et les valeurs fondamentales originelles du PT, abandonnés depuis par la direction Lula ». La direction de l’Internationale choisissait ainsi clairement son camp aux côtés du PSoL.

Cependant, « pour favoriser la continuation de la discussion et les possibilités des convergences de tous les secteurs anticapitalistes » le Comité international réaffirmait « le maintien de relations avec toutes les composantes de la IVe Internationale au Brésil, toutes ses composantes continuant d’être membres du plein droit de l’Internationale ». Dans ce cadre, il mandatait le Bureau pour poursuivre la débat avec les camarades de la DS.

Réunie en mars 2006, la Coordination nationale de Démocratie socialiste adoptait pour sa part une résolution intitulée « Une politique internationaliste pour le XXIe siècle », qui réitère l’argumentation de l’article de Joaquim Soriano et s’abstient de tout débat de fond sur le Brésil. Ce texte juge que « à l’initiative des instances dirigeantes de la IVe Internationale, une trajectoire de travail commun et de respect mutuel a ainsi été interrompue », ce qui pourrait être interprété comme une rupture avec la IVe Internationale, même si la résolution indique par ailleurs que la « DS poursuivra son travail internationaliste avec ces secteurs de la IVe Internationale avec lesquels elle a déjà une relation de collaboration mutuelle ». Comme durant plus de vingt ans la DS avait eu une relation de collaboration mutuelle avec l’ensemble de la IVe Internationale, l’ensemble de ses « secteurs » — que nous appelons des « sections nationales » — est en droit de se sentir concerné.

L’exécutif de l’Internationale a décidé de laisser passer du temps — la campagne électorale au Brésil ne constituant pas un moment propice pour une discussion détendue sur l’internationalisme, et d’autres tâches plus importantes absorbaient nos forces. Une réponse au document de la Coordination nationale de la DS lui a été adressée début 2007, en prévision de la réunion du Comité international de février, qui devait débattre entre autres de ce sujet. Les membres du CI de la direction de la DS n’ont une fois de plus pas jugé utile de participer à ce débat. Nous espérons cependant que parmi les centaines de camarades de la DS qui n’ont pas encore rejoint le PSoL et qui pensent construire une gauche du PT, nombreux sont ceux qui ne veulent pas rompre avec l’Internationale, dont ils n’ont plus été informés des débats par l’actuelle direction de la DS. C’est en premier lieu à eux que la réponse reproduite ci-après est adressée.

1. Article rédigé par João Machado Borges Neto en date du 17 janvier 2003, représentant un point de vue collectif de la direction de Démocratie socialiste, paru dans Inprecor n° 478/479 de janvier-février 2003.

2. ibid.

3. Résolution de la VIIe Conférence nationale de la Démocratie socialiste, novembre 2003.

4. ibid.

5. cf. Inprecor n° 491 d’avril 2004.

6. Pour la première fois depuis le début des Forums sociaux, la ville de Porto Alegre n’était plus dirigée par le PT, Raul Pont, dirigeant historique de la DS et du PT, ayant été battu par un candidat de la bourgeoisie, illustrant ainsi la déception d’une partie de l’électorat de gauche envers la politique du gouvernement Lula.

7. cf. Inprecor n° 504 d’avril 2005.

8. ibid.

9. ibid.

10. Ce site web est depuis mars 2003 animé par les camarades de la DS dans le cadre du partage des tâches au sein de l’Internationale. Il faut noter que les camarades n’ont pas reproduit sur ce site les résolutions de la IVe Internationale au cours des deux dernières années et que la dernière publication d’une position issue de la majorité de l’Internationale (mon commentaire de la polémique de Joaquim Soriano contre François Sabado) remonte à mars 2006…

11. cf. Joaquim Soriano, « Un ’mauvais internationalisme’ et ses idées peu claires sur le Brésil », traduction française dans Inprecor n° 513/514 de janvier-février 2006. Dans ce numéro, est publié un commentaire de l’argumentation de Joaquim Soriano.

12. François Sabado, « Brésil : Crise et renaissance de la gauche », Inprecor n° 510 d’octobre 2005.

13. cf. Inprecor n° 515/516 de mars-avril 2006.