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Bilan de l’extrême-gauche au Québec

(publié dans la revue Quatrième Internationale, no, 21, septembre 1986

dimanche 30 mars 2008, par François Moreau

Les organisations d’extrême gauche se sont développées rapidement au Québec au cours des années soixante-dix, pour connaître un effondrement brutal au début des années quatre-vingt, surtout de la part des organisations mao-staliniennes qui avaient hégémonisé la gauche des années soixante-dix. Cet article vise à proposer quelques éléments de bilan pour comprendre cette évolution et en tirer les leçons.

Le Québec a été marqué par la montée des luttes enregistrées dans l’ensembledes pays capitalistes avancés à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix. Le mouvement de libération nationale du Québec a connu une nouvelle montée à partir du milieu des années soixante autour d’un renouveau du projet d’indépendance du Québec, largement basé à l’origine sur la radicalisation de la jeunesse scolarisée durant la même période. Le mouvement ouvrier connaissait à son tour une radicalisation importante à partir de 1971, avec la multiplication des grèves dures et la politisation croissante des conflits de travail. L’adoption de manifestes d’inspiration socialiste dans les trois grandes centrales syndicales du Québec reflétait la montée des confrontations de classes au Québec au début des années soixante-dix.

Le champ politique dans les années soixante-dix

Sur le plan politique cependant, cette montée du mouvement ouvrier s’est traduite à l’échelle des masses par une montée électorale du Parti québécois, parti nationaliste bourgeois. Ce phénomène s’explique par l’absence de tout parti ouvrier de masse au Québec, malgré la force organisationnelle de la classe ouvrière sur le plan syndical. La social-démocratie, hégémonique dans le mouvement ouvrier canadien-anglais à travers le Nouveau Parti démocratique, n’a jamais réussi à s’implanter sérieusement dans la classe ouvrière du Québec à cause de son attitude hostile aux droits nationaux. Le Parti communiste pro-Moscou n’a jamais réussi à sortir de l’état groupusculaire pour la même raison. Les grands courants politiques du mouvement ouvrier occidental sont donc pratiquement inexistants dans la classe ouvrière québécoise.

La nécessité d’une action politique autonome s’est pourtant fait sentir à plusieurs reprises dans l’histoire des luttes ouvrières au Québec, mais les directions syndicales se sont toujours opposées à la fondation d’un parti ouvrier et ont toujours réussi à canaliser la volonté de changement des travailleurs et des travailleuses vers le parti bourgeois le plus " progressiste " en apparence. C’est ainsi que la fondation d’un parti ouvrier fut écartée de peu dans la Fédération des unions industrielles du Québec contre le régime rétrograde et corrompu de l’Union nationale.

Après les six années de " révolution tranquille " sous la gouverne du Parti libéral du Québec de 1960 à 1966, ce dernier était écarté du pouvoir et connaissait une scission de la part de son aile prétendument nationaliste et progressiste. Cette dernière fondait alors le Mouvement souveraineté-association, autour de la personnalité de l’ancien ministre libéral, René Lévesque, héros de la nationalisation de l’électricité de 1963. Le projet du MSA consistait à reconstruire un nouveau parti nationaliste bourgeois capable de chevaucher et de récupérer le mouvement de libération nationale qui se développait alors au Québec. Le MSA réussissait effectivement à absorber les formations nationalistes radicales alors existantes dans le cadre du Parti québécois, formé en 1968. La percée relative du Parti québécois aux élections de 1970 plaçait à nouveau le mouvement ouvrier devant l’alternative de fonder son propre parti ou d’appuyer le Parti québécois, nouvellement constitué et encore très radical en apparence dans son programme écrit.

Après une période de flottement sur la question, les directions des centrales syndicales optèrent finalement pour le refus du parti ouvrier et l’appui au Parti québécois. Cette orientation s’appuyait sur la radicalisation nationaliste-populiste de la classe ouvrière québécoise, particulièrement prononcée chez les travailleurs à l’emploi des multinationales, pour qui l’ennemi de classe se confondait avec l’ennemi national. Ainsi, la radicalisation du mouvement ouvrier se traduisait simultanément par une multiplication des grèves dures sur le plan économique et par une montée du nationalisme bourgeois au niveau politique. Il y avait donc une disjonction complète entre la forte radicalisation de la classe ouvrière québécoise et sa faible politisation.

L’appui du mouvement syndical au Parti québécois n’était pourtant pas joué d’avance. Les couches militantes du mouvement ouvrier aspiraient plus ou moins confusément à mener une action politique indépendante, et le projet de lancement d’un parti ouvrier rencontrait beaucoup d’échos dans le mouvement syndical au début des années soixante-dix. Les instances montréalaises des trois grandes centrales syndicales lancèrent même un parti ouvrier municipal à Montréal en 1970, le Front d’action politique, FRAP. Mais les directions syndicales furent particulièrement traumatisées par cette expérience, car la dynamique de politisation survenue dans le FRAP commençait à devenir dangereuse pour elles. Les directions torpillèrent le FRAP pour lancer un nouveau parti municipal multiclassiste conjointement avec les forces péquistes en 1974.

L’opposition acharnée des directions parvint aussi à faire rejeter de justesse les propositions de parti ouvrier défendues par les couches militantes dans les congrès syndicaux critiques des années 1973-1974. L’appui direct ou indirect au Parti québécois constituait un moyen de bloquer la politisation interne du mouvement syndical, jugée menaçante par les directions bureaucratiques. L’absence de parti ouvrier de masse laissait le champ libre au Parti québécois pour récupérer les volontés de changement chez les travailleurs et les travailleuses, et le Parti québécois réussit ainsi à s’imposer comme l’alternative gouvernementale au régime antisyndical corrompu du Parti libéral.

La montée de l’extrême gauche

La montée du mouvement nationaliste québécois au cours des années soixante avait ainsi conduit à l’évolution vers le marxisme d’une partie du courant nationaliste radical, sous l’impact des expériences cubaine, algérienne et vietnamienne. Ce courant voyait la future révolution québécoise sur le modèle des révolutions coloniales du tiers monde, mais glissait trop facilement vers une stratégie étapiste cherchant à réaliser l’indépendance d’abord en alliance avec les forces nationalistes bourgeoises. La lutte pour le socialisme était donc renvoyée aux calendes grecques. Ces perspectives étapistes rendirent ce courant incapable de résister à la montée du péquisme, car ce dernier semblait offrir une perspective crédible de réalisation de l’indépendance dans un délai rapproché. Les groupes en question se sabordèrent et disparurent l’un après l’autre pour se fondre dans la mouvance nationale dirigée par le Parti québécois.

L’hégémonie péquiste ne laissa subsister à l’extrême gauche que la Ligue socialiste ouvrière et le Parti communiste du Canada (marxiste-léniniste). La Ligue socialiste ouvrière fut constituée en 1964 par des militants anglophones envoyés au Québec par la section canadienne de la IV’ Internationale, la League for Socialist Action. Cette organisation avait pris position pour l’indépendance et s’opposait évidemment à l’appui au Parti québécois, mais elle éprouvait beaucoup de difficultés à s’implanter en milieu francophone. Quant au Parti communiste du Canada (marxiste-léniniste), il s’agissait d’une formation mao-stalinienne tirant ses origines de la rupture sino-soviétique et alors caractérisée par une politique aventuriste de confrontation directe avec les forces policières. Bref, le terrain était presque vide à l’extrême gauche.

La radicalisation de la jeunesse scolarisée, du mouvement national et du mouvement ouvrier avait pourtant constitué au début des années soixante-dix un vaste milieu progressiste inorganisé qui tentait alors de s’approprier les outils d’analyse du marxisme. L’expérience du FRAP avait engendré tout un foisonnement de groupements, collectifs, bulletins et revues qui cherchaient leur voie du côté du marxisme. C’était aussi la période d’expansion rapide du réseau universitaire et collégial québécois et les sciences humaines ne tardèrent pas à être hégémonisées par une version vulgarisée du marxisme universitaire français des années soixante, recyclé à travers les nombreux professeurs alors recrutés en Europe ou à travers l’embauche massive de Québécois et Québécoises fraîchement émoulus de leurs études en France. C’est ainsi qu’une génération entière de la jeunesse québécoise fut initiée au marxisme à travers les cours de philosophie donnés au niveau collégial.

C’est le courant mao-stalinien qui réussira à conquérir l’hégémonie sur ce milieu vers la moitié des années soixante-dix, avec la constitution d’En lutte comme groupe politique en 1974 et la fondation de la Ligue communiste (marxisteléniniste) du Canada en 1975, cette dernière rebaptisée Parti communiste ouvrier en 1978. Ces deux groupes ont réussi à se construire sur les ruines de la gauche inorganisée de la première moitié des années soixante-dix et à reléguer le courant trotskyste à la deuxième place. Le PCO comptait encore mille membres à son point culminant en 1979, contre sept cents pour En lutte. Il existait alors deux organisations trotskystes qui comptaient chacune une centaine de membres au Québec, à leur point culminant.

Malgré leurs nombreuses divergences théoriques et pratiques, En lutte et PCO partagaient une orientation similaire sur les grands problèmes politiques. Ils trouvaient leurs modèles dans la Chine de Mao et l’URSS de Staline et prônaient la conception stalinienne du socialisme à parti unique. Leur politique internationale était copiée sur la politique étrangère de la Chine et reprenait la défense de ses positions les plus odieuses, inspirées de la théorie des trois mondes. En lutte et le PCO se prononçaient aussi contre l’indépendance du Québec, y voyant un mot d’ordre bourgeois et diviseur de la classe ouvrière " canadienne ". Les groupes " m-I " refusaient évidemment d’appuyer le Parti québécois, mais ils s’opposaient aussi à la fondation d’un parti ouvrier de masse, lui opposant la construction du parti prolétarien par eux-mêmes. Leur économisme et leur stalinisme les conduisaient aussi à s’opposer frontalement au mouvement autonome des femmes, dénoncé globalement comme petit-bourgeois et diviseur du mouvement ouvrier. Quant à l’homosexualité, il s’agissait évidemment d’une tare de la société bourgeoise appelant tout au plus la compassion du parti prolétarien pour les victimes de cette maladie capitaliste.

On peut se demander comment l’extrême gauche a pu être hégémonisée par un courant hostile à l’indépendance du Québec et ce, en pleine montée du mouvement national. En fait, ces groupes avaient rejeté l’indépendance à partir de leur rejet de l’appui au Parti québécois alors dominant dans le mouvement ouvrier et même dans les forces qui se prétendaient socialistes. D’après les organisations mao-staliniennes, l’appui à l’indépendance conduisait nécessairement à soutenir le Parti québécois, et donc à renoncer à construire le parti prolétarien. Cet argument était faux en lui-même, mais paraissait drôlement convaincant aux yeux des membres des organisations mao-staliniennes, qui voyaient effectivement l’ensemble des indépendantistes appuyer le Parti québécois, même ceux qui se disaient socialistes. En fait, seuls les trotskystes de la Ligue socialiste ouvrière et du Groupe marxiste révolutionnaire rejetaient l’appui au Parti québécois tout en prenant position pour l’indépendance.

Les organisations mao-staliniennes reprochaient aussi à l’indépendantisme de " diviser la classe ouvrière canadienne " et lui opposaient la lutte pan-canadienne pour le socialisme. Cet argument était lui aussi faux dans son principe, mais il mettait le doigt sur une faiblesse majeure de la gauche et du mouvement ouvrier québécois qui concevaient toute leur action dans un cadre strictement national et renvoyaient le Canada anglais dans le domaine de la solidarité internationale. Il fallait placer la lutte pour l’indépendance dans le cadre d’une stratégie révolutionnaire pan-canadienne, mais il faudra attendre la fin des années soixante-dix pour que le courant trotskyste ait pleinement développé une telle conception. En attendant, seul le courant mao-stalinien avait une stratégie pan-canadienne, fausse bien entendu, mais il en avait une.

Les militants et militantes " m-l " croyaient s’opposer de façon conséquente au Parti québécois en rejetant l’indépendance du Québec, sans voir que cela consolidait davantage l’hégémonie péquiste sur la question nationale. Seule la prise en charge de la lutte nationale par le mouvement ouvrier aurait pu ébranler cette hégémonie, mais c’est précisément ce à quoi les organisations " m-l " s’opposaient avec véhémence. Elles faisaient aussi bloc avec les directions syndicales pro-péquistes contre toute proposition de lancement d’un parti ouvrier, y voyant une menace pour la construction du parti révolutionnaire, c’est-à-dire de leur propre parti. C’est ainsi que les 30 % de congressistes, influencés par le PCO, joueront un rôle décisif lors du congrès national de la CSN de 1979 pour faire battre la proposition de fondation d’un parti ouvrier, qui fut rejetée par une marge de 60-40. Ce fut le point culminant, atteint par l’influence du PCO, mais aussi son intervention la plus néfaste au progrès du mouvement ouvrier. C’est ainsi que l’hégémonisation de l’extrême gauche par le courant mao-stalinien fut un véritable désastre. Elle conduisit des centaines et des milliers de militants et militantes à se dépenser sans compter autour d’une orientation nuisible au mouvement de la classe ouvrière.

Bien entendu, la défense de positions aussi erronées a joué un grand rôle dans la désintégration finale des organisations mao-staliniennes au début des années quatre-vingt. Elle ne les a pas empêchées de se construire fortement dans la deuxième moitié des années soixante-dix en marginalisant les organisations trotskystes, qui défendaient pourtant des positions globalement correctes sur toutes ces questions : pour l’indépendance du Québec, pour le parti ouvrier, pour le mouvement autonome des femmes, pour la démocratie socialiste, etc. Mais les bonnes positions ne se traduisent pas automatiquement par la construction de l’organisation, pas plus que les mauvaises positions ne l’empêchent automatiquement, du moins à court terme. Il faut donc chercher les raisons du succès des groupes mao-staliniens dans le Québec du milieu des années soixante-dix, pour comprendre aussi les raisons de leur écroulement soudain en 1982. Le courant mao-stalinien avait évidemment un avantage de poids sur le mouvement trotskyste, à savoir la force d’attraction énorme de la Chine et de la révolution culturelle, considérées largement comme un modèle alternatif à celui de l’URSS. C’est ainsi que les groupements et collectifs maoïstes surgissaient spontanément de toutes parts, dans la première moitié des années soixante-dix, dans l’attente de l’apparition du groupe politique organisé qui finirait par les hégémoniser. Ces groupes se durcissaient facilement contre les trotskystes sur la base d’arguments primitifs, du genre " les trotskystes n’ont jamais dirigé de révolution ". En se définissant comme " marxistes-léninistes ", ces groupements croyaient se joindre au grand courant international qui leur semblait avoir dirigé toutes les révolutions victorieuses et qui se trouvait au pouvoir dans des " pays socialistes " couvrant le quart de l’humanité. C’est comme s’ils se trouvaient eux-mêmes au pouvoir par procuration.

Mais l’attrait de la Chine n’explique pas tout. Avec toutes leurs politiques erronées, les organisations mao-staliniennes (" m-l ") avaient au moins le mérite d’apporter des réponses politiques claires et simples aux problèmes centraux que se posaient alors les milieux de gauche à la recherche d’une cohérence politique. Ces derniers résistaient très mal à la logique implacable des organisations mao-staliniennes armées de leur ligne juste. C’est ainsi que la montée des organisations comme En lutte et le PCO fut l’histoire de la stalinisation progressive d’un courant maoïste initialement marqué par le populisme et le spontanéisme, mais qui n’avait pu trouver aucune autre cohésion politique que celle du stalinisme.

Les orientations politiques " marxistes-léninistes " correspondaient sans doute pas à la dynamique réelle de la lutte des classes, mais elles collaient au niveau de débat encore passablement primitif de la gauche québécoise et aux biais spontanés de la jeunesse scolarisée. Le caractère mécanique et réductionniste des positions marxistes-léninistes devenait paradoxalement un avantage pour ces organisations, offrant aux intellectuels l’illusion de la rigueur théorique et donnant aux membres des positions simples et claires, en blanc et en noir, faciles à assirrlller et faciles à répéter. Les positions mao-staliniennes apparaissaient aussi comme la conclusion pratique toute naturelle du structuralo-marxisme althussérien de seconde main alors distillé en quantités industrielles dans les collèges et les universités québécoises, avec tout son caractère idéologiste et mécanique. L’engagement militant dans les groupes qui se voulaient prolétariens était alors bien vu, et les groupes mao-staliniens ne manquaient pas de jouer plus ou moins subtilement la carte de la culpabilisation des intellectuels. La prédominance du courant mao-stalinien n’était pourtant pas écrite dans le ciel. Ce courant a aussi bénéficié de la faiblesse numérique et politique de ses adversaires, et particulièrement du courant trotskyste.

La Ligue socialiste ouvrière, section de la IVe Internationale, comptait peu de francophones dans ses rangs et dans le climat de l’époque elle apparaissait comme droitière aux yeux des couches radicalisées sous l’influence des courants ultragauches. Il en allait de même du Groupe socialiste des travailleurs du Québec, lié au courant lambertiste international et surgi sur son travail syndical au point d’apparaître comme groupe purement syndicaliste. De plus, il fallut attendre 1977 pour que le GSTQ se prononce pour l’indépendance du Québec. Quant au Groupe marxiste révolutionnaire, il est né en 1972 de la scission d’une poignée d’éléments oppositionnels de la LSO, pour former la première organisation trotskyste majoritairement francophone dans l’histoire du Québec. Cela faisait du GMR le rival potentiellement le plus dangereux pour les groupes " marxistes-léninistes " alors en gestation, car il rivalisait avec eux pour conquérir les mêmes couches radicalisées. Cependant, le GMR ne sut pas mener la bataille programmatique qui s’imposait et se retrouva marginalisé par le courant mao-stalinien à partir de 1975.

Le GMR s’alignait sur la tendance majoritaire internationale de la IV’ Internationale, dont il partageait l’analyse de la période, marquée d’une très grande surestimation des luttes ouvrières en cours et à venir. L’attente d’une crise révolutionnaire prochaine (au Québec...) conduisait le GMR à négliger la lutte programmatique, puisqu’on n’aurait pas le temps de former sur le programme. Cette surestimation de la période conduisait aussi le GMR à mener une agitation sur des mots d’ordre très avancés comme le contrôle ouvrier, tout en rejetant le mot d’ordre de parti ouvrier, qu’il voyait comme un piège réformiste à éviter. Le GMR croyait s’imposer comme force politique nationale en démontrant sa capacité à mener des mobilisations de masse en milieu étudiant, remettant le travail ouvrier à plus tard. Pendant que les membres du GMR dirigeaient littéralement des mobilisations de dizaines de milliers de jeunes à Montréal à l’automne 1975 contre la hausse des tarifs de transport en commun, la future LC(marxiste-léniniste)C publiait le " document d’entente politique " qui allait servir de base au ralliement de centaines de membres de groupements et collectifs maoïstes à la recherche d’une orientation cohérente, y compris des groupes en milieu ouvrier. Le GMR recruta une seule personne à travers tout son travail de mobilisation contre la hausse des tarifs et se retrouva bientôt marginalisé par le courant mao-stalinien, y compris en milieu étudiant.

C’est seulement en 1976 que le GMR entreprit tardivement de mener une polémique systématique contre l’ensemble des positions mao-staliniennes, mais il s’agissait déjà d’une lutte à contre-courant pour résister à la marée marxisteléniniste. La même polémique menée vigoureusement quelques années plus tôt aurait pu avoir un impact en offrant à la mouvance maoïste une cohérence politique alternative au stalinisme. Même si le courant marxiste-léniniste partait avec l’avantage considérable de l’attraction de la Chine, le partage des effectifs aurait pu être moins défavorable au courant trotskyste. C’est également en 1976 que le GMR entreprit un tournant vers le mouvement ouvrier et commença à corriger son orientation politique, pour adopter le mot d’ordre du parti ouvrier en 1977. Mais il était déjà trop tard. Le courant trotskyste se retrouva marginalisé, avec 10 % des effectifs de l’extrême gauche.

Le courant mao-stalinien avait donc constitué deux organisations impressionnantes à la fin des années soixante-dix au Québec. Le PCO était capable d’amener 3 000 personnes dans ses assemblées publiques et réussit même à en attirer S 000 à l’occasion de la Journée internationale des femmes en 1978. En lutte, pour sa part, pouvait tenir des assemblées de 2 000 personnes. Les organisations trotskystes ont atteint de leur côté un nombre maximal de 400 persones dans leurs assemblées à la même époque. Le PCO pouvait aussi encadrer quelques 300 délégué(e)s aux congrès de la CSN. Du côté des organisations trotskystes, une dizaine au total. Quant au groupe En lutte, il disposait d’une influence non négligeable dans le mouvement populaire à Montréal, bien que son travail syndical soit resté beaucoup plus faible que celui du PCO.

Apogée du courant maoïste

Nous avons déjà parlé des conceptions politiques générales qui ont mené ces forces militantes considérables pour le Québec à mener des combats non seulement inutiles mais même néfastes au mouvement de la classe ouvrière. Pourtant, le courant marxiste-léniniste se fondait alors dans l’aile combative du mouvement ouvrier et du mouvement populaire. Son activité était cependant limitée par la conception stalinienne du programme, semblable au réformisme classique de la Il’ Internationale, avec sa division stricte entre le programme maximum et le programme minimum et son rejet de toute approche transitoire. Cette conception du programme était défendue avec un soin presque maniaque par les organisations mao-staliniennes québécoises. C’est ainsi qu’elles firent initialement campagne contre la réduction du temps de travail sans perte de salaire, avancée notamment par le courant trotskyste, comme utopique et conduisant à la défaite du mouvement ouvrier, " puisque " le capitalisme ne pouvait accorder une telle revendication. Elles changèrent leur fusil d’épaule une fois ce mot d’ordre adopté dans le mouvement syndical, sans la moindre contribution de leur part.

Comme on le sait, la conception d’un programme divisé en programme maximum et minimum offre l’avantage, si l’on peut dire, de combiner la propagande la plus révolutionnaire sur le grand soir et les lendemains qui chantent avec la pratique la plus réformiste et la mieux adaptée aux impératifs du profit capitaliste et aux politiques des directions bureaucratiques. Toutefois, cette conception schizophrénique du programme se pratiquait différemment dans les deux grandes organisations mao-staliniennes, en fonction de leurs aires d’implantation principales, les syndicats pour le PCO et les groupes populaires pour En lutte.

C’est ainsi que les membres du PCO menaient une lutte acharnée dans les groupes populaires pour faire adopter des prétendues plates-formes " de lutte de classe " dans lesquelles ces groupes devaient reconnaître la nécessité de la dictature, du prolétariat ou du parti prolétarien, par exemple. De nombreux groupes populaires furent ainsi détruits et transformés en succursales du PCO. En lutte s’opposait généralement à de telles pratiques et s’en tenait au programme minimum pour le mouvement populaire. Ce dernier constituait en effet la principale aire d’influence d’En lutte et son grand bassin de recrutement. Mais c’était le contraire dans le mouvement syndical, où les membres d’En lutte cherchaient à faire reprendre le programme de la révolution tel que le concevait En lutte, sans succès évidemment, tandis que le PCO s’en tenait à un programme minimum de plus en plus dilué, au point de se fondre dans la gauche syndicale large, dont il constituait pour ainsi dire la colonne vertébrale. C’est ainsi que le PCO inscrivait toute son action syndicale dans une démarche de surenchère à gauche sur les revendications officielles du mouvement syndical et sur les moyens de lutte envisagés, mais sans sortir du cadre économiste apolitique où les directions bureaucratiques confinent les luttes ouvrières. Au contraire, le PCO faisait bloc avec les directions bureaucratiques contre ceux qui prônaient la création d’un parti ouvrier.

Bien entendu, le PCO s’opposait aussi à l’action politique directe ou indirecte de la bureaucratie syndicale en faveur du PQ, ainsi qu’à la politique de concertation des bureaucraties avec le patronat et l’Etat, mais ces positions correctes étaient stérilisées par le refus de lutter pour un parti ouvrier de masse, seul moyen de combattre réellement le PQ et d’offrir une alternative politique au niveau de la société. C’est que le PCO voulait se réserver le terrain politique pour lui-même et son programme maximal, et confiner les syndicats aux seules luttes économiques dans le cadre du programme minimum, s’appuyant en cela sur la tradition la plus néfaste du mouvement ouvrier québécois : se cantonner dans les luttes économiques et laisser l’action politique aux partis... bourgeois. Non seulement le travail syndical du PCO n’a en rien contribué à briser cette impasse, il a contribué, au contraire, à la perpétuer dans une situation où il était impossible de la briser.

Cependant, cette politique de surenchère à gauche dans les revendications et les formes d’action ne sortaient pas du cadre du " syndicalisme de combat ", pratiqué notamment à la CSN à partir de 1971. Les luttes y sont toujours vues dans un cadre syndicaliste, employeur par employeur, convention collective par convention collective, sauf qu’on rejette l’approche collaborationniste et bonne ententiste prêtée au " syndicalisme d’affaires " pour adopter une attitude combative, plus prompte à employer des méthodes de lutte dures. Cette approche s’était avérée payante au cours de la première moitié des années soixante-dix, alors que l’économie québécoise connaissait quelques années de prospérité gonflées artificiellement par les grands projets comme la baie James et les Jeux olympiques de 1976, qui offraient les conditions presque idéales pour le " syndicalisme de combat ". Malgré tout, ce dernier ne pouvait assumer pleinement la dimension politique des luttes, laissant le Parti québécois comme principal bénéficiaire politique des luttes dures menées par le mouvement ouvrier au cours de ces années.

Au moins, la division traditionnelle du travail dans le syndicalisme québécois, entre les luttes économiques dures d’un côté et l’appui au parti bourgeois le plus " progressiste " de l’autre, semblait toujours donner des résultats au cours des années soixante-dix, alors que le gouvernement et le patronat jouissaient encore d’une marge de manoeuvre assez ample. Avec la récession de 1980-1982 et la crise structurelle qui s’installe dans les pays capitalistes avancés, la marge de manoeuvre est devenue négative et les pratiques syndicales traditionnelles se sont faites de moins en moins payantes, conduisant plutôt à des défaites répétées. Ces résultats ont encouragé les bureaucrates les plus droitiers à prôner ouvertement l’abandon des attitudes " confrontationnistes " et la recherche de la concertation avec le patronat et l’Etat. Or, la gauche syndicale dont faisait partie le PCO n’avait pas vraiment de stratégie alternative à proposer, autre que de persister dans la voie des batailles économiques combatives sans débouché politique autonome, voie de moins en moins prometteuse dans la situation des années quatre-vingt. La réorientation nécessaire vers l’action politique autonome du mouvement ouvrier, vers la construction d’alliances sociales larges avec le mouvement des femmes et des jeunes, vers l’action commune autour de revendications transitoires unifiantes, tout cela n’entrait guère dans les schémas mao-staliniens.

La division maximum-minimum n’a pas seulement empêché les organisations mao-staliniennes de venir aux prises avec les véritables problèmes d’orientation du mouvement ouvrier, elle leur a aussi causé des problèmes de plus en plus aigus avec leurs propres membres dans le mouvement syndical et également les autres mouvements. A partir du moment où le PCO, par exemple, est devenu une force en milieu ouvrier, il s’est mis à recruter de fait sur son programme minimum pour les syndicats. Nombre d’ouvriers ont adhéré au PCO sans être d’accord avec son programme sur des questions majeures, comme le stalinisme ou l’indépendance du Québec, parce que le PCO était la seule organisation de gauche présente dans leur milieu ou leur localité. Il va de soi que la propagande du parti sur son programme maximum ne pouvait manquer d’apparaître comme un rituel artificiel et encombrant aux yeux de ces militants et militantes, d’autant plus qu’il n’y avait aucun lien entre cela et leur pratique quotidienne. Mais cela devenait un obstacle majeur quand le parti s’avisait de mobiliser ses membres sur les grands problèmes politiques comme le référendum de 1980 autour de positions vécues comme artificielles et abstraites par un grand nombre de membres, surtout les plus implantés. Ces problèmes trouveront leur expression dans la crise finale des organisations mao-staliniennes.

Déclin et effondrement

Les organisations mao-staliniennes québécoises se sont construites au cours d’une période de radicalisation particulièrement favorable à la construction des organisations d’extrême gauche. Ces conditions devaient changer du tout au tout vers la fin des années soixante-dix et le début des années quatre-vingt. Après une phase d’attentisme consécutive à la victoire électorale du PQ en 1976, le mouvement ouvrier québécois devait être rejeté sur la défensive par l’offensive d’austérité de la bourgeoisie. La récession de 1980-1982, particulièrement dure au Québec, devait rendre ces luttes défensives de plus en plus difficiles à mener, à cause du poids croissant du chômage et des fermetures d’entreprises. II en est résulté une véritable crise d’orientation du mouvement ouvrier au début des années quatrevingt. Cela se combinait alors au désarroi du mouvement national, conduit à l’impasse et à la défaite par la stratégie étapiste référendaire de la direction péquiste.

Cette crise de perspectives du mouvement ouvrier et du mouvement national au tournant des années quatre-vingt ne pouvait manquer d’entraîner une crise de perspective de l’extrême gauche elle-même. Cette dernière vivait depuis des années sur la perspective implicite ou explicite d’une montée ininterrompue des luttes ouvrières et populaires, jusqu’à la crise politique qui mettrait la question du pouvoir à l’ordre du jour. On se joignait aux organisations d’extrême gauche dans l’esprit d’intervenir dans une crise révolutionnaire prochaine. Les organisations maostaliniennes, en particulier, se voyaient déjà à la direction de la classe ouvrière, tout enivrées par leur croissance rapide des années soixante-dix. Les plus optimistes se voyaient déjà au pouvoir et les plus carriéristes réservaient déjà leur place dans le futur gouvernement révolutionnaire. Plusieurs se joignaient à des organisations qui avaient le vent dans les voiles et qui promettaient des succès rapides à leurs membres, sinon même une forme de promotion personnelle à travers l’organisation. Le retournement de la lutte des classes au tournant des années quatre-vingt viendra rendre l’engagement militant beaucoup plus difficile à assumer. On ne pouvait plus miser sur une montée ininterrompue des luttes ouvrières jusqu’à une révolution prochaine. Il fallait se réorienter vers un travail à long terme et se préparer à traverser des périodes creuses pendant lesquelles l’organisation ne pourrait s’attendre à progresser rapidement.

Cette notion des flux et des reflux de la lutte des classes n’était pas étrangère au mouvement trotskyste, mais elle était refoulée au cours des années soixante-dix à travers une théorisation sophistiquée de la radicalisation à venir du mouvement ouvrier, reliée à l’attente d’un affaiblissement continuel du contrôle bureaucratique sur le mouvement ouvrier. La force des directions réformistes ouvrières avait été sous-estimée, de même que l’effet objectif des défaites provoquées par les pratiques de collaboration de classes de ces directions. Les défaites et les échecs ne conduisent pas les larges masses vers une radicalisation accrue, mais vers la démobilisation et le repli, et les forces révolutionnaires sont les premières à en payer le prix. Tout cela s’est manifesté avec évidence au cours des années quatre-vingt et a forcé une réévaluation des perspectives de travail des organisations trotskystes. Mais ces dernières pouvaient du moins trouver, dans leur histoire et leur programme, les instruments nécessaires à cette réorientation.

La notion de l’existence de flux et de reflux de la lutte de classes était en revanche complètement étangère au courant mao-stalinien québécois, animé d’une vision purement idéaliste de la construction du parti révolutionnaire. Dès qu’on avait la ligne juste, on pouvait seulement progresser. La construction rapide des organisations mao-staliniennes québécoises au cours des années soixante-dix en semblait la preuve éclatante. Cette vision idéaliste comportait comme corollaire, inévitable, que l’arrêt ou l’inversion du développement trahissait inévitablement une orientation erronée. Ces groupes étaient donc mal placés pour faire face aux difficultés des années quatre-vingt et ne trouvaient rien dans leur bagage programmatique stalinien pour faire face à une telle situation.

La crise des organisations mao-staliniennes québécoises au début des années quatre-vingt a aussi été précipitée par une évolution de la Chine à laquelle elles ne s’attendaient pas. La mort de Mao et la chute de la bande des quatre conduisirent au retour de Deng Xiaoping et au triomphe de toutes les politiques dénoncées la veille encore pour leur caractère supposément capitaliste. Face à ce revirement flagrant, le PCO choisit de faire comme si de rien n’était et de persister dans son suivisme pro-chinois. Pourtant, ces revirements ne pouvaient manquer de travailler les membres du groupe, qui se demandaient bien si la Chine n’était pas en train de devenir capitaliste. Ce questionnement s’exprima au début de manière sourde et indirecte, pour déboucher finalement sur un débat ouvert au cours de la crise finale du PCO. Dans l’intervalle, la Chine perdait le pouvoir d’attraction qui avait fait la force des organisations mao-staliniennes au cours des années soixante-dix, pour devenir au contraire un passif de plus en plus lourd à porter. C’était particulièrement grave pour des groupes construits essentiellement sur la base du ralliement au modèle chinois.

En lutte, pour sa part, choisit de rompre avec la Chine, et de se tourner vers l’Albanie à la fin de 1977, dans un effort pour préserver au moins sa cohérence politique. Ce fut le début d’une pénible aventure. Le Parti du travail d’Albanie fit évidemment la sourde oreille aux avances du groupe En lutte et choisit au contraire comme représentant officiel le Parti communiste du Canada (marxiste-léniniste), une secte pure à 100 %, alors engagée dans une politique d’affrontements violents avec les autres organisations et mouvements. Rien n’aurait pu mieux ouvrir les yeux aux membres du groupe En lutte sur la véritable nature du PTA et du régime albanais. En lutte se trouva donc orphelin et tenta alors de reconstruire des liens internationaux avec d’autres organisations " marxistes-léninistes " dans la même situation à travers le monde. Il ne rencontra que d’autres groupes orphelins en crise et qui disparaissaient les uns après les autres. Situation grave pour un groupe qui se pensait au pouvoir sur le quart de la planète à travers son appartenance au mouvement marxiste-léniniste international, et qui réalisait brusquement n’être qu’un groupuscule lié à d’autres groupuscules en crise ailleurs dans le monde.

La montée du syndicat indépendant polonais Solidarité eut aussi un impact majeur sur les organisations mao-staliniennes, en leur posant la question délicate des droits syndicaux dans la société post-révolutionnaire. Le PCO s’empressa de faire campagne pour Solidarité sous le drapeau de la lutte contre la domination social-impérialiste soviétique en Pologne, mais il était difficile d’éviter complètement les questions de fond soulevées. Personne ne pouvait ignorer l’inexistence de syndicats indépendants dans la Chine de 1980 ou dans l’URSS de Staline, et la direction chinoise elle-même ne tarda pas à la manifester en condamnant Solidarité, tout comme le Parti du travail d’Albanie par ailleurs. Autre problème lancinant pour les organisations mao-staliniennes.

La montée du mouvement des femmes au Québec à partir de 1976 exerçait aussi une pression croissante sur les organisations mao-staliniennes. Ces dernières renvoyaient la question des femmes dans le domaine des " contradictions secondaires " subordonnées à la lutte des classes, elle-même réduite pour l’essentiel aux luttes économiques entre patronat et syndicats. Les organisations mao-staliniennes s’opposaient violemment à la construction d’un mouvement autonome des femmes, qu’elles dénonçaient comme diviseur et petit-bourgeois. Les premiers groupes de femmes étaient effectivement surgis dans les milieux étudiants et intellectuels, mais le développement rapide des commissions femmes dans les syndicats à la fin des années soixante-dix devait confronter les organisations mao-staliniennes à un mouvement social de plus en plus puissant et de plus en plus implanté en milieu syndical. L’opposition frontale des groupes marxistes-léninistes au mouvement autonome des femmes devenait ainsi un puissant facteur d’isolement pour ces groupes.

Mais la montée du mouvement des femmes devait surtout s’exprimer sur le plan interne par la remise en question du rôle dévolu aux femmes au sein des organisations mao-staliniennes. Ces dernières comptaient un grand nombre de femmes parmi leurs cadres intermédiaires, secrétaires de cellule, trésorières, responsables de la diffusion, mais très peu dans leur direction centrale. Cette situation reflète parfois un phénomène réel de développement inégal des cadres, mais il contredisait le discours officiel des organisations marxistes-léninistes sur la réalisation de la pleine égalité des hommes et des femmes en leur sein. Cette contradiction flagrante entre le discours et la réalité devait prendre une tournure explosive.

La position des organisations mao-staliniennes sur la question des homosexuels fut un autre élément de leur crise finale, particulièrement pour le groupe En lutte. Ces organisations renvoyaient l’homosexualité dans le domaine des tares bourgeoises disparues dans les pays socialistes, comme la Chine ou l’Albanie. On pouvait bien admettre les homosexuels dans l’organisation en tant que victimes non responsables de leur condition, mais pas question d’adopter une attitude positive et militant en faveur de leurs droits. On préférait conserver le silence. On trouvait pourtant dans les organisations marxistes-léninistes une proportion surprenante d’homosexuels, particulièrement dans le groupe En lutte, mais ils semblaient accepter la place qu’on leur faisait. La montée du mouvement homosexuel au Québec à partir de 1976-1977 devait mettre fin à cette passivité. Le mouvement eut un impact social très important en quelques années, réussissant même à gagner la reconnaissance d’une protection légale contre la discrimination. Les organisations mao-staliniennes se retrouvèrent sur la défensive sur cette question et confrontées à une révolte croissante dans leurs propres rangs. Encore une source de difficultés.

Les facteurs de crise s’accumulaient pour les organisations mao-staliniennes québécoises au début des années quatre-vingt. Les contradictions accumulées les conduisirent à l’explosion. En lutte entra en crise ouverte au début de 1981 pour se dissoudre officiellement en mai 1982. Le PCO réussit à contenir ses contradictions jusqu’à l’été 1982, avant d’exploser et de tomber en poussière en l’espace de trois mois. Ces deux imposantes organisations construites sur l’ensemble des années soixante-dix disparurent presque du jour au lendemain. Il n’en est subsisté que deux collectifs de quelques dizaines de personnes limitant leur activité à la publication d’une revue deux ou trois fois par an. Le groupe Libération en est encore à tenter de comprendre le triste sort du PCO, tandis que la revue Révoltes, issue d’En lutte, se permet de flirter avec les impasses militaristes. La dérive se poursuit.

On trouve des similitudes et des différences dans la crise finale des deux organisations mao-staliniennes. Dans les deux cas, la crise s’est d’abord exprimée dans un processus de différenciation interne et de regroupement sur la base des groupes d’affinité et non des positions politiques, ces groupes ayant toujours pratiqué le centralisme bureaucratique et nié le droit de tendance. Dans le groupe En lutte, les homosexuels furent les premiers à se former en caucus, suivis des femmes et des ouvriers manuels qui, tous, se sentaient marginalisés par la domination des " intellectuels mâles petit-bourgeois " (lire : les professeurs et les permanents). La direction d’En lutte se divisa en plusieurs groupes devant cette situation, et la décision fut prise d’ouvrir largement le débat sur les questions historiques et programmatiques controversées. Ce débat se développa rapidement dans toutes les directions : eurocommunisme, autonomisme italien, rejet du marxisme... Le groupe n’avait plus aucune référence ni aucune cohésion programmatique, au moment même où une majorité remettait en question le militantisme même. Tout cela déboucha au bout d’un an sur un vote de dissolution exprimé froidement en congrès. En lutte n’existait déjà plus comme entité organisée.

Du côté du PCO, la question la plus explosive fut celle de la domination des anglophones sur la direction. On ne comptait plus aucun francophone au bureau politique, phénomène inouï dans une organisation francophone à 80 %. Cependant, les membres ordinaires l’ignoraient, car la composition de la direction était tenue secrète en vertu d’un " léninisme " suspect. Le dévoilement de cette composition provoqua une révolte dans les rangs du PCO, surtout après la campagne référendaire de 1980, fortement critiquée dans les rangs du groupe. Mais les membres découvrirent bientôt qu’on leur avait caché bien d’autres choses que la composition nationale du bureau politique. Les scandales internes les plus inouïs se multipliaient de jour en jour : viol commis par un membre de la direction et couvert par elle, séquestration de membres faisant l’objet d’enquêtes de la part du service de sécurité du PCO, une véritable police intérieure, enlèvement d’enfants des membres " enquêtés ", etc. La crise de confiance prit rapidement une dimension énorme et provoqua une hémorragie massive de membres qui fuyaient à toutes jambes. Cette crise ouvrit aussi la porte à une différenciation politique au sein de la direction centrale et entre cette dernière et la direction régionale québécoise, qui voulait s’orienter vers une position indépendantiste. La décision fut alors prise de dissoudre le PCO tel qu’il existait et d’ouvrir le débat pour former une nouvelle organisation. Mais toute cette situation avait engendré l’émergence d’un fort courant liquidationniste. Le PCO cessa de fonctionner et ses actifs furent liquidés.

La crise des groupes mao-staliniens était évidemment reliée au contexte général de crise et de recul du mouvement ouvrier, mais elle résultait aussi des problèmes politiques et organisationnels spécifiques à ces groupes et contenus depuis déjà plusieurs années, au prix de tensions croissantes. Quand ces dernières finirent par exploser, elles ne laissèrent pas pierre sur pierre de ces organisations. Ces dernières laissent derrière elles des centaines et même des milliers de militants et militantes bnilés par leur expérience négative des groupes politiques, ce qui exerce une influence très démoralisatrice sur les nouvelles générations militantes. Les anciens et anciennes membres des organisations mao-staliniennes sont en nombre beaucoup plus grand que les effectifs actuels de l’extrême gauche. L’héritage empoisonné des groupes marxistes-léninistes continue à peser lourd.

Le courant trotskyste fut lui aussi fortement affecté par le contexte de recul des années quatre-vingt. La première organisation à entrer en crise fut la Ligue ouvrière révolutionnaire, section de la IV Internationale dans l’État canadien, constituée en 1977 par la fusion du Groupe marxiste révolutionnaire et du Revolutionary Marxist Group, liés à la tendance majoritaire de la IV’ Internationale, et de la Ligue socialiste ouvrière - League for Socialist Action, liée à une tendance minoritaire animée par le Socialist Workers Party des Etats-Unis. Cette fusion correspondait à la dissolution des tendances des fractions internationales en 1977, et répondait à la volonté de sortir de la marginalisation entraînée par l’hégémonie marxiste-léniniste. Mais la fusion se fit d’une manière fort précipitée, sur la seule base du programme historique trostkyste et sans accord politique sérieux sur les tâches de l’heure. Les vrais débats étaient ainsi remis à plus tard.

La fusion des trois organisations attira cependant une vague d’adhésions qui portèrent les effectifs pancanadiens à plus de quatre cents membres en 1978, dont une centaine au Québec. Ce fut le point culminant jamais atteint par le mouvement trotskyste au Canada et au Québec. Cependant, la LOR devait connaître une différenciation politique croissante à partir de la mi-1978, mettant aux prises le gros des cadres et membres de l’ex LSO-LSA d’un côté, du GMR-RMG de l’autre et débouchant sur des ruptures qui affaiblirent considérablement l’organisation. Les positions exprimées reflétaient par ailleurs, dans une large mesure, les différenciations qui existaient à l’époque au sein de la IV’ Internationale entre la majorité internationale et une minorité qui partageait les idées avancées par le SWP des Etats-Unis. Tout cela se déroulait sur un fond de tassement des luttes ouvrières et des luttes sociales en général, déjà visible et déjà perçu à partir de 1978.

Le recul des années quatre-vingt, par ailleurs, n’a pas manqué d’affecter aussi le GSTQ. Après une croissance organique régulière au cours des années soixante-dix, il avait fini par regrouper une centaine de membres et lançait un hebdomadaire en 1979. Il se rebaptisait aussi GST dans un effort pour se construire au Canada anglais. La crise de la LOR battait déjà son plein et laissait toute la place au GST pour se développer. La IV’ Internationale subissait la rupture d’un courant important qui s’alliait aussitôt au courant lambertiste pour former une Internationale rivale. Tout cela apparaissait aux yeux des membres du GST comme le triomphe de la lutte poursuivie depuis des années pour la " reconstruction " de la IV’ Internationale au niveau mondial et au Canada. Le GST s’engagea alors dans un cours triomphaliste complet.

II fallut déchanter. Les noces internationales célébrées avec faste en 1979 débouchèrent dès 1982 sur un divorce peu élégant, et très embarrassant. D’autres ruptures importantes suivirent, par exemple au Pérou. Le Parti communiste internationaliste de France. pilier central du courant lambertiste, connut une scission importante en 1984 et une autre en 1986. Bref, l’" Internationale " se déconstruisait au lieu de se reconstruire. Les choses n’allaient guère mieux au Canada. L’hebdomadaire dut être suspendu dès 1981. Les efforts du GST pour se construire au Canada anglais furent un échec total. Au Québec même, l’influence du GST connut un recul notable, y compris dans le mouvement syndical. Le GST a été frappé plus tard que les autres, mais il n’a pas échappé au recul général de la gauche.

De son côté, l’activité de Combat socialiste, formé en 1980 par la majorité des militants québécois de la LOR, devait déboucher sur la formation de Gauche socialiste en 1983, après une période d’adhésion au Mouvement socialiste, formation social-démocrate de gauche. Gauche socialiste a été reconnue comme section sympathisante par le )OUI’ congrès de la IV` Internationale en 1985 et comptait alors des effectifs comparables à ceux de Combat socialiste lors de sa formation en 1980, réalisation modeste mais digne de mention dans une conjoncture de recul du mouvement ouvrier et d’effondrement de la gauche.

La situation reste pourtant très difficile car les obstacles subjectifs à la reprise des mouvements de lutte sont très importants : démobilisation des bases, cynisme des vieilles couches militantes, minceur et inexpérience des nouvelles couches, furie antimarxiste et antimilitante dans les milieux intellectuels, poids des reculs survenus dans d’autres pays industriels, notamment européens, etc. Mais les signes de reprise des luttes semblent poindre à l’horizon : renaissance des luttes de la jeunesse, grève des syndicats de la construction, nombreuses manifestations ouvrières devant les Parlements de Québec et d’Ottawa, etc. Sans faire de prédictions sur le calendrier des événements à venir, il faut se préparer dès maintenant à une nouvelle montée qui offrira de nouvelles possibilités de construction aux organisations de gauche.