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CELIA HART : Fidel à Trotsky

mardi 29 avril 2008

Celia Hart, physicienne, écrivain, membre du Parti communiste de Cuba, se présente comme « trotskyste pour son propre compte », depuis qu’elle a découvert les écrits de Trotsky

CELIA HART : Fidel à Trotsky
Rouge n° 2159, 19/05/2006

Celia Hart, physicienne, écrivain, membre du Parti communiste de Cuba, se présente comme « trotskyste pour son propre compte », depuis qu’elle a découvert les écrits de Trotsky lorsque, étudiant la physique en Allemagne de l’Est dans les années 1980, elle a vu à quel point ce prétendu « socialisme réel » était une société en décadence et sans avenir. Fille de deux dirigeants historiques de la Révolution cubaine, Haydée Santamaria et Armando Hart, Celia Hart a eu la chance, à son retour de RDA, de pouvoir découvrir Isaac Deutscher dans la bibliothèque de son père. « Rouge » l’a rencontrée, lors de son passage en France pour un colloque sur Pierre Broué.

Depuis quinze ans, l’effondrement définitif de la société cubaine est annoncé à intervalles réguliers. Fidel Castro lui-même insiste sur le développement des inégalités à Cuba. Peut-on préserver et développer ces conquêtes, ou bien sont elles condamnées ?

Celia Hart - Je m’identifie totalement à la révolution cubaine, mais je ne la représente pas. Ce que je dis, c’est mon opinion personnelle. Les conquêtes sociales de la révolution socialiste à Cuba sont évidentes : une grande égalité sociale, un système d’éducation accessible à tous et d’un niveau comparable à ceux des États-Unis ou de l’Europe - donc de pays beaucoup plus riches -, un système de santé supérieur à celui de n’importe quel pays de l’Amérique latine et qui, contrairement ce qui se passe en Europe, n’est pas en cours de privatisation et de démantèlement. Mais, si la révolution cubaine a pu surmonter les difficultés de la « période spéciale » - les coupures d’électricité, l’arrêt des transports publics, le rationnement à minima de la nourriture etc., résultat des gestes commerciaux cubains avec les pays du prétendu « camp socialiste » et du maintien du blocus impérialiste -, c’est parce que la population cubaine, dans son ensemble, défendait la révolution et non les avantages sociaux.

Les difficultés que nous connaissons maintenant ne tiennent pas aux besoins matériels. La libéralisation des échanges et celle de la possession des devises - mécanismes capitalistes introduits que certains justifient en les comparant à la NEP russe des années 1920 - ont provoqué une différentiation sociale et l’apparition des « nouveaux riches ». Dans un discours du 17 novembre dernier, le commandant [ Fidel Castro, NDLR ] l’a formulé ainsi : « Cette révolution peut se détruire toute seule et les seuls qui ne peuvent arriver à la détruire, ce sont eux [ les États-Unis, l’impérialisme, NDLR ] ; Mais nous, nous pouvons la détruire et ce serait de notre faute. » Et il disait cela en insistant : « Plusieurs dizaines de milliers de parasites ne produisent rien et gagnent tout... »

De même, le ministre des Affaires étrangères, Felipe Perez Roque, a insisté, à l’ONU, sur le fait que le danger, pour Cuba, c’était la création d’une classe bourgeoise. L’interpénétration de la bureaucratie avec l’économie de marché, voilà où est le danger. Il faut démolir les fondations de la bureaucratie, parce que c’est sur ce socle que peut se développer une classe bourgeoise - on a vu en URSS, en Pologne et ailleurs comment les bureaucrates, qui étaient des gérants, des hommes de pouvoir, sont devenus des propriétaires, des capitalistes. À Cuba, contrairement à la RDA des années 1980, « Lénine est vivant » : la contre-révolution bureaucratique n’est pas achevée. Nous devons en profiter pour démolir le socle de bureaucratie qu’il nous reste, parce que c’est de là que peut venir le danger de la restauration capitaliste.

Le processus révolutionnaire vénézuélien permet de desserrer l’étau impérialiste autour de Cuba. Et même si ce processus en est à ses débuts et que les parallèles entre les deux révolutions sont trompeurs, peut-on parler d’une influence réciproque aujourd’hui ?

C. Hart - Des médecins, des paramédicaux et des professeurs cubains travaillent au Venezuela. Mais ils n’ont aucune participation à la vie politique de ce pays, un choix avec lequel je suis en désaccord, même si l’on peut comprendre qu’il y ait une autolimitation pour éviter que Cuba ne soit accusée d’interventionnisme. Mais la fraîcheur du processus vénézuélien, les voyages, la possibilité de connaître d’autres réalités et d’y intervenir constituent une expérience enrichissante et il est important que les Cubains, en particuliers les jeunes - et non le gouvernement ou l’État cubain, bien sûr -, puissent prendre part à la révolution vénézuélienne, non seulement comme médecins ou enseignants, mais dans les fabriques, les réunions de quartiers, etc.

En tout cas, il faut souligner que les liens établis entre Cuba et le Venezuela diffèrent de ceux qui avaient existé avec l’URSS. Car il s’agit de liens entre deux processus révolutionnaires, l’un déjà consolidé et l’autre qui commence. Tous les deux sont de véritables révolutions. Avec l’URSS, au contraire, il s’agissait de rapports entre États, et de rapports inégaux. La dynamique du binôme Venezuela-Cuba, l’éventualité de l’intégration de la Bolivie au processus en cours, actualise la révolution permanente et nous permet de jeter les bases d’une relation allant vers la construction d’un véritable front unique.

Pourquoi l’apport théorique de Trotsky te semble si important ?

C. Hart - À Cuba nous vivons un processus de révolution permanente depuis la Moncada1. La continuité de la révolution, la question de son approfondissement ont été au centre de la réflexion des révolutionnaires cubains et, surtout, du Mouvement du 26 Juillet. Mella d’abord, Guevara en son temps, ont été accusés d’être des « trotskystes ». Ils ne l’étaient pas, mais l’accusation avait un noyau rationnel, car ils se sont orientés vers la révolution permanente, même sans avoir lu Trotsky. La pérennité de la révolution cubaine, ce sont les idées de l’Opposition de gauche.

À Cuba, un sentiment antistalinien a toujours existé, car les gens croyaient que le communisme, c’était le stalinisme du Parti communiste. Et le Parti communiste a été l’un des derniers à rejoindre la révolution... Mais lorsque Fidel a déclaré, en 1961, le caractère socialiste de la Révolution cubaine, les gens disaient : « Si Fidel est communiste, que l’on m’inscrive aussi. »

J’ai toujours senti que quelque chose manquait dans ma réflexion sur la révolution. C’est ce que j’ai trouvé en lisant Trotsky : j’ai découvert que justice sociale et liberté individuelle n’étaient pas antagoniques, et qu’on n’était pas condamné à choisir entre l’un ou l’autre, que le socialisme ne pouvait se faire sans marcher sur ses deux pieds.

1. Le 26 juillet 1953, Fidel Castro est arrêté après l’échec de l’attaque contre la caserne de Moncada. Assurant lui-même sa défense au procès, il a défendu l’idée d’un patriotisme antidictatorial.

Propos recueillis par Julian Suarez et Jan Malewski