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CLIMAT : LES APPRENTIS SORCIERS DE LA BANQUE MONDIALE ET DU FMI

mardi 6 mars 2007, par Eric Toussaint

Fin octobre 2006, Nicholas Stern, conseiller économique du gouvernement britannique, a remis au Premier ministre Tony Blair un rapport de 500 pages sur les effets du changement climatique en cours et les moyens de les combattre. Dans son rapport, Nicholas Stern affirme : « Le changement climatique va détériorer des conditions élémentaires de la vie des populations sur l’ensemble de la planète - accès à l’eau, production de nourriture, santé et environnement [1] ». De manière implicite, le diagnostic contenu dans ce rapport constitue une condamnation des politiques menées notamment par le FMI et la Banque mondiale dont Nicholas Stern a été économiste en chef [2].

Le présent article confronte le rapport Stern aux positions adoptées par les dirigeants importants de la Banque mondiale, du FMI et du gouvernement de Washington au cours des quinze dernières années. Il revient également sur le rapport que la Banque mondiale a consacré en 2006 aux catastrophes naturelles. La Banque mondiale produit une analyse en contradiction avec ce qu’elle a affirmé jusque là. Elle tente, au niveau du discours, de limiter la crise de crédibilité qui la touche mais elle n’abandonne nullement son orientation en faveur du tout au marché et son adhésion au modèle productiviste destructeur des humains et de l’environnement. Quant au rapport Stern, bien qu’il contienne des jugements très intéressants, il ne permet en rien de déboucher sur une alternative au modèle productiviste et à la poursuite frénétique de la croissance.

Retour sur les positions des dirigeants de la Banque mondiale

Alors que de nombreuses voix mettent en évidence depuis le début des années 1970 les dangers d’une croissance sans limite et d’un épuisement des ressources naturelles, les dirigeants de la Banque mondiale et du FMI ont affirmé jusqu’il y a peu qu’il n’y avait aucun péril en la demeure.

Lawrence Summers, économiste en chef et vice-président de la Banque de 1991 à 1996 et par la suite secrétaire d’Etat au Trésor pendant la présidence de William Clinton, déclarait en 1991 : « Il n’y a pas de (...) limites à la capacité d’absorption de la planète susceptibles de nous bloquer dans un avenir prévisible. Le risque d’une apocalypse due au réchauffement du climat ou à toute autre cause est inexistant. L’idée que le monde court à sa perte est profondément fausse. L’idée que nous devrions imposer des limites à la croissance à cause de limites naturelles est une erreur profonde ; c’est en outre une idée dont le coût social serait stupéfiant si jamais elle était appliquée » [3].

Dans une lettre adressée à l’hebdomadaire britannique The Economist, publiée le 30 mai 1992, il écrit qu’à son avis, même en parlant du scénario le plus pessimiste : « Brandir le spectre de nos petits-enfants appauvris si nous n’affrontons pas les problèmes globaux d’environnement est pure démagogie ». Il ajoutait : « L’argument selon lequel nos obligations morales à l’égard des générations futures exigent un traitement spécial des investissements environnementaux est stupide » [4].
Les prises de positions de Lawrence Summers ont provoqué un véritable tollé à l’époque et, cinq ans plus tard, en 1997, Nicholas Stern (futur économiste en chef de la Banque) l’écrivit dans le livre commandité par la Banque pour retracer son premier demi-siècle d’existence : « L’engagement de la Banque dans le domaine de l’environnement a été mis en doute par certains suite à la publication fin 1991 par le magazine The Economist d’extraits d’une note de service interne écrite par Lawrence Summers, alors économiste en chef. La note de service interne suggérait la possibilité que les questions d’environnement étaient surestimées en ce qui concerne les pays en développement ; ces pays pourraient réduire leurs coûts marginaux en commerçant ou en tolérant les substances polluantes » [5].

En complète contradiction avec les déclarations rassurantes de Lawrence Summers citées plus haut prédisant que le réchauffement du climat ne réduirait la croissance que de moins de 0,1% par an au cours des deux prochains siècles, Nicholas Stern affirme en 2006 : « Le Rapport estime que si nous n’agissons pas, les coûts et les risques du changement climatique dans leur ensemble représenteront l’équivalent d’une perte d’au moins 5% du PNB mondial chaque année, maintenant et pour toujours. Si on prend en compte un éventail plus large des risques et des impacts, les estimations des pertes pourraient atteindre jusqu’à 20% du PNB ou plus ». C’est un démenti cinglant mais tardif des affirmations de Lawrence Summers.

Les affirmations du type de celles de Lawrence Summers ne constituent pas un phénomène isolé : elles renvoient à la position dominante du gouvernement de Washington lors des décisions de la Banque mondiale et du FMI. Ces positions, qui niaient que des dégâts graves étaient causés à l’environnement par le modèle productiviste et qu’un changement climatique était en cours, ont été exprimées par Washington au moins jusqu’il y a peu.

Les nombreux discours d’Anne Krueger, économiste en chef de la Banque mondiale pendant le mandat présidentiel de Ronald Reagan et, plus tard, numéro 2 du FMI de 2000 à 2006, en apportent la preuve. Dans l’un d’eux, prononcé le 18 juin 2003 à l’occasion du 7e Forum économique international de Saint-Pétersbourg, Anne Krueger déclarait : « Prenons cette inquiétude immémoriale qu’une croissance rapide va épuiser les ressources en combustible et que si cela se produit, la croissance sera stoppée net. Les réserves de pétrole sont plus importantes aujourd’hui qu’en 1950. A l’époque, on estimait que les réserves mondiales de pétrole seraient épuisées en 1970. Cela ne s’est pas produit. Aujourd’hui, les réserves connues peuvent durer 40 ans au taux actuel de consommation. Il ne fait pas de doute que quand nous arriverons à 2040, la recherche et le développement auront produit de nouvelles avancées dans la production et l’utilisation de l’énergie ».

Cette affirmation est contredite par tous les résultats des recherches sur les réserves de pétrole. Depuis le début des années 1990, le volume des nouvelles découvertes de pétrole sont inférieures à la progression de la consommation de pétrole [6].

Anne Krueger poursuivait : « Nous n’avons pas non plus causé de dégâts irréparables à l’environnement. Il est clair qu’après une phase initiale de dégradation, la croissance économique entraîne ensuite une phase d’amélioration. Le point critique, auquel les gens se mettent à choisir d’investir dans la prévention de la pollution et le nettoyage de zones polluées, se situe à environ 5 000 dollars de Produit intérieur brut (PIB) par habitant ».

Ce dernier paragraphe contient deux erreurs (mensonges) manifestes. Premièrement, les faits démontrent que des dégâts irréparables ont été causés à l’environnement. Deuxièmement, il n’est pas vrai qu’après « une phase initiale de dégradation » de l’environnement, « la croissance économique entraîne ensuite une phase d’amélioration ». Les pays les plus industrialisés ont dépassé depuis longtemps 5 000 dollars de PIB par habitant [7] et pourtant, la plupart d’entre eux poursuivent des politiques qui entraînent une augmentation de la pollution.

Il a fallu attendre les suites de l’ouragan Katrina d’août 2005 pour que la Maison Blanche commence, à contrecoeur, à reconnaître l’évidence.
Le CADTM, ainsi que d’autres mouvements, n’a pas attendu une catastrophe comme celle qui s’est abattue sur la Nouvelle Orléans pour reprocher à la Banque mondiale et au FMI des politiques qui ont favorisé le changement climatique et ont affaibli la capacité des pays en développement à faire face à des calamités naturelles. Le CADTM a dénoncé la promotion par la Banque mondiale et le FMI de politiques favorisant la déforestation et le développement de mégaprojets énergétiques destructeurs de l’environnement [8]. De même, il a demandé à la Banque mondiale d’abandonner le soutien aux projets destructeurs des protections naturelles des côtes telles que les mangroves qui amortissent les effets de type tsunami [9]. Le CADTM a également exigé que la Banque mondiale arrête ses prêts dans le secteur des industries extractives. Enfin, le CADTM a remis en cause la décision prise par la conférence de Rio de 1992 de confier à la Banque mondiale la gestion d’un fonds mondial de protection de l’environnement. Cela revient incontestablement à confier au renard la sécurité du poulailler...

Le tournant amorcé par la Banque

Sans la moindre autocritique, la Banque mondiale a publié en avril 2006 un rapport consacré aux catastrophes naturelles. Son auteur, Ronald Parker, écrit : “Il y a une augmentation des catastrophes liées à la dégradation de l’environnement aux quatre coins de la planète” [10]. Alors que le nombre de tremblements de terre reste quasiment constant, c’est le nombre et l’ampleur des catastrophes naturelles liées au climat qui est en forte croissance : d’une moyenne annuelle de 100 en 1975 à plus de 400 pour l’année 2005. La Banque reconnaît que le réchauffement global, la déforestation et l’érosion des sols ont accru la vulnérabilité de régions entières. La Banque estime que les pays en développement subissent des dommages d’au moins 30 milliards de dollars par an. Comme le déclare Lester Brown, directeur du Earth Policy Institute : “Ce Rapport souligne que, bien que nous continuions à qualifier ces catastrophes de « naturelles », elles sont parfois clairement d’origine humaine” [11].
Le Rapport de Nicholas Stern sur le réchauffement global
Nicholas Stern est très clair : les pays les moins industrialisés, bien que moins responsables que les autres du réchauffement climatique, seront les plus touchés : « Tous les pays seront touchés. Les plus vulnérables - les pays et populations les plus pauvres - souffriront plus tôt et davantage, même s’ils ont beaucoup moins contribué au changement climatique ». Il ajoute, en complète contradiction avec la philosophie des tenants de la mondialisation néolibérale, que : « Le changement climatique est le plus grand échec du marché que le monde ait jamais connu et il interagit avec d’autres imperfections du marché ». Ceci dit, Nicholas Stern ne propose pas du tout d’alternative au modèle productiviste et au marché capitaliste. Au contraire, son rapport a pour but de tirer la sonnette d’alarme afin que des fonds suffisants soient consacrés à des dépenses de reconversion industrielle et de protection de l’environnement, dans le but de permettre la poursuite de cette croissance aveugle. Il affirme que l’humanité peut être à la fois « verte » et « pro-croissance » (« green and growth »). Il explique que le marché de la protection de l’environnement va offrir un nouveau créneau au privé pour faire des profits. Et pour couronner le tout, il explique qu’étant donné que les PED polluent moins que les pays industrialisés tout en souffrant davantage des effets du réchauffement, ils pourront vendre aux pays riches des droits de continuer à polluer. Avec les recettes engrangées par la vente de ces droits, ils pourront financer la réparation des dégâts causés à leur population.

Conclusion

Une fois encore, les tenants du modèle productiviste dominant ont commencé par nier l’existence d’un problème crucial, en l’occurrence celui des dégâts environnementaux et du réchauffement climatique, et continué à promouvoir avec force des politiques qui aggravaient la situation. Puis, quand la situation est devenue intenable, ils ont fait la une des médias internationaux en publiant un rapport sur le sujet, cherchant à accréditer l’idée que les institutions internationales et les gouvernements des pays les plus industrialisés ont pris la mesure de ce grave problème, en fait volontairement occulté pendant des décennies. En fin de compte, les défenseurs du système actuel laissent croire qu’il est en mesure d’apporter une solution à un problème dont il est une des causes fondamentales, permettant ainsi sa propre perpétuation. Il est urgent de comprendre que la seule solution juste et durable passe justement par la remise en cause de ce système capitaliste productiviste, structurellement générateur de dégâts environnementaux et d’inégalités galopantes.


Notes :
[1] Nicholas STERN, STERN REVIEW : The Economics of Climate Change, octobre 2006. Toutes les citations du Rapport Stern dans le présent article sont tirées des conclusions du rapport. Le Rapport complet est accessible sur le site internet du gouvernement britannique.
[2] Nicholas Stern a été économiste en chef et vice-président de la Banque mondiale de 2000 à 2003.
[3] Lawrence Summers, à l’occasion de l’assemblée annuelle de la Banque mondiale et du FMI à Bangkok en 1991, interview avec Kirsten Garrett, « Background Briefing », Australian Broadcasting Company, second programme.
[4] « Summers on Sustainable Growth », lettre de Lawrence Summers à The Economist, 30 mai 1992.
[5] Nicholas Stern et Francisco Ferreira in KAPUR, Devesh, LEWIS, John P., WEBB, Richard. 1997. The World Bank, Its First Half Century, Volume 2 : Perspectives, p.566.
[6] In Alternatives économiques, n°239, septembre 2005
[7] Le PIB par habitant dépasse 20 000 dollars dans les pays d’Amérique du Nord, d’Europe occidentale, le Japon, l’Australie, la Nouvelle Zélande.
[8] Voir notamment, Eric Toussaint, La Bourse ou la Vie, CADTM-Luc Pire-Syllepse-Cetim, 1998, chapitre 9.
[9] Damien Millet et Eric Toussaint, Les Tsunamis de la dette, CADTM-Syllepse, Liège-Paris, 2005
[10] Cité dans le Financial Times, 22-23 avril 2006.
[11] Cité dans le Financial Times, 22-23 avril 2006.
En cas de reproduction de cet article, mentionnez s’il vous plaît la source.

Tiré sur site du CADTM
URL : http://www.cadtm.org