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Ce que nous attendons de la conférence mondiale des peuples sur le changement climatique

mardi 6 avril 2010, par Jubenal Quispe


Tiré du site À l’encontre
6 avril 2010)


Jubenal Quispe *

Lors de la Conférence de Copenhague, la délégation de Bolivie a de suite tissé des liens avec les mouvements sociaux présents et a endossé, de fait, le mot d’ordre : « Changeons le système !Pas le climat ! ».

Evo Morales a condamné le rapport adopté en « petit comité » – entre les Etats-Unis, la Chine, le Brésil, l’Inde et l’Afrique du Sud – qui était qualitativement en retrait sur les recommandations du GIEC. Il était aussi sans engagement contraignant et sans aucune garantie de financement pour les pays pauvres. Sur ce site, nous avons de suite relayé l’appel à la Conférence de Cochabamba (voir le texte publié en date du 12 janvier 2010 sur ce site).

Les mobilisations des peuples indigènes de ce continent ont établi un lien étroit entre la « question climatique sociale » et la « question sociale ». Cela a débouché sur une remise en cause de la domination des transnationales et de leurs alliés locaux qui détruisent les conditions de la reproduction sociale et culturelle de populations entières. L’opposition à l’expropriation de leurs terres – avec leurs multiples richesses – comme la récupération de la maîtrise sur leur « développement » sont au centre de nombreuses luttes. Ce qui tend à renforcer les dynamiques anti-impérialistes et à poser sous un nouveau jour la maîtrise-récupération des « biens communs ancestraux » à l’orée du XXIe siècle.

Le choix du lieu de la Conférence mondiale, Cochabamba, est à lui seul un signal du sens possible que peut prendre une telle réunion internationale. En effet Cochabamba a été le centre, en 2000, d’une mobilisation fort large contre la privatisation de l’eau. (Réd.)

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Suite à l’échec de la 15e Conférence des Nations Unies sur le Changement Climatique en décembre dernier à Copenhague et face à l’évidence de la gravité du changement climatique, les peuples du monde (société civile et quelques dirigeants) se rendront dans la ville de Cochabamba, en Bolivie, les 20, 21 et 22 avril prochains pour tenir la Conférence Mondiale des Peuples sur le Changement Climatique et les Droits de la Terre Mère. Les thèmes qui y seront débattus sont les suivants :

• 1 . Quelles sont les causes structurelles et systémiques qui provoquent le changement climatique et quelles mesures de fond peut-on proposer qui permettent le bien-être de toute l’humanité en équilibre avec la nature ?

• 2. Un projet de Déclaration Universelle des Droits de la Terre Mère

• 3. Quels nouveaux engagements pour le Protocole de Kyoto et pour des projets de décisions de la Convention-cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique sur les questions de la dette climatique, des migrants-réfugiés climatiques, de la réduction des émissions, de l’adaptation et du transfert de technologie, du financement, des forêts et du changement climatique, d’une vision partagée, des peuples indigènes, etc…

L’initiative a surgi du fait que la société civile organisée et différents dirigeants de plusieurs pays du monde ont été exclus systématiquement et ouvertement du débat et des décisions prises au sommet de Copenhague. De fait, la conférence des peuples essaie de rassembler toutes les voix qui n’ont pas été invitées à s’exprimer lors de ce sommet.

Sur le premier thème, des scientifiques, des militants et des porte-parole des peuples indigènes essayeront de répondre aux interrogations suivantes. Quel type de traitement notre patiente, la planète Terre, qui se trouve bien mal en point, requiert-elle ? Sera-t-il suffisant de lui appliquer une plus forte dose d’anesthésiant (de technologie propre) alors que nous continuerons à la disséquer (extraction/destruction) et à l’intoxiquer ? Ou bien devons-nous au contraire libérer notre patiente du système capitaliste fou dans lequel nous vivons pour lui permettre de se régénérer, loin du bistouri que sont l’extraction et le consumérisme ? Quelles alternatives de philosophies de vie pouvons-nous opposer à la philosophie hédoniste de la compétition brutale entre les pays « développés » et les pays « sous-développés » ? Peut-on libérer le développement durable de la manie de l’ « extractivisme » auquel on assiste dans les pays appauvris économiquement, mais riches en ressources naturelles ?

Sur le second thème, les questions à débattre seront de savoir si l’on veut ou non reconnaître la Terre comme étant un sujet de droit. Jusqu’à maintenant, le débat allait plutôt dans le sens d’accepter que les humains aient des obligations à son égard. Si l’on reconnaît la Terre en tant que sujet de droit, alors les catégories philosophiques du sujet moderne (auto-conscient, rationnel et autonome) seront mises en doute. La théorie de la terre en tant que Gaia a établi le fait que la Terre est un super-organisme vivant, mais on n’y a pas parlé de droits. Avec la reconnaissance de droits pour la Terre, le fait est que l’on ne dépasserait pas seulement les fondements de l’anthropologie philosophique, mais toutes les matrices de la philosophie occidentale moderne.

De plus, ces droits (de la Terre) conduiraient à définir et à sanctionner les transgressions et les délits possibles. Des questions comme la subjectivité et l’intersubjectivité devraient être étendues au nouveau sujet de droit. En d’autres termes, les vérités scientifiques, théologiques, philosophiques, juridiques, politiques, etc. du mode d’être et de penser occidental seraient fondamentalement remises en question. Nous nous trouverions alors nécessairement face à un nouveau paradigme holistique et hologramatique [1].

Comme on le voit, les consensus trouvés lors de la Conférence des Peuples sur le Changement Climatique et les Droits de la Terre Mère pourraient, au niveau théorique, bousculer les fondements du paradigme de la science moderne et de ses disciplines de connaissance.

Et pour quelle raison a-t-on la prétention de donner à Cochabamba ce coup d’envoi pour un saut transcendantal pouvant infléchir toute l’histoire de l’humanité ? Parce que le diagnostic quant à la santé de la Terre est extrêmement préoccupant. C’est ainsi que le voient les différents rapports des scientifiques de l’ONU du Groupe Intergouvernemental pour l’Etude du Climat (GIEC). Personne, même parmi les plus prudents, ne peut nier le fait que l’avancée de la civilisation occidentale a été mortelle pour la terre au cours de ces 300 dernières années.

Oui, dans les années 70 du siècle dernier déjà, les écologistes (que l’on traitait alors d’ « apocalyptiques ») se livraient à des diagnostics sévères sur la santé de la planète. Aujourd’hui, ce sont les rapports scientifiques officiels eux-mêmes qui nous disent que nous agissons déjà à contretemps. Chez nous, en Bolivie, nous n’avons pas besoin d’études scientifiques pour vérifier la disparition « silencieuse » des quelques névés qui nous restent. La soif et la disette, comme pour nous annoncer leur arrivée, rugissent de plus en plus fort aux portes des villes. Le climat, devenu fou, expulse les survivants de peuples entiers vers des destins incertains. La Terre ne parvient pas à produire suffisamment pour alimenter une foule toujours plus affamée (alors que l’opulence des autres croît aussi).

Dans ces conditions, le fait de prendre de nouveaux engagements et de faire des propositions concrètes pour élargir et approfondir les accords de Kyoto et la Convention-cadre de l’ONU sur le Changement Climatique, c’est le minimum que puissent faire les peuples qui obéissent à leur instinct de survie. Au-delà du fait de chercher à identifier les principaux responsables de la situation critique dans laquelle se trouve la planète, tous ceux qui participeront à la Conférence des Peuples, gouvernements, organisations sociales et indigènes ainsi que la société civile dans son ensemble, doivent prendre des engagements concrets pour changer autant le modèle de développement lui-même que les gestes de la vie quotidienne.

Les gouvernements progressistes comme ceux de Bolivie ou du Venezuela ont devant eux l’incontournable tâche de réviser leurs politiques développementalistes et « néo-extractivistes ». L’humanité, au-delà des discours et des dénonciations prophétiques, a besoin de démonstrations concrètes du fait qu’il est possible de changer les modèles de développement (même celui que l’on nomme durable). Si cela n’est pas fait, alors les débats et les conclusions de la Conférence des Peuples n’auront rien de différents des déclarations mortes de Copenhague. Bien qu’il nous en coûte, il n’est pas cohérent d’exiger des autres ce que nous ne sommes pas disposés à faire nous-mêmes.

On sait déjà avec certitude que plusieurs des huit pays qui se partagent l’Amazonie participeront à cette conférence. Ce serait extrêmement « donneur de leçon » de leur part si ces pays définissaient de façon concertée une notion de défense fermée de l’Amazonie sans remettre aussi en question toutes leurs politiques « extractivistes » insoutenables concernant autant les hydrocarbures que les minerais et les forêts. Dire non aux barrages irresponsables, à l’agro-industrie et aux monocultures pour le biodiesel serait déjà une rébellion contre la « civilisation de la mort ». Vous me demanderez alors d’où nous tirerons l’argent pour lutter contre la pauvreté ? Effectivement, la défense de l’Amazonie constitue l’une des dernières garanties que les peuples amazoniens ont pour exiger et négocier la dette écologique avec les pays riches, et c’est de là que pourra venir l’argent. D’autre part, des richesses telles que le lithium [2] pourraient attirer l’attention des investisseurs et détourner leur regard de l’Amazonie. Devons-nous nous servir de l’Amazonie ? Oui, mais seulement dans le cadre d’un plan de transformation durable et intégrale qui implique tous les peuples riverains.

Ce n’est qu’ainsi que la Conférence des Peuples sensibilisera et mobilisera des volontés sous différentes latitudes. Autrement, ce sera une conférence de plus pour faire du tourisme en « défense » de la Terre, avec beaucoup d’avions remplis de spécialistes de l’environnement. Nous avons appris en Bolivie que personne ne peut faire les choses à notre place. Prenons-nous en main et engageons-nous à exiger de nos dirigeants qu’ils garantissent à notre Terre Mère son droit à la Vie. Et agissons ensemble pour que le rayonnement de l’obscurité continue à faire place à la splendeur de l’aube. (Traduction A l’Encontre)

* Jubenal Quispe, d’origine péruvienne, a fait des études de théologie à Cochabamba. Il s’inscrit dans le courant de la théologie de la libération.

1. Edgard Morin explique ainsi le principe « hologramatique » :« il met en évidence cet apparent paradoxe de certains systèmes où non seulement la partie est dans le tout, mais le tout est dans la partie : la totalité du patrimoine génétique est présent dans chaque cellule individuelle. De la même façon, l’individu est une partie de la société, mais la société est présente dans chaque individu en tant que tout, à travers son langage, sa culture, ses normes. » [Réd.]

2. Le lithium a pris une importance fort grande – en plus de la production du verre utilisé dans les constructions (les tours de verre) – à partir des projets de développement de batteries au lithium pour les futurs véhicules électriques. Le directeur central du Groupe Bolloré, Thierry Maraud, explique dans Le Monde (4 et 5 avril 2010) : « Pour sécuriser leurs approvisionnements, tous les acteurs se sont focalisés sur trois pays : la Bolivie, qui détiendrait 40% des réserves mondiales de lithium ; le Chili qui en est le premier producteur ; et l’Argentine. » Il continue : « Nous avons aussi remis une offre à la Bolivie qui souhaite contrôler la filière, depuis l’extraction dans le Salar d’Uyuni jusqu’à la fabrication de batteries ».

(6 avril 2010)>