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Énergie

Changer de logique

Laurent Menghini

dimanche 9 janvier 2005

Les grandes puissances impérialistes mènent à l’échelle planétaire une politique énergétique qui conduit à coup sûr à des désastres écologiques irréversibles. Parallèlement, le contrôle des ressources énergétiques est au cœur de leur stratégie diplomatique et militaire. Une politique alternative est-elle possible ? C’est à cette question que Laurent Menghini s’efforce de répondre.

L’humanité fonce à toute vapeur vers la crise énergétique : la croissance capitaliste se nourrit de la dilapidation irresponsable de ressources fossiles (charbon, gaz naturel, pétrole) non renouvelables. Tandis qu’un milliard et demi de personnes sont encore privées d’électricité dans le monde, la débauche énergétique des pays industrialisés, première source de gaz à effet de serre, renforce de jour en jour un processus de réchauffement climatique à l’évolution imprévisible. L’humanité a enclenché un processus qu’elle ne sait pas maîtriser. Elle brûle des ressources qui ne pourront être reconstituées à échelle humaine, et dont les usages sont déjà très diversifiés, bien au-delà de la production d’énergie. Au rythme actuel de la consommation mondiale, on estime que les réserves utilisables de pétrole seront épuisées dans 47 ans et celles de gaz dans 67 ans. Certes, les niveaux des réserves sont certainement minorés pour de multiples raisons, mais ces chiffres ont le mérite de donner un ordre de grandeur.

Tension

La tension sur les ressources est de plus en plus perceptible. Plus que jamais, le contrôle du pétrole est un enjeu déterminant du maintien de la puissance économique. Tous les pays occidentaux sont en effet profondément dépendants de la fourniture de produits pétroliers et de gaz naturel en provenance d’autres régions du monde. L’arrêt des robinets et le blocage des tankers conduiraient à une crise d’une ampleur inimaginable. Les états-Unis sont très dépendants, autant sur le plan pétrolier que gazier. Derrière le rideau de fumée idéologique de sa prétendue indépendance, le capitalisme français ne fonctionne que grâce à de l’uranium, du gaz et du pétrole importés. La volonté d’assurer la " sécurité des approvisionnements " est donc au cœur des stratégies économiques, diplomatiques et militaires des grandes puissances. Si les deux guerres du Golfe ne s’expliquent pas uniquement par le pétrole, la volonté des états-Unis de garantir le maintien d’un ordre régional à sa botte au Moyen-Orient se fonde de manière déterminante sur le fait que cette région renferme les principales réserves pétrolières et gazières connues. Une autre dimension doit être soulignée. Plus en aval de la chaîne, la libéralisation de la production de gaz et d’électricité dans tous les pays du monde conduit à livrer au capital privé une activité longtemps à l’abri de ses appétits. Cette libéralisation, menée tambour idéologique battant au nom des intérêts des consommateurs, n’aboutit qu’à des inégalités renforcées, des profits et des désastres. L’extrême complexité des marchés électriques et gaziers mis en place favorise la manipulation des prix, voire la corruption, et peut aboutir à des ruptures de fourniture d’énergie, comme l’a montré le scandale Enron. Le prix du gaz aux états-Unis a triplé en trois ans. Mais, au-delà, la libéralisation entraîne un transfert financier bien particulier : ce sont les ménages qui paient pour les rabais des prix accordés aux gros industriels. La privatisation d’EDF en France représente, dans ce cadre, une pièce maîtresse de la conquête par le capital de la maîtrise de l’électricité, bien public fondamental. Elle ne va pas manquer de se traduire par de profonds reculs pour les salariés de l’entreprise, mais aussi pour tous les " consommateurs " individuels. Combat anti-impérialiste, combat social, combat écologique, la question énergétique est une question politique incontournable. Elle est au cœur de toute alternative visant à remettre en cause l’ordre établi. Cette alternative appelle plusieurs ruptures radicales : économies drastiques d’énergie, réduction radicale de la consommation pétrolière, bouleversement du secteur des transports, sortie du nucléaire, priorité aux énergies renouvelables, transferts de technologies vers le Sud, remboursement de la dette écologique et financière due aux pays du Sud.

Economies d’énergie

De très nombreux rapports officiels le montrent, les " gisements " d’économies d’énergie, à confort constant, sont considérables. L’Agence internationale de l’énergie (AIE), qui comprend notamment tous les pays industrialisés, estime que les capacités de gains d’efficacité représentent 24 % de la consommation d’électricité projetée pour 2010 ou encore 33 % de la consommation projetée pour 2030. Dans un autre rapport, l’AIE prévoit qu’en 2030, si rien ne change, la demande mondiale d’énergie devrait augmenter de 59 %, 85 % de ces nouveaux besoins étant couverts par des produits fossiles - pétrole, gaz et charbon. Des forces puissantes s’opposent à l’exploitation des gisements d’économies d’énergie. Ainsi, dans de nombreux pays, dont le nôtre, le pétrole représente une manne fiscale impressionnante et d’autant plus assurée que les débouchés, notamment le marché automobile, restent garantis et captifs. Le changement de politique énergétique appelle donc une réforme fiscale radicale : particulièrement en France où la taxe intérieure sur les produits pétroliers (TIPP) représente une part importante des recettes budgétaires. Dans le cas français, l’une des premières mesures d’économie aboutit à remettre en cause le nucléaire : il y a en effet onze réacteurs de trop par rapport à la consommation intérieure. Tout indique que le réchauffement climatique est d’ores et déjà amorcé. Il conviendrait donc de mettre en place un plan radical de réduction des émissions de gaz à effet de serre. La mise en place du protocole de Kyoto est tout à fait insuffisante : il ne fera que ralentir l’augmentation des émissions, alors qu’il conviendrait non seulement d’arrêter mais d’inverser la tendance. Au cœur du problème, le pétrole : 40 % des émissions de CO2 sont provoquées par les produits pétroliers. En premier lieu le secteur des transports : 50 % des produits pétroliers sont consommés dans les transports. Si l’on examine de ce point de vue la politique de l’Union européenne (UE), qui se veut en pointe de la lutte contre le réchauffement, on constate que la directive de mise en œuvre du protocole de Kyoto - outre qu’elle est fondée sur la mise en place des marchés de droits à polluer - écarte le secteur des transports. Ce secteur fait l’objet par ailleurs d’une politique active de libéralisation conduisant à la croissance délirante du transport routier et du transport aérien, très polluants. L’UE se garde bien par ailleurs de remettre en cause le fonctionnement du transport maritime international par lequel transite une part très importante du pétrole importé : la mise en concurrence internationale des travailleurs de la mer et leur surexploitation est un élément clé du mode de valorisation de la ressource pétrolière pour le capital privé. Une politique énergétique cohérente s’attaquerait donc en priorité au fonctionnement et à la structure du secteur des transports : suppression du transport routier pour les marchandises sur les longues distances, priorité aux transports en commun, à la bicyclette et à la marche dans les zones urbaines, ce qui suppose d’importants travaux d’infrastructures, taxation prohibitive des véhicules à forte consommation, développement du fret ferroviaire et du cabotage maritime, réglementation sociale dans le transport routier alignée sur le droit commun le plus favorable, notamment en termes de durée du travail. Rappelons que la compétitivité de la route n’est fondée que sur son exemption du paiement des coûts écologiques et sociaux qu’elle génère. Les études officielles conduisent à l’estimation que la route " coûte " en France annuellement 23 milliards d’euros de plus qu’elle ne rapporte, 23 milliards pris en charge pour l’essentiel par la collectivité. Sans cette ristourne, sans doute sous-évaluée, qu’en serait-il de bon nombre de délocalisations et d’organisations en flux tendus dont un maillon clé est le faible coût du transport routier de marchandises ? Autre dimension essentielle, surtout dans notre pays, d’une alternative énergétique : la sortie, la plus rapide possible, du nucléaire. Observons tout d’abord que les pays nucléaires sont aussi d’importants pays émetteurs d’émissions de gaz à effet de serre. Le nucléaire, en effet, n’alimente pas le transport routier. D’autre part, la prise en charge par le nucléaire d’une part importante de la production d’énergie - il ne représente aujourd’hui que 4 % de la production énergétique mondiale, et 15 % de la production énergétique française - supposerait la construction de milliers de réacteurs dans le monde. Or, aucun des problèmes du nucléaire n’est résolu : on ne sait pas traiter les déchets et on ne peut éliminer le risque d’accidents. Tous les grands pays nucléaires ont connu de sérieux accidents, à l’exception de la France. Cependant, la privatisation d’EDF fait craindre le pire : démotivation du personnel, coupes dans les frais de formation, moindre fréquence de surveillance de certaines machines, intensification des cycles de production d’autres équipements.

Pour une transition énergétique

Parmi d’autres, le scénario Négawatt, élaboré par l’association de professionnels de l’énergie du même nom, montre la faisabilité d’une transition énergétique en France combinant efficacité énergétique (70 % d’économies d’énergie à l’horizon 2050), arrêt du nucléaire, réduction de la consommation pétrolière, augmentation de la consommation de gaz naturel et montée en puissance des énergies renouvelables, pour atteindre 59 % de la production d’énergie primaire totale en 2050. Le gaz naturel, moins polluant que le pétrole, et source d’alimentation d’unités de production à haut rendement et à taille limitée, apparaît comme la source d’énergie fossile de transition la plus judicieuse. La faisabilité d’une transition énergétique écologique ne fait aucun doute, même si bien des questions restent ouvertes. Loin d’entraîner un retour à la bougie, elle signifierait une augmentation énorme du bien-être social : baisse de la pollution, désengorgement des villes, etc. Sa réalisation n’est pas d’abord une question technique, mais suppose d’affronter des intérêts et des lobbies installés au cœur du système capitaliste actuel. La bataille contre le réchauffement climatique et pour une autre politique énergétique ne saurait donc se concilier avec le capitalisme. En outre, loin de se cantonner à tel ou tel pays, elle ne peut que se déployer à l’échelle planétaire, les émissions de gaz à effet de serre ne connaissant pas de frontières.

Laurent Menghini


À lire

- Par ici la sortie du nucléaire, brochure du Réseau Sortir du nucléaire, nouvelle édition, 2004, 4 euros. Une petite brochure, simple, riche et claire, pleine de renseignements et de chiffres, bref indispensable.

- Énergie, un défi planétaire, Benjamin Dessus, éditions Belin, 1999, 15 euros. Un livre passionnant par un des spécialistes de l’énergie, indépendant de tous les lobbies, et progressiste. Lumineux.

- L’énergie solaire, Benjamin Dessus et François Pharabod, PUF, 2002, 5,50 euros. Un " Que sais-je " qui fait le point détaillé sur cette question essentielle pour l’avenir.

- Les Grandes Batailles de l’énergie, Jean-Marie Chevalier, Folio " Actuel ", 2004, 8,90 euros. Un livre récent et abordable par un auteur bien introduit dans les milieux énergétiques. L’orientation suit l’idéologie dominante, mais le livre permet de faire le point sur la situation secteur par secteur. Il fournit un bon exposé de la libéralisation électrique et de ses dérives.

- À consulter : <http://www.sortirdunucleaire.org> <http://www.negawatt.org>