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Chili : Bicentenaire de la République

Chili, 1810-2010 : Aucune raison de célébrer, beaucoup pour s’organiser

mardi 21 septembre 2010, par Rafael Agacino

L’année 2010 marque le bicentenaire du mouvement des indépendances en Amérique latine. Pour réfléchir sur cet événement, La Gauche publie un texte de Rafael Agacino sur le sens de cette célébration. La république chilienne a été le fait d’une oligarchie qui n’a cessé, depuis 200 ans, de reproduire l’exploitation des travailleurs et l’oppression des peuples autochtones.

Des camarades qui travaillent sur une initiative de presse indépendante à Concepcion, Resumen (www.rsumen.cl), m’ont demandé il y a quelques jours de répondre à la question suivante : « Dans quelle mesure le Chili est-il indépendant aujourd’hui ? » Cette question et ses réponses participent d’un effort visant à réunir et diffuser des opinions alternatives face à l’implacable machine idéologique mise en place par le bloc au pouvoir qui, dans la conjoncture historique actuelle, compte sur la complicité de forces supposément critiques, mais qui s’évertuent à être reconnues comme partie prenante de la République et de ses institutions. J’essaie avec ce qui suit d’élaborer une réponse qui puisse satisfaire l’effort mentionné ci-dessus et contribuer a révéler les subtiles impostures de l’iconographie de la domination.

En premier lieu, il est utile de se demander : qui est ce « nous » implicite dans la question ? Au XIXe siècle, deux segments habitaient ce « bout de colonie » : d’en haut, l’oligarchie criolla [1], mélange de rentiers, capitalistes du commerce, du transport et de l’extraction minière, et la bureaucratie religieuse y civico-militaire ; et d’en bas, des artisans, un prolétariat agricole (peonaje), et des peuples indigènes encore insoumis. Le processus d’indépendance, nous le savons, n’a pas été l’œuvre de ce « nous » sinon seulement d’une fraction de ceux d’en haut, bien que des segments populaires et indigènes en constituent une indispensable force sociale d’appui. Parmi ceux d’en bas, beaucoup ne comprirent même pas la signification de la rupture, alors que plusieurs ont profitèrent des événements pour passer à une nouvelle phase de leur longue guerre contre l’envahisseur.

Nous savons que l’indépendance a été impulsée et organisée par ceux d’en haut tandis que, à différence d’Haïti ou d’autres territoires comme la Grande Colombie ou la majeure partie des Antilles, la présence « politique » des dominés a été subordonnée, que son contenu décolonisateur et populaire, toujours subalterne, a été utilisé par une classe dominante pour ces propres fins. En effet, les colonialistes maintenant devenus « indépendantistes », « patriotes », « chiliens », ont dû faire ce que toute élite au pouvoir doit faire pour se constituer et se légitimer : se doter d’une identité politique-idéologique, d’une iconographie, d’une institutionalité et de normes. Ce sont là des conditions nécessaires pour inventer, sur un territoire volé à l’origine, une nation, un État et un pays à son image et sa ressemblance. Cette invention historique, comme avant la conquête et la colonisation, a été fondée sur un acte de force, force exercée maintenant contre les réalistes et leurs alliés, mais surtout contre ceux d’en bas. Ce sont eux qui ont été intégrés au nouveau modèle d’accumulation (les exploités), ou bien, les « étrangers intérieurs », les peuples indigènes résistants (les opprimés). Pour cela, cette invention réalisée à la périphérie de l’économie mondiale, est née doublement fracturée : le « nous » incluait, en qualité d’exploités les masses laborieuses destinées à générer des excédents (première fracture), et excluait, en qualité d’opprimés, mais non exploités, ceux qu’il fallait déplacer ou exterminer pour continuer l’occupation et l’appropriation des terres et des ressources naturelles (deuxième fracture). Ces fractures seront le décor structurel de la lutte des classes entre capital et travail, et entre oppresseur et opprimé, qui parcourra toute l’histoire de cette invention appelée Chili. Toute la politique, toutes les stratégies et toutes les tactiques, de ceux d’en haut et de ceux d’en bas, auront ce tableau de fond : depuis le passé lointain jusqu’à cet instant où, au nord du pays, 33 mineurs, enterrés à plus de 700 mètres de profondeur, souffrent l’impudence du capital et, au sud, 32 prisonniers politiques mapuche, affrontent la même impudence du même capital en recourant au recours dramatique de la grève de la faim.

En deuxième lieu, nous devons insister sur le fait que le processus de consolidation du capitalisme chilien a eu besoin de discipliner socialement et idéologiquement les exploités inclus et les opprimés exclus. La stratégie de discipline sociale et économique combine la matraque et l’imposition de la rareté. Les lois contre le banditisme et le vagabondage pour forcer le travail salarié, les guerres de pacification pour soumettre, déplacer et « libérer » des terres et des ressources, et les multiples formes de répression, ont laissé dans leur sillage le sang et la boue qui ont formé la marque du capital, obligeant les grandes masses à devenir eux-mêmes des marchandises pour vivre, et obligeant les autres à l’exode vers les profondeurs et les confins du territoire pour survivre à la constitution de la Patrie, de la République. La mise en discipline idéologique, cherchant légitimité et consentement, a appelé au nationalisme et au racisme. Au nationalisme parce qu’elle s’est évertuée à assimiler le populaire dans l’« être chilien », soit en faisant les louanges du roto (le misérable), le défenseur vaillant et aguerri de la patrie, soit en appelant à la chusma (la plèbe) quand les inclus super exploités, se dotaient d’une conscience de classe. Et au racisme qui, après la « pacification », s’est transformé lentement en un procès subtil faisant, jusqu’à aujourd’hui, passer l’indien, aux yeux du patron comme de l’employé, comment une masse excédante sur le territoire dont le droit leur est nier. À ceux-ci, les « étrangers intérieurs », il leur reste seulement la soumission, le silence, l’absence comme peuple, comme culture, comme nation.

Il ne faut pas se surprendre alors des ce-hache-í-ele-é [2], les drapeaux chiliens dans les galeries d’une mine, le courage « du Chilien », encensés et diffusés par toute la presse du pouvoir, pendant le silence et la négation réservés aux vies qui se consument d’heure en heure dans les cellules des prisons du sud du Chili. Seuls les secteurs les plus conscients des exploités et des opprimés, seuls les esprits les plus sensibles, les militants à toute épreuve, ont pris la parole pour dénoncer la tromperie idéologique et l’embargo informatif du pouvoir, un pouvoir qui a colonisé nos esprits avec sa Patrie et sa « Race ».

En troisième lieu, il n’est pas inutile de rappeler que la classe dominante reconfigurer au rythme de l’indépendance, pour autant qu’elle appelle au nationalisme face aux masses, elle n’a jamais assumé un caractère « national » avec des intérêts structurellement opposés à l’ordre mondial. Au contraire, depuis toujours, elle a lié son idéologie et ses intérêts au centre. Les multiples contradictions de fractions qui ont accompagné la classe dominante ne doivent pas nous confondre, puisque des « carreristes » et « o’higginistes » [3] aux néolibéraux et conservateurs, celles-ci ont eu davantage de relations avec les vicissitudes du propre centre métropolitain qu’avec l’émergence de projets proprement « nationaux » avec des buts opposés au capital mondial. L’économie chilienne, depuis le boom du blé, du guano, du salpêtre, du cuivre ou des ressources naturelles non cuprifères de nos jours, tout comme la propre « société chilienne », a été en général une société extravertie et dépendante. Pour cela, à l’origine de l’indépendance, la dispute entre pro yankee et pro anglais, et pour cela maintenant, après plus d’un siècle d’hégémonie états-unienne, la recolonisation du territoire et ses richesses par l’impérialisme européen et en particulier espagnol. On pourrait quasiment dire, se se remémorant Luis Vitale, que les classes dominantes ont inventé le Chili pour le vendre, qu’ils ont inventé cet artifice juridico-politique, cet État, pour exproprier les autochtones et exploiter les travailleurs en les rendant titulaires d’une supposée citoyenneté reconnue par ce truc de magie appelé Chili qui a aujourd’hui deux cents ans.

Ainsi sont les choses, l’indépendance a été, pour une part, un large processus d’appropriation et d’expropriation des sources de richesse des autochtones, et d’autre part, de l’appropriation du talent productif de ceux nés et élevés comme force de travail. Il s’agit d’une indépendance du capital, d’une indépendance dont le côté obscur a été et demeure la guerre systématique et croissante contre l’autonomie, la souveraineté, et la liberté substantielle des opprimés et des exploités, valeurs par ailleurs reconnues dans les Constitutions et les lois, mais niées dans la pratique de la vie quotidienne. Le capital a construit sa matrix patriotique, raciste et capitaliste, et il s’apprête à célébrer son bicentenaire. Notre tâche, dans ces circonstances du moins, c’est de verser une douche froide sur sa fête. Il y aura d’autres occasions pour l’affronter et lui disputer radicalement le présent et l’avenir. Pour cela alors : aucune raison de célébrer, beaucoup pour s’organiser.

Santiago, 1er septembre
Rafael Agacino

Chercheur Plataforma Nexos


Source : www.plataforma-nexos.cl

Traduction : LaGauche.com


[1Au moment de la colonie en Amérique latine, les « créoles » (criollos) sont les habitants de la colonie nés en Amérique, dont les droits sont limités par le pouvoir de l’aristocratie coloniale et militaire originaire d’Espagne. C’est cette classe qui va se rebeller en 1810, profitant de la défaite en Europe du royaume espagnol face à Napoléon, pour créer des États indépendants en Amérique du Sud NdT.

[2Cri des partisans de la sélection nationale et des clubs de soccer en général au Chili : C-H-I Chi L-I li. NdT

[3L’auteur fait référence aux partisans de Miguel Carrera et de Bernardo O’Higgins, deux factions opposées au moment de l’indépendance. NdT.