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Chili : Sortir de classe pour faire la lutte de classes

Le mouvement étudiant convoque les plus grandes mobilisations depuis la fin de la dictature en 1990

mardi 21 juin 2011, par Antoine Casgrain

SANTIAGO – « Nous ne nous y attendions pas ! » a affirmé Camila Vallejos, présidente de la Fédération étudiante de l’Université du Chili, à propos de la grandeur inattendue de la manifestation du 16 juin dernier. Entre 80 000 (selon la police) et 120 000 personnes (organisateurs) ont défilé sur la Alameda, avenue principale de Santiago, portant le nombre de manifestantes et manifestants à 200 000 dans toutes les villes du pays. Cette surprenante grève étudiante s’inspire d’une vague de luttes sociales qui ne dérougit pas au pays de Salvador Allende.

Plus de trois cents établissements secondaires et universitaires occupés [1] et des dizaines de manifestations chaque semaine : le mouvement étudiant a rompu la scène politique au Chili. Leurs demandes sont le financement adéquat de l’éducation publique, la fin de l’endettement étudiant par une réforme des programmes de bourses et un contrôle plus serré sur les institutions privées pour empêcher l’activité lucrative.

Avec l’appui des professeurs, des fonctionnaires et même des recteurs des deux plus grandes universités dites « traditionnelles », les étudiants jouissent d’un soutien inédit. Ils en ont contre une éducation de marché qui enrichit les entreprises et les banques sur leur dos tout en favorisant les inégalités sociales. Ils se sont rebellés contre le discours lénifiant du gouvernement pour qui la « compétitivité » est la solution au naufrage de l’éducation publique.

Les pièges d’une éducation de marché

Comme dans tous les domaines de la société chilienne, le système d’éducation s’est ouvert sans retenue à la privatisation suite aux réformes économiques de la dictature (1973-1990). Jusqu’en 1973, le Chili avait l’un des plus prestigieux systèmes universitaires publics d’Amérique latine. Durant la dictature, l’Université du Chili a été démembrée et chacune de ses composantes régionales a été soumise au dogme de l’autofinancement. Prises au piège d’un sous-financement chronique, les universités publiques chiliennes ont refilé la facture à l’étudiant et progressivement adopté des stratégies mercantiles. Les conséquences négatives se multiplient : frais de scolarité galopants, infrastructures désuètes, collaboration incestueuse avec les entreprises, sous-investissement des disciplines non marchandes, précarisation du travail de professeur-e, stagnation des salaires des fonctionnaires, etc. Surtout, les universités publiques doivent faire face à la compétition grandissante d’institutions privées, les obligeant à augmenter les frais de scolarité en réduisant leurs dépenses.

Un marché d’universités privées a éclos depuis les années 1990. Près d’une quarantaine d’institutions privées offrent des diplômes et des parcours universitaires. Ces entreprises ne reçoivent pas une subvention directe, mais elles profitent de nombreux avantages fiscaux pour leur développement immobilier et d’un système de prêts garantis par l’État pour les étudiantes et étudiants. Les universités privées ont en grande partie capté l’augmentation de la population étudiante durant la dernière décennie. Puisant principalement dans la population qui n’accède pas aux grandes universités publiques, qui demeurent les plus prestigieuses, le secteur privé a créé un marché de titres et diplômes pour une population jeune en soif d’ascension sociale. La qualité de l’éducation (et donc la reconnaissance des diplômes) connait des variations abyssales d’un établissement à l’autre. Par conséquent, l’État ne fournit plus que 25 % du budget de l’éducation universitaire, alors que dans les pays de l’OCDE (dont le Chili est devenu membre récemment) la moyenne est un financement à hauteur de 85 %.

Le système d’éducation primaire et secondaire n’est pas en meilleur état. L’éducation publique est administrée par les municipalités ce qui, à cause de l’écart de leur revenu, ségrègue la population étudiante selon leur classe sociale. De plus, la course à la compétition dans le système scolaire a été exacerbée par l’augmentation des collèges dits « particuliers », subventionnés par l’État, mais administrés par des « souteneurs » privés, souvent rattachés à des réseaux corporatifs à but lucratif. Les étudiantes et étudiants du secondaire revendiquent depuis des années le retour de l’éducation publique dans le giron de l’État central.

L’endettement étudiant enrichit les banques

Avec un salaire moyen quatre fois moins élevé que dans les pays développés, le Chili présente cependant les frais de scolarité parmi les plus élevés au monde. Cela est dû à l’idéologie conservatrice selon laquelle « les familles » et « les individus » et non l’État sont responsables de leur propre éducation. Les taux d’endettement des jeunes Chiliennes et des jeunes Chiliens atteignent des niveaux affolants et plusieurs économistes commencent à redouter la capacité de remboursement de ces futurs travailleurs. Seules les banques et les entreprises éducatives profitent de cet endettement.

Le financement individuel est un système inefficace, injuste et insoutenable, affirme Manuel Riesco, économiste progressiste du Centre d’études pour un développement alternatif [2]. Le montant des crédits étudiants avec garantie de l’État représente une énorme ponction sur les revenus des futurs travailleuses et travailleurs, gonflés indûment par des intérêts (établis à 6 % actuellement) de loin supérieur à l’inflation et la croissance des salaires. C’est la population des secteurs populaires qui seront les grands perdants. Pendant ce temps, les universités s’arrachent les étudiants à coup de campagnes publicitaires dix fois plus couteuses que leur programme de bourses.

L’augmentation du temps de travail est une autre conséquence perverse. La majorité des étudiantes et des étudiants chiliens travaillent durant leurs études. De nombreux jeunes professionnel-le-s précaires suivent une foule de diplômes, maîtrises, spécialisation et autre formation continue dans l’espoir d’améliorer la compétitivité de leur profil sur le marché du travail. Si l’on inclut la formation universitaire dans le temps de travail, on s’aperçoit que les jeunes font facilement des semaines de travail de 60 à 80 heures.

Mouvement massif et agressif

La protestation s’est principalement levée en réplique à la réforme de l’éducation postsecondaire annoncée cette année par le président Piñera et son ministre de l’éducation, Joaquin Lavin [3]. La grève étudiante puis l’occupation d’une université privée reconnue au mois d’avril, l’Université centrale, a donné l’étincelle qu’il fallait pour détoner le mouvement. La résistance à la vente de feu de l’Université centrale à un conglomérat privé a impulsé la mobilisation des fédérations étudiantes d’universités privées. La campagne de la Confech, confédération des grandes universités traditionnelles, a ensuite réussi à agglomérer les différentes facultés derrière un discours clair et unificateur. Après avoir tranquillement bâti un rapport de force et ses alliances durant les derniers mois, son appel à la grève a été suivi immédiatement et massivement dans les universités et les lycées. L’union inédite des écoles secondaires, des universités publiques et des universités privées fait la force du mouvement actuel.

L’automne étudiant déstabilise un gouvernement de droite déjà affaibli par de mauvais sondages. Le gouvernement Bachelet avait été fortement malmené par un soulèvement étudiant en 2006, mais la présidente avait pu le décompresser par une stratégie de concertation sociale. Cette fois-ci, les fédérations étudiantes s’opposent à toute table de négociation sans engagement préalable du gouvernement à des réformes concrètes.

Après une première année sans conflit majeur, voilà que le président chilien Sebastian Piñera ne sait plus où donner de la tête. Pendant que stagne la reconstruction des régions affectées par le tremblement de terre de 2010, le gouvernement (de droite) est incapable de faire avancer ses projets de loi face à un parlement contrôlé par l’opposition (centre-gauche). Cependant, c’est l’opposition de la rue qui ébranle le plus durement le gouvernement. Le rejet du projet HidroAysén, la construction par des compagnies étrangères d’une mégacentrale hydroélectrique en Patagonie, a donné lieu à de gigantesques protestations spontanées au cours du mois de mai. À leur tour, les étudiantes et étudiants ont pris la rue dans tout le pays pour revendiquer une éducation publique et gratuite. Un mouvement dans lequel se reconnaissent toutes les luttes contre le néolibéralisme.

Antoine Casgrain

(Santiago, 21 juin 2011)


Pour en savoir plus (espagnol)
www.reformaeducacional.cl
www.fech.cl


[1300 occupations selon les bulletins des grands médias, en date du 21 juin 2011

[2Voir le blogue de Manuel Riesco et le site de CENDA.

[3Joaquin Lavin est dirigeant de l’Union démocratique indépendante (UDI), un parti de droite pro-Pinochet et ultraconservateur. Lavin, qui a été sénateur et maire de Santiago, est un membre influent de l’ordre catholique séculier Opus Dei.