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Chine : l’emploi jetable

mardi 18 août 2009, par AU Loong-Yu


Cet article a été écrit pour Asian Labour Update, une publication de l’AMRC (Asia Monitor Resource Centre : www.amrc.org.hk/). Disponible sur ESSF dans sa version originale. Paru en français dans Inprecor n° 551-552, juillet 2009. Traduit par Philippe R.

5 janvier 2009


Les salariés, premières victimes de la récession. La crise financière globale a fait son apparition en Chine. Ses exportations ont décliné rapidement et dans la province de Guangdong, où les industries exportatrices emploient 20 millions d’ouvriers migrants, des dizaines de milliers d’entre eux ont été licenciés et sont repartis dans leur village.

Nationalement la vague de migrants retournant chez eux est estimée entre 4 et 9 millions. Plusieurs autres millions ont fait le même voyage lors des vacances du nouvel an, vers la fin janvier, et beaucoup d’entre eux restèrent aussi chez eux car les fermetures d’usines se multiplient.

Faire endosser les effets de la crise par les ouvriers chinois


Des milliers de travailleurs migrants ont vu leur salaire disparaître avec leur employeur et doivent se battre pour en récupérer ne serait-ce qu’une partie. Les blocages de routes et les manifestations ne sont pas rares. Quand leurs actions sont massives, ils arrivent souvent à forcer les autorités locales à leur payer de quoi retourner chez eux. En faisant cela, les pouvoirs locaux ne font pas que satisfaire les demandes des ouvriers, mais ils servent aussi leurs propres intérêts : renvoyer les travailleurs migrants dans leur village est plus sage que de garder une énorme armée de chômeurs et de pauvres dans les villes.

Dès que la récession a commencé, les gouvernants, centraux et provinciaux, ont rapidement annoncé des plans d’incitations économiques pour encourager les travailleurs migrants licenciés à retourner chez eux pour y cultiver leur lopin individuel où créer de petites entreprises.

Il y a aussi une rhétorique officielle sur la protection des emplois des migrants. Soit les autorités invitent simplement les compagnies à « la prudence » quand elles licencient, soit elles ont recours à des méthodes plus directes, par exemple à l’injection de crédit pour maintenir leurs liquidités.

Les crédits peuvent adoucir l’impact des plans de licenciement, mais cela n’a pas une influence directe sur l’emploi. Alors que les licenciements importants créent un chômage de masse, des licenciements moins brutaux ne signifient pas nécessairement moins de chômage. Le plan états-unien de relance pour les banques n’a pas rendu ces dernières plus désireuses de prêter, pas plus qu’il ne les a dissuadées de licencier leurs employés. On peut s’attendre au même scénario en Chine. En un mot, les fonds du plan de sauvetage sont pour les employeurs, pas pour les employés.

Pour couronner le tout, les gouvernements, tant le central que les provinciaux, aident en pratique les employeurs à faire porter le fardeau de la crise sur les employés. Ainsi, le ministère des ressources humaines et de la sécurité sociale a annoncé le 17 novembre 2008, un gel des salaire « afin d’aider les entreprises à résister à la récession » [1]. Aussitôt la branche provinciale de l’ACFTU (Fédération chinoise des Syndicats) du Guangdong a averti les travailleurs qu’ils devaient faire corps avec leur patron pour surmonter la crise et qu’en conséquence, toute négociation collective sur les salaires dans les usines en difficulté était suspendue. Le « Guangzhou Daily » déclara aux travailleurs que toutes les parties concernées devaient collaborer à surmonter ensemble les difficultés [2].

Le gouvernement annonça un ensemble d’aides incitatives pour 4 000 milliards, afin d’atteindre son objectif maximal, c’est-à-dire de maintenir la croissance à 8 %. Les médias sous contrôle assurèrent aux citoyens de base que réaliser l’objectif était primordial car cela sauvegarderait l’emploi.

Le 15 novembre 2008 « The Economist » estimait que la croissance pour 2009 ne dépasserait probablement pas les 6 % sans aide du gouvernement. Avec les aides, la confiance peut croître. La question est de savoir si cela suffira pour maintenir la croissance à 8 %.

Les optimistes peuvent faire remarquer que la Chine n’a pas les problèmes des subprimes des prêts immobiliers ni des marchés financiers parallèles non contrôlés ; les banques chinoises sont en pleine santé depuis que le gouvernement les a débarrassées des milliards de yuans de dettes au tournant du siècle, de telle façon que les prêts incertains sont passés de 40 % à 50% de leurs actifs à l’époque, à 6% aujourd’hui. Pour couronner le tout, l’endettement public et celui des particuliers sont faibles en regard du Produit Intérieur Brut et bien inférieurs à celui des autres pays [3]. Les pessimistes, en revanche, rappellent que les exportations chinoises atteignent 70 % du PIB, ce qui n’est pas habituel pour un grand pays, et que l’investissement est essentiellement orienté vers l’export. Selon eux, la Chine ne pourra pas maintenir un taux de croissance de 8 %, même avec les aides gouvernementales.

Aides pour les riches, fardeau pour les pauvres

Cependant, même si les aides parvenaient à maintenir le taux de croissance à 8 % en 2009, cela n’aurait que peu d’incidence sur les créations d’emploi. La raison en est que la croissance chinoise est un phénomène déjà ancien et en grande partie sans nouvelles créations d’emplois. L’OIT a publié en 2005 une étude sur le rapport entre croissance et création d’emploi indiquant, que dans la période 1990-2002 une croissance à 9,3 % n’engendrait que 0,8 % d’emplois en plus, tandis qu’ils régressaient dans le secteur manufacturier. Nul doute que le taux de 8 % s’accompagne d’un fort taux de chômage.

Le taux de chômage officiel de 4 % est généralement considéré comme non fiable. Selon l’Académie chinoise des Sciences Sociales le taux actuel serait de 9,3 % [4].

Cette estimation est également sous-évaluée, puisqu’elle ne tient pas compte de tous les ouvriers migrants qui sont repartis dans leur village. Le système de l’enregistrement des ménages — « hukou » — permet, même lorsqu’une personne a travaillé une dizaine d’année en ville, d’y être considérée étrangère et donc de s’y voir dénier les droits sociaux élémentaires dont jouissent les autres citadins, par exemple un contrat de travail avec toutes les garanties, l’éducation pour ses enfants, l’assistance médicale gratuite, etc.


Ce qui est plus scandaleux encore, c’est alors que le fond de soutien aux chômeurs a accumulé la somme gigantesque de 120 milliards de yuans, les gouvernements locaux ne sont pas motivés pour aider les chômeurs. Aucun chiffre n’est communiqué, mais on sait que dans le cas du Guangzhou, les sommes accumulées atteignaient 8,5 milliards de yuans au mois de septembre 2008, alors que les dépenses en faveur des chômeurs n’avaient atteint que de 0,3 à 0,5 milliard. Interrogé, un responsable a déclaré que « le gouvernement central ne nous a donné aucune directive pour gérer cela » [5]. La plupart des travailleurs migrants sont de fait exclus de l’assurance-chômage car ils ne sont pas considérés comme des citoyens urbains, mais seulement comme « nongmingong », littéralement « travailleurs paysans ».

Si la croissance économique n’a pas d’effet sur l’emploi, elle n’en a pas non plus sur la croissance des salaires. D’après le rapport de la banque mondiale, la part des salaires dans le PIB chinois est tombée de 53 % en 1998 à 41,4 % en 2005 (contre 57 % aux États-Unis) [6]. La loi sur le salaire minimum n’a pas arrêté ce déclin parce que ce minimum est si bas qu’il ne concerne que 30 % des salariés moyens (contre 50 % en Thaïlande et aux États-Unis).

La conséquence de cette analyse de l’emploi et des salaires est que même si la croissance était maintenue à 8 %, grâce au plan de sauvetage, cela créera difficilement des emplois nouveaux. Au contraire, si elle tombe en dessous de 8 %, cela créera automatiquement une montée du chômage et une chute des salaires, malgré les sommes versées par le gouvernement.

Regardons de près le plan du gouvernement. Malgré la rhétorique sur les créations d’emplois et l’amélioration de la vie quotidienne, ce plan ne prévoit pas des ressources pour améliorer directement les revenus (y compris les revenus sociaux indirects). Il continue d’ignorer les appels pour une réforme des droits sociaux, en particulier la santé gratuite, l’éducation gratuite après le primaire, le droit à l’assurance-chômage, un fonds de retraites mieux subventionné par le gouvernement, etc.

L’introduction de plus de sécurité sociale aurait comme conséquence d’inciter les gens à dépenser plus au lieu d’épargner. « Newsweek » indique que seulement 1 % de l’ensemble du plan est consacré à la santé, la culture et l’éducation. Selon le professeur Huang Ming, qui enseigne à Pékin à la Cheung Kong Graduate School of Business, « il en va de l’intérêt du gouvernement de développer rapidement le réseau de sécurité sociale. Cela stimulerait la consommation ». Car les Chinois épargnent, craignant de tomber malades [7]. Le taux d’épargne en Chine est de 46 % (il est inexistant aux États-Unis) et il devient contre-productif en période de récession : moins d’argent va à la consommation. Cependant il est douteux que le gouvernement adhère au discours sur l’État providence.

La grande majorité des 4 000 milliards de yuans du plan gouvernemental ira aux infrastructures. Cela va créer des emplois, mais moins que ce qui a été perdu dans les industries exportatrices. De plus, bâtir des routes et des voies ferrées ne donne pas nécessairement d’impulsion si les investisseurs n’ont pas la certitude que leurs produits seront vendus. Et comment auraient-ils actuellement cette certitude avec la hausse du chômage ?

Sans transparence ni contrôle démocratique il est évident que, si le gouvernement sort d’énormes sommes d’argent, il ne va pas le faire de manière impartiale. Même la presse aux ordres se sent obligée d’alerter des risques de corruption. Le « Legal Daily » prévient que « le plan va susciter de furieuses empoignades entre les gouverneurs de provinces pour de nouveaux projets, et derrière ces gros projets, il y a toujours de gros détournements. » [8]

Une partie du plan servira à la reconstruction du Sichuan, la région dont un district, le Wenchuan, a été dévasté par un tremblement de terre. Depuis mai 2008, il y a eu 40 milliards de yuans de donations, mais une fois l’hiver 2008-2009 arrivé, il y a encore 100 000 victimes, dont de nombreux enfants, qui n’ont même pas une bonne paire de chaussures [9]. Ce qui nous rappelle toujours la même chose : ce plan de sauvetage est d’abord et avant tout pour l’élite au pouvoir.

Un modèle pour qui ?


Il est assez étonnant de trouver des gens qui considèrent la Chine comme un modèle pour les pays en développement et même un modèle pour les travailleurs, des gens qui applaudissent à un modèle « alternatif » de développement au néolibéralisme. Nous n’avons pas la place d’explorer ce vaste sujet. Nous allons seulement insister sur le fait qu’en tout point la Chine se contente de suivre la Corée du Sud : un régime autoritaire qui encourage activement l’accumulation rapide et les exportations sur le dos de la classe ouvrière qui est privée des droits civiques et du droit du travail [10].


Nous avons déjà mentionné la constante diminution de la part des salaires dans le PIB. Abordons maintenant le revers de la médaille : la croissance spectaculaire de la part des profits dans le PIB dans la même période. Un universitaire chinois, Wang Lianli, a pu écrire que le rapport entre les salaires et les profits, qui était de 1 à 3.1 en 1990 dans l’industrie manufacturière, a atteint 1 à 7,6 en 2005 [11].

Outre leurs dépenses extravagantes, les nouveaux riches investissent ou placent leur argent, d’où les énormes taux d’épargne et d’investissements. Pendant des décennies les investissements en Chine ont dépassé les 40 % du PIB, ce qui est supérieur aux États-Unis et dépasse même les pays asiatiques les plus riches, comme la Corée du Sud lorsqu’elle était en pleine industrialisation [12].

Cependant la croissance du capitalisme ne peut favoriser les riches au détriment des pauvres sans créer en même temps des obstacles à son futur développement. Les profits somptueux réduisent les salaires, qui à leur tour entraînent à long terme une baisse de la consommation des ménages. La part de cette consommation de base dans le PIB a baissé de 47 % à 36% entre 1992 et 2006, alors que la moyenne pour la Corée du Sud, l’Inde, le Royaume Uni, l’Australie et le Japon était de 50 % [13].

Selon la Banque Mondiale le déclin de la consommation en Chine est le résultat du déclin de la part des salaire dans le PIB. Par conséquent, la rapide accumulation de richesses en Chine, obtenue au prix d’une brutale exploitation des ouvriers et des paysans, a pour corolaire de profonds déséquilibres, aussi bien au niveau de la sous-consommation que des sur-investissements, laissant des capacités productives tourner au ralenti, ce qui entraîne à son tour une dépendance accrue envers les exportations pour financer les investissements. Avec le plongeon des États-Unis dans la récession, on peut prédire la fin du modèle chinois.

Le gouvernement a été attentif à la faiblesse de son modèle de croissance bien avant que la crise n’éclate. En avril 2008 déjà, le président Hu Jintao a parlé de faire moins dépendre le mode de développement des exportations et plus de la consommation intérieure, en favorisant la demande. Cependant aucun modèle de croissance ne peut être changé sans restructuration, et aucune restructuration ne sera sans douleur. La seule question sera : et qui donc va avoir mal ? Comme toujours, la question sera résolue par la lutte entre les différentes forces sociales, soit par la voie institutionnelle, soit sur le terrain social.

Dans un pays où les droits les plus essentiels sont absents, le rapport de force favorisera les puissants (la bureaucratie et les chefs d’entreprises). Il est inévitable que ce soient les travailleurs, et parmi eux les migrants, qui vont porter la plus grande part du fardeau de la restructuration de l’économie.

Les 150 millions de travailleurs migrants ne sont que du travail jetable. Quand le business est florissant, on les convie à venir suer 12 heures par jour, sans même le droit de démissionner pour revenir dans leur village, quand ils ne peuvent plus supporter ces conditions d’esclavage [14]. Quand le business a des problèmes, on les vire et ils sont renvoyés à leur misérable contrée. En quelque sorte, les travailleurs migrants, en tant que citoyens de seconde zone, sont les derniers embauchés et les premiers licenciés en temps de crise. A la lumière de ces exemples, il est doublement oiseux d’insister sur les bienfaits du modèle chinois pour la classe ouvrière.

Nous devons bien nous convaincre que ce à quoi nous assistons ce n’est pas à une énième crise régulière comme toutes celles qui ont eu lieu au cours des vingt dernières années. C’est une crise du noyau dur de la croissance chinoise et par conséquent, cela ne va pas être une simple crise économique, mais aussi une crise sociale. Comme en Corée du Sud, lorsque la crise venue des États-Unis a créé des problèmes, la Chine aussi va devoir affronter sa propre crise.

Ce n’est pas pour dire qu’elle va être aussi sévère que celle des USA ou vice versa. Le sujet dépasse le cadre de cet article. Ce qui nous intéresse ici c’est que même avec des effets limités, la situation va être dramatique pour la classe ouvrière, en particulier les masses rurales.

Cependant, il y a un nouvel élément dont il faudra tenir compte. Les ouvriers d’aujourd’hui sont bien plus au courant de leurs droits que ceux d’il y a 10 ans. La principale victoire de leurs grèves spontanées de la dernière décennie n’est pas économique, mais pratique : elles ont mis fin à leur interdiction. 
 Elles sont devenues si courantes que leur interdiction n’est plus qu’un chiffon de papier. Les dirigeants locaux doivent s’accommoder de cette résistance croissante. S’organiser reste très difficile, mais de toute façon, dans la crise qui vient, les élites avides et corrompues devront faire face à une classe ouvrière, ou au moins à nombre de ses secteurs, bien plus préparée à résister à leurs attaques.

Hong Kong, le 5 janvier 2009


AU Loong-Yu
Notes
[1] Cela a été présenté de manière plus ambigüe en tant que « suspension temporaire du réajustement du salaire minimum » et « suspension du réajustement » ce qui pouvait être compris comme « le maintien » du niveau des salaires, mais la suite de l’article indiquait clairement qu’il s’agît d’une réduction des coûts salariaux.

[2] Guangzhou Daily, 19 novembre 2008.

[3] The Economist, 15 novembre 2008.

[4] http://www.21cbh.com/Content.asp?Ne...

[5] http://www.21cbh.com/Content.asp?Ne...

[6] China Economy Quarterly Update, février 2007, World Bank Beijing Office, p.6.

[7] http://www.newsweek.com/id/174524

[8] http://legaldaily.com.cn/2007shyf/2...

[9] Ming Pao, 12 décembre 2008.

[10] Mais la Corée du Sud était hostile aux investissements du capital étranger au cours de sa période d’industrialisation, ce qui contraste avec l’expérience chinoise.

[11] Tigao laodong baochou, zheli yu chuci fenpei (Accroissement de la rémunération du travail — à partir de la distribution initiale), Wang Lianli et Xianggang Chuanzhen (Hong Kong Fax), publié par le Département de recherche de Citic Pacific, n° 2007-90, p. 8.

[12] Rebalancing China’s Economy, He et Kuijs, World Bank China Research paper, n° 7.

[13] The Economist, « A Workers’ Manifesto for China », 11 october 2007.

[14] Ceux qui sont plus courageux et qui peuvent se permettre de consulter un « avocat aux pieds nus » (des autodidactes qui ne sont pas autorisés à pratiquer le droit) demandent à ce dernier de leur écrire une plainte pour forcer les employeurs à les laisser partir et obtenir le paiement du salaire. Les autres sont forcés de rester. Les lois ne permettent pas aux employeurs de le faire, mais quand les ouvriers ne jouissent pas de droits civiques de base il est commun que la législation industrielle ne soit pas appliquée. Depuis le début de la récession économique, les salariés sont renvoyés avant l’expiration de leur contrat, en violation de la loi du travail.

* Cet article a été écrit pour Asian Labour Update, une publication de l’AMRC (Asia Monitor Resource Centre : www.amrc.org.hk/). Disponible sur ESSF dans sa version originale. Paru en français dans Inprecor n° 551-552, juillet 2009. Traduit par Philippe R.

* Au Loong-yu est militant du mouvement altermondialiste à Hong Kong et un des animateurs de Globalization Monitor.