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Chine:une Charte des droits de l’homme qui exclut les travailleurs

mardi 18 août 2009, par AU Loong-Yu


Tiré d’Europe Solidaire Sans Frontières
24 février 2009


En novembre 2008 plusieurs dizaines d’intellectuels chinois connus ont lancé la « Charte 08 », appelant le gouvernement au respect des droits civiques et des droits démocratiques fondamentaux.

Peu après, le principal animateur du noyau à l’origine de cet appel, Liu Xiaobo, a été arrêté et il reste emprisonné. Tout défenseur des droits civiques devrait protester contre cet emprisonnement, car nul ne doit être traité de criminel pour avoir simplement parlé ou écrit. Nous avons des réserves en ce qui concerne certaines parties de cette Charte, mais nous protestons contre l’arrestation de Liu par les autorités ainsi que contre toute répression à l’encontre des signataires de ce document. Il est regrettable de voir que les écrivains chinois associés au site web bien connu de la « nouvelle gauche », « Utopie », qui ont critiqué les positions de la Charte, aient gardé le silence sur cette arrestation, quand il ne l’ont pas applaudie implicitement. C’est d’autant plus troublant, car des publications et des individus de la « nouvelle gauche » ont subi ces dernières années le même type de vexations.

Nous soutenons les parties de la « Charte 08 » qui réclament les droits civiques fondamentaux et les droits démocratiques, en premier lieu parce que les masses travailleuses privées de tels droits ne disposent d’aucun moyen pour défendre leurs intérêts, tant immédiats qu’historiques. Les auteurs associés au site web « Utopie » continuent à voir dans l’État du parti unique la solution pour les problèmes sociaux créés par la réforme marchande. Ils ont de ce fait tendance à réduire l’importance de la lutte pour les droits démocratiques et civiques. Pire, explicitement ou implicitement, ils soutiennent même l’État du parti unique au nom du maintien de la stabilité sociale. Nous ne partageons pas ce genre de critique de la Charte au nom de calculs tactiques.

Nous aimerions cependant mettre l’accent sur un point faible de la Charte : elle ne prend pas la peine de mentionner les droits fondamentaux du travail, tel le droit à des syndicats indépendants et à la négociation collective. Elle ne mentionne qu’en passant le droit de grève en énumérant la liste des principaux droits. Cela n’est pas accidentel, mais conforme avec l’orientation générale des libéraux chinois, qui prêtent peu d’attention à la situation difficile des travailleurs pauvres. C’est aussi conforme avec leur hostilité ouverte envers les mouvements de masse en général et le mouvement ouvrier en particulier. Ils les regardent comme des éléments pouvant conduire à des massacres insensés ou à la « lutte des classes » telle qu’ils la perçoivent.

Une critique de la terrible polarisation sociale au cours de la réforme capitaliste marchande manque aussi dans ce document. Dans les zones rurales les fonctionnaires du parti ont exproprié l’excédent agricole par des impôts ou des mesures mercantiles jusqu’à mettre les paysans en faillite, ne leur laissant pas d’autre choix que celui de chercher un travail dans les villes. Alors ces paysans sont expropriés une deuxième fois par la bourgeoisie, travaillant sous un régime quasi carcéral. Il est clair que tant le parti dominant que la bourgeoisie d’affaires tirent profit du déni des droits fondamentaux aux salariés et aux paysans. Le silence de la Charte à propos des immenses injustices de ces ateliers de misère et sur l’enrichissement de la nouvelle bourgeoisie met en lumière ses racines de classe, même si la Charte s’adresse à tous les citoyens, y compris donc les masses travailleuses.

Son point 14 réclame explicitement la protection de la propriété privée : « Nous devrions établir et protéger le droit à la propriété privée et promouvoir un système économique de marché libre et juste. Nous devrions éliminer les monopoles du gouvernement dans le commerce et l’industrie et garantir la liberté de création des nouvelles entreprises. Nous devrions établir un Comité de la propriété d’État, rapportant au législateur national, qui surveillera le transfert des entreprises publiques à la propriété privée d’une façon juste, concurrentielle et ordonnée. Nous devrions instituer une réforme agraire qui favorise la propriété privée de la terre, garantit le droit de l’acheter et de la vendre, et assure la véritable valeur à la propriété privée dans les proportions que le marché reflète de manière adéquate. »

Toute comparaison entre l’ancienne Charte 77 et la Charte 08 chinoise est inadmissible : la Charte 77 n’a jamais adressé un tel appel. Avec lui la Charte 08 devient un outil pour la privatisation au service des nouveaux riches et des fonctionnaires du parti. A la place d’une privatisation par copinage du Parti communiste chinois (PCC), la Charte 08 veut une privatisation « juste et concurrentielle ». Il n’est pas clair comment cela pourrait se faire. La nomenklatura russe l’a déjà faite au travers de sa « privatisation par bons », grâce à laquelle les « bons » dans les mains des gens ordinaires ont fini dans les poches des nouveaux riches, en même temps que leur épargne et leur sécurité d’emploi.

Plaider pour une privatisation au prix juste, c’est simplement répéter le dogme néolibéral. Il est vraiment ironique que les auteurs de la Charte 08 aient rédigé leur document au moment même où la plus grande faillite du marché depuis 1929 se dévoile à l’échelle mondiale. Depuis 2008 les prix se sont effondrés sur les marchés immobiliers des États-Unis et du monde, mais les gouvernements néolibéraux ont décidé que ces prix n’étaient ni justes ni corrects et ils gaspillent des milliards de dollars pour arrêter leur déclin. Nos amis de la Charte 08 feraient-ils de même s’ils étaient au pouvoir ?

Les libéraux chinois sont non seulement incapables d’apprendre du passé et du présent, ils exhibent également une attitude gravement anti-démocratique lorsqu’ils réclament la liberté de vente et d’achat des terres cultivables. Il ne leur vient même pas à l’idée de se demander si tel est le souhait des 800 millions de paysans (dont 200 constituent la « population flottante »). Les aperçus divers indiquent que la plupart d’entre eux n’aiment pas du tout cette idée. L’enquête d’une ONG rurale de main- d’œuvre saisonnière indique ainsi que 64 % des interviewés sont en désaccord avec la vente libre des terres. 42 % d’entre eux pensent que « la vente libre des terres conduira à une polarisation sociale et au retour à la Chine d’avant 1949 » [1]. La révolution de 1949, quelles que soient ses insuffisances et bien que beaucoup de ses acquis ont déjà disparus (en particulier la sécurité d’emploi), a permis à la société chinoise d’entrer dans une nouvelle phase historique en éliminant la propriété terrienne pré-capitaliste. Par contraste, la Charte voit la révolution de 1949 comme uniquement destructrice et négative, une opinion que nous ne pouvons pas partager.

Dans les faits, l’actuel combinaison de la propriété terrienne collective et du droit à son utilisation familiale individuelle (le système des contrats familiaux) garantit aux paysans à la fois que la terre ne sera pas concentrée dans les mains de nouveaux riches au travers de sa vente libre et qu’ils peuvent obtenir sous contrat l’usage de leurs parcelles pour les cultiver et y habiter. Les lois actuelles assurent également au comité de village le droit exclusif de contrôle des terres cultivables. De ce fait, dans de nombreux cas, les paysans ont réussi à arrêter les ventes des terres aux riches ou aux copains des fonctionnaires, en exerçant leurs droits au travers des comités. Si les libéraux parvenaient à persuader le PCC d’adopter leur projet de vente libre des terres cultivables, cela conduirait pratiquement à la liquidation des droits démocratiques dont les paysans disposent, droits qui bloquent ce que la Charte prétend vouloir.

Nous sommes favorables à ce que les prix des produits agricoles soient raisonnables. Les prix trop bas privent les paysans du surplus nécessaire pour leurs investissements. Pour aborder ce problème nous devons cependant regarder au-delà du marché car les facteurs qui privent les paysans d’influence sur lui se trouvent en réalité dans le domaine du pouvoir politique. De ce point de vue la situation des paysans est pire que celle des ouvriers : non seulement le système d’enregistrement des ménages agit en tant que vecteur de ségrégation, mais ils sont également privés de toute forme de représentation à tout niveau du système du parti unique. Alors que les ouvriers, les jeunes et les femmes disposent d’une « organisation de masse » spécifique et que leur syndicat officiel a des sièges au sein du Bureau politique, les paysans, depuis 1949, n’ont aucune sorte « d’organisation de masse » qui leur soit dédiée, bien qu’ils aient constitué l’essentiel de l’Armée de libération qui a conduit le PCC au pouvoir. Pour que les paysans puissent être pris en compte, ils ont non seulement besoin de droits civiques mais aussi du droit de s’organiser eux-mêmes pour défendre leurs intérêts. En d’autres termes, nous avons besoin d’un mouvement paysan du XXIe siècle, main dans la main avec le mouvement ouvrier. C’est justement ce que les libéraux et les nouveaux riches craignent le plus — et, quelle ironie ! c’est aussi ce que la nouvelle gauche (en fait, les nationalistes) veulent à tout prix éviter. C’est pourquoi ils tentent de déplacer le débat vers le problème partiellement faux des « prix de marché injustes » ou vers celui, complètement fallacieux, de l’absence d’un marché libre de la terre. Ajoutons immédiatement qu’il s’agit de problèmes fallacieux du point de vue des paysans ; du point de vue des fonctionnaires locaux et des entrepreneurs privés il s’agit, au contraire, de problèmes essentiels. Après avoir privatisé les entreprises étatiques et les terrains urbains, ils cherchent maintenant une troisième vague de privatisations : la privatisation des terres rurales. Considérant que les dirigeants suprêmes du PCC ne le font pas car ils n’osent pas prendre le risque d’une rébellion, les libéraux — au service des fonctionnaires locaux et des élites affairistes — continuent à harasser le gouvernement sur ce sujet.

Condamner les auteurs de la Charte 08 en tant que serviteurs de l’impérialisme, comme l’ont fait quelques personnalités de la nouvelle gauche, constitue une grossière exagération. Même si certains intellectuels connus associés à la Charte ont soutenu l’invasion états-unienne en Irak, il faut reconnaître qu’aucune partie de ce document ne peut être interprétée comme un soutien politique aux États-Unis. Il est juste cependant d’indiquer qu’avec sa clause sur les privatisations, la Charte porte la marque de naissance des élites capitalistes. Dans ce sens ses défenseurs sont plus des néolibéraux que des libéraux [au sens philosophique]. En cherchant un soutien des capitalistes ils se condamnent cependant eux-mêmes à la défaite. La nouvelle élite bourgeoise chinoise, qui doit son existence même à l’État du parti unique et à l’absence des droits civiques pour les ouvriers et les paysans, n’est simplement pas intéressée à soutenir les appels de la Charte pour la réalisation des droits civiques fondamentaux et des droits démocratiques. C’est pourquoi les cercles d’intellectuels libéraux demeurent si petits et si impuissants face à la répression. De plus si l’élite capitaliste veut pousser plus en avant les privatisations, ne préférera-t-elle pas faire du lobbying auprès des mandarins du PCC ou lier des liens personnels avec eux, que prendre le risque de soutenir la Charte ? Dans son livre « La nouvelle élite capitaliste chinoise », Margaret Pearson explique pourquoi la réforme du marché et la naissance de cette classe n’ont pas conduit à la naissance d’une société civile chinoise ni à la démocratisation : « Ceux qui composent l’élite capitaliste chinoise ont montré peu de signes qu’ils souhaitent devenir une force politique indépendante et active. Ils veulent échapper à la politique, n’y pas se trouver engagés ni créer une “société civile”. (…) Ayant gagné une indépendance structurelle ils aspirent à reconstruire des liens informels avec l’État. Ils ne se caractérisent ni par des forts liens horizontaux entre eux, ni par des forts liens avec les autres acteurs sociaux, ce qu’on attendrait d’une société civile. » [2]

Si les auteurs de la Charte sont réellement attachés à leur appel pour les droits démocratiques et civiques, les seules forces sur lesquelles ils peuvent compter sont les ouvriers et les paysans, qui depuis une longue période luttent contre l’exploitation et la répression étatiques. Les libéraux ne saluent pas leurs luttes car ils craignent qu’un tel mouvement aille nécessairement au-delà de la revendication des droits formels et exigera la redistribution des richesses tout en favorisant la résistance contre les privatisations. Ainsi ils sont de nouveau là où ils étaient il y a vingt ans : non seulement ils sont haïs par l’État du parti unique, mais ils se retrouvent isolés de toutes les classes sociales. Les capitalistes n’ont pas besoin de leurs services alors que les ouvriers et les paysans leur restent indifférents quand ils ne sont pas hostiles à leurs projets néolibéraux.

Hong-Kong, le 24 février 2009


AU Loong-Yu
Notes
[1] Survey on rural 2008, par China Research Team, document non publié.

[2] China’s New Business Elite, Margaret Pearson, p. 4, University of California Press, 1997.

* Disponible sur ESSF dans sa version originale. Paru en français dans Inprecor n° 551-552, juillet 2009. Traduit par JM.

* Au Loong-yu est militant du mouvement altermondialiste à Hong Kong et un des animateurs de Globalization Monitor.