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Cinquante ans de Révolution cubaine

mardi 20 janvier 2009


Tiré du site www.espacioalternativo.org,
traduction française pour le site www.lcr-lagauche.be
Par Nestor Kohan et JM Martin Medem
le vendredi, 02 janvier 2009


Il y a 50 ans, le 1er janvier 1959, l’Armée Rebelle des « barbudos » de Fidel Castro, Che Guevara et Camilo Cienfuegos entrait triomphalement à La Havane, marquant ainsi la victoire éclatante de la révolution cubaine. Un processus de révolution permanente commençait qui, comme celui d’Octobre 40 ans plus tôt, allait « ébranler le monde » et jouer un rôle décisif dans toute l’Amérique latine et exercer une énorme influence en Afrique ou dans les révoltes de la jeunesse européenne en Mai 68. Cinquante ans plus tard, la Révolution cubaine - et ses principales conquêtes sociales - est toujours là, à un jet de pierre de la plus grande puissance impérialiste, ce qui n’est pas le moindre de ses succès et mérites. Depuis le début, la LCR et la IVe Internationale ont sans cesse affirmé en paroles et en actes notre solidarité inconditionnelle avec cette authentique révolution. Une solidarité active mais pas aveugle lorsqu’il a été nécessaire de critiquer les dérives autoritaires, la « realpolitik » de la diplomatie ou la bureaucratisation du processus. Dans ce dossier, nous publions un texte de Nestor Kohan, marxiste argentin et spécialiste de Che Guevera, ainsi qu’une analyse sur les défis qui s’ouvrent pour Cuba dans le nouveau contexte géopolitique sur le continent américain. Nous indiquons enfin une série de liens vers d’autres textes concernant Cuba sur ce site, notamment les analyses faites par la IVe Internationale sur la nature et l’histoire de la révolution cubaine.

Salut à la révolution cubaine... pour les 50 prochaines années de combat !Pourquoi réfléchir, célébrer, saluer et écrire sur les cinquante ans de la révolution cubaine ? S’agit-t-il d’un simple « anniversaire » ? Pour le dire sincèrement, les éphémérides ne sont pas notre tasse de thé. Dans la bataille des idées et dans la lutte pour l’hégémonie ce qui compte avant tout c’est le contenu politique, pas le calendrier.

Il ne s’agit donc pas ici de fêter l’anniversaire de quiconque, ni aux « héros » individuels ni à un processus social collectif, tellement aimé et admiré comme la révolution cubaine. Si tel était le cas, alors cela reviendrait à dire que 50 ans représentent la « maturité », « l’age de raison », le début de la vieillesse et dans le cas présent le déclin d’un processus de changement. Es-ce cela qu’il faut commémorer ? Aucunement ! Nous ne le permettrons pas !

La révolution cubaine dont nous sommes tombé amoureux et que nous avons intensément suivie avec tendresse, avec la tête et le coeur, n’est pas celle du « réalisme », de la « géopolitique » ni de la maturité de la « raison d’Etat ».

Comme nous l’avons exprimé pendant des années dans les rangs de multiples collectifs militants en défense de la révolution cubaine, dans la formation politique, dans des livres, articles et essais, pour nous, la seule mention de Cuba, de la révolution socialiste et de Fidel signifient quelque chose de bien précis et déterminé. Lorsque nous parlons de cela, deux processus inséparables et entrelacés nous viennent immédiatement à l’esprit : rébellion et révolution. Aucun des deux, croyons-nous, ne peuvent s’enfermer dans le cercueil poussiéreux des souvenirs ni dans le triste musée d’un « passé glorieux ».

La révolution cubaine est aujourd’hui – et elle doit l’être – synonyme de résistance à l’impérialisme et de persistance dans la tentative de défendre les conquêtes culturelles et les droits sociaux de la transition au socialisme, ensemble avec l’indissoluble unité de la libération nationale et de la perspective anticapitaliste. La vitalité de la révolution cubaine dépend du futur, pas de la nostalgie passéiste et des traîtres soupirs envers « ces bons vieux temps qui sont partis et ne reviendront plus ».

L’exemple de la révolution cubaine, prisme des espérances les plus ambitieuses, des désirs les plus insoumis et des révoltes les plus osées, est celui de la réinvention permanente des projets de changements radicaux. Rien n’est plus éloigné de cela que la bureaucratie, la corruption, l’enrichissement, la différenciation de classes et le marché, comme l’a affirmé Fidel dans son célèbre discours prononcé à l’Université de La Havane le 17 novembre 2005.

La dignité de la révolution cubaine, celle de son peuple et de sa direction politique historique, s’est gagnée avec justice dans la confrontation contre l’empire le plus puissant de la terre. C’est cette Cuba là que nous admirons, que nous respectons, que nous aimons et que nous défendons. Nous l’avons fait, nous le faisons et nous continuerons à le faire. Nous ne voulons pas d’une révolution pensionnée, fatiguée et épuisée, figée par la « raison d’Etat » et les compromis avec différents gouvernements bourgeois de la région.

Comment résumer alors un demi siècle de révolution ? Peut être avec quelques mots simples mais profonds ; dignité, hérésie, originalité, audace, fierté populaire, ténacité, patriotisme, internationalisme, éthique, culture et subjectivité communiste. Qu’a signifié historiquement la révolution cubaine ? Selon nous ; la reconstitution de l’esprit offensif des « années radicales », des années 1920, qui furent assombries par la suite par l’ombre grise et médiocre de l’hégémonie stalinienne et populiste pendant près de 30 ans.

Récupérer aujourd’hui ce même esprit offensif, 80 ans après Mariatégui, Mella et Farabundo Marti et 50 ans après l’entrée héroïque de l’Armée Rebelle à La Havane, telle est l’immense tâche dévolue à une nouvelle génération sur ce continent. Tâche qui ne pourra se réaliser qu’au travers une lutte sans faille contre les vieux et les nouveaux réformismes. Les mêmes réformismes qui à son époque ont insulté Mariatégui et condamné l’assaut donné par Fidel à la Caserne Moncada au nom de la soi-disante « absence des conditions objectives nécessaires pour la lutte ». Un leitmotiv qui réapparaît périodiquement, décennies après décennies...

Esprit d’offensive donc, mais... offensive contre quoi et contre qui ? Contre le capitalisme, contre l’impérialisme, et contre les courants idéologiques qui leur donne légitimité. Mais pas seulement. Offensive également contre ceux qui – avec un langage séducteur, édulcoré et trompeur – veulent remettre en question les conquêtes de la révolution cubaine en restaurant discrètement les pires mécanismes marchands et en définitive le capitalisme. C’est bien de cela qu’il s’agit aujourd’hui, reprendre l’offensive après une mise en hibernation de 25 ans des projets révolutionnaires.

Et dans cette voie, vertigineuse, risquée mais passionnante, apprendre de la révolution cubaine et de sa direction historique. Fidel et le Mouvement du 26 Juillet, ensemble avec tout le peuple cubain, ont-ils donc fait la révolution en suivant les « conseils » de quelqu’un ? L’Armée Rebelle a-t-elle jamais respecté la « realpolitik » des autres Etats bourgeois ? Le 1er janvier 1959 fut-il le fruit du respect des nécessités diplomatiques des « pays amis » ? Non, jamais ! Fidel a suivi son propre chemin, c’est pour cela qu’il a triomphé. C’est de cela qu’il s’agit, adopter et appliquer sa méthode d’analyse et son attitude de l’époque car aujourd’hui nous avons besoin d’indépendance mentale. Nous ne pouvons suivre les « conseils » de personne. Nous ne pouvons édulcorer notre agenda politique et notre stratégie de confrontation à long terme en attachant nos luttes à n’importe quel compromis conjoncturel d’un quelconque ministère des affaires étrangères, y compris celui de pays amis et frères.

Reprendre donc, et réactualiser l’internationalisme militant, la lutte passionnée pour l’unité latino-américaine et l’indépendance mentale. Ne pas nous laisser piéger par les épouvantails anti-communistes ni par les chants des sirènes de ce réformisme en décomposition et réchauffé dont l’odeur reste nauséabonde malgré les efforts de le présenter embaumé de parfums.

La signification de la révolution cubaine c’était, et c’est, son impact mondial. Comment ne pas se souvenir et comprendre la radicalisation du mouvement des Noirs aux Etats-Unis du fait des relations entre les Blacks Panthers avec la révolution cubaine ? Comment ne pas oublier l’influence de Fidel et du Che sur les jeunes rebelles européens en 1968 ? Et la solidarité avec le Vietnam ? Qui pourra effacer la présence solidaire de la révolution cubaine dans la libération de l’Angola et la fin de l’apartheid en Afrique du Sud ? Et les soulèvement insurrectionnels en Amérique latine ? Comment comprendre autrement la théorie de la dépendance, la pédagogie de l’opprimé, le nouveau roman, et le nouveau cinéma latino-américains ou encore la théologie de la libération sans prendre en compte le séisme de 1959 ?

Aucun continent n’a été l’abri de cet ouragan. « Notre champs de bataille englobe le monde entier » insistait alors Fidel. Nous continuons à penser qu’il en est toujours ainsi. Que la révolution cubaine n’abandonne jamais cet internationalisme est essentiel pour sa propre survie. Il ne s’agit pas là de la politique diplomatique de « bon voisinage », supposée freiner la voracité et l’agressivité de l’impérialisme, mais bien l’émergence de nouvelles luttes radicales et le renforcement de celles qui existent déjà.

Dans ce sens, soyons clairs et évitons la moindre ambiguïté. Nous répugnons le langage par euphémismes et en demi-teinte. Seule la vérité est révolutionnaire. Aujourd’hui plus que jamais, il faut soutenir toutes les luttes révolutionnaires en Amérique latine comme la meilleure manière de nous solidariser et défendre la révolution cubaine.

Cuba et sa révolution tant aimée et admirée, ne peuvent ni doivent abandonner les mouvements sociaux latino-américains ni tourner le dos aux expériences politiques plus radicales au nom des ententes et de la coexistence diplomatiques avec des gouvernements qui, soi-disant, n’agressent pas Cuba.

La meilleur solidarité avec la dignité de cette révolution caribéenne qui fête aujourd’hui 50 ans et avec son peuple héroïque qui a soutenu chaque jour l’agression impérialiste, la solidarité la plus efficace, la plus digne, la plus juste, la plus réaliste, consiste à continuer la confrontation contre le capital, à s’organiser, à se préparer à accélérer les luttes, à reprendre l’esprit offensif des années ’20 et des années ’60, en combattant l’impérialisme, partout où il se trouve.

Soyons réalistes, marchons les pieds sur terre. Pas de vertiges anachroniques, nous devons nous inscrire dans notre époque. Eh bien ! Nous ne sommes effectivement plus dans le désert des années ’90 ; la situation latino-américaine a changé, nous devons abandonner la mentalité défensive de ces tristes et médiocres années consécutives à la chute du Mur de Berlin et de la déroute du sandinisme au Nicaragua.

Dans les nouvelles luttes qui s’annoncent dans ce XXIe siècle, le drapeau glorieux de la révolution cubaine continue à flotter. Dans chaque quartier, dans chaque usine, dans chaque ferme, dans chaque école, dans chaque jungle, dans chaque montagne où se lève une nouvelle génération rebelle et révolutionnaire il y aura des coeurs qui batteront avec Cuba.

Nous sommes certains que les travailleurs, les paysannes, les étudiants, les femmes, les défenseurs de l’environnement, les guérilleras, les combattants, et tous les militants latino-américains pour le socialisme continuerons à porter dans leur coeur l’étoile incandescente de la révolution cubaine, avec la joie et l’exemple de son peuple.

Hasta la victoria siempre !

Néstor Kohan, marxiste argentin, est coordinateur de la « Cátedra Che Guevara » et du « Colectivo AMAUTA » (http://amauta.lahaine.org ). Traduction française pour le site www.lcr-lagauche.be


Cuba : la démocratisation contre l’invasion économique et culturelleAlors que la révolution cubaine fête ses 50 ans, la fin du blocus contre Cuba imposé par les Etats-Unis pourrait représenter une opportunité unique afin de récupérer et démocratiser son projet de socialisme. Dans l’attente de l’entrée en fonction du nouveau président US Barack Obama, le 20 janvier, Cuba a été invitée à rejoindre le Groupe de Rio et a reçu les visites des présidents des principaux pays « émergents », Brésil, Chine et Russie. Pendant le mois de novembre, l’île est définitivement sortie de son isolement diplomatique dans lequel les Etats-Unis l’avaient confinée en punition de son insoumission, de la défense de son droit à la souveraineté nationale et à l’autodétermination politique et économique.

Cuba renforce ainsi son intégration continentale en entrant dans le Groupe de Rio, qui rassemble tous les chefs d’états latino-américains, à l’inverse de l’Organisation des Etats Américains (OEA) où se maintien (bien qu’affaiblie) la prétention impériale des Etats-Unis. Pour la première fois, un pays d’Amérique latine a reçu en dix jours (du 17 au 27 novembre) les présidents de la Chine, Hu Jintao, et de Russie, Dimitri Medvedev. Raul Castro a été invité à son tour par ces hôtes en 2009 et a accepté l’appel d’Hugo Chavez pour que le Venezuela soit sa première destination comme président de Cuba, tandis que Lula l’a reçu au Brésil au mois de décembre afin de faire de son pays le principal partenaire économique (1). Auparavant, l’Union européenne a levée ses sanctions diplomatiques.

Avec la collaboration ou le rapprochement intéressés de la Chine, de la Russie et de l’Amérique latine (Venezuela et Brésil en tête) ainsi qu’avec l’UE, Cuba a aujourd’hui la possibilité d’entamer simultanément le plus urgent et le plus stratégiquement et structurellement incontournable : la récupération économique après trois ouragans dévastateurs, et la démocratisation de son projet de socialisme.

Fin du Blocus ?
En décembre et en janvier, beaucoup de portes se sont donc ouvertes : Raul Castro a formé un nouveau gouvernement, des réformes économiques importantes sont prises et envisagées. Avec Obama à la Maison Blanche, des pas en avant pourrait êtres pris afin de changer la politique envers la révolution cubaine, en commençant par supprimer les interdictions imposées par Bush sur les voyages et les transferts de fonds vers l’île des Cubains de l’étranger.

L’attitude du nouveau président des Etats-Unis aura une certaine influence sur la préparation du Congrès du Parti communiste de Cuba en 2009. A Washington, on sait que la fin du blocus serait le premier pas pour la normalisation des relations bilatérales. Les Etats-Unis avaient imposé ce blocus dans le but d’empêcher la souveraineté nationale et l’autodétermination de l’île. Il doit être supprimé afin de garantir le droit pour Cuba d’être une nation indépendante qui décide elle-même de son avenir, sans représailles.

L’appétit des entreprises agro-alimentaires et pétrolières US envers le marché cubain et pétrole du Golfe du Mexique ne sera évidemment pas étranger à une remise en question du blocus. Dans la concurrence acharnée que se livrent les grandes puissances et leurs entreprises capitalistes pour le contrôle des ressources énergétiques planétaires, les réserves de la Russie, du Brésil, du Venezuela et de Cuba représentent un atout décisif. Or, c’est Moscou qui tire son épingle du jeu actuellement par la constitution d’alliances avec Caracas et la Havane. Quant à la Chine, elle a déjà un pied dans les gisements du Golfe du Mexique dans les eaux territoriales cubaines.

Si, au Congrès des Etats-Unis, se dégage une majorité des deux partis pour changer la politique envers la révolution cubaine (même la Fondation Nationale Cubaine a voté pour Obama), ce n’est pas certainement pas parce qu’ils auraient renoncé à empêcher la construction du socialisme à Cuba, mais bien parce qu’ils considèrent désormais qu’à la place de l’isolement, la contamination économique et culturelle capitaliste sera plus efficace.

Dans ce contexte, la résistance cubaine doit se reconstruire dès maintenant en comptant sur la liberté et la participation populaires, en récupérant et en démocratisant un projet de socialisme qui sera seul capable de convaincre les masses, sans autoritarisme ni privilèges pour la caste bureaucratique.

J. M. Martín Medem

(1) Certains considèrent que Fidel n’est pas d’accord avec les réformes économiques de Raul et soutiennent que le premier veut tout miser dans l’alliance avec Chavez tandis que le second préfère l’option du Brésil de Lula.

www.espacioalternativo.org, traduction française pour le le site www.lcr-lagauche.be