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Crise du gouvernement belge : la course d’obstacles des nationalistes flamands

vendredi 26 septembre 2008

Crise du gouvernement belge : la course d’obstacles des nationalistes flamands
DEN HOND Chris
5 août 2008
n°11055
« ’Il n’y a pas de minorité francophone en Flandre, il y a des immigrants qui doivent s’adapter, comme les Marocains et les Turcs ». C’est la dernière anecdote du feuilleton pitoyable du gouvernement belge, dirigé par le démocrate chrétien Yves Leterme. La phrase vient de Bart De Wever, président du N-VA, un parti nationaliste flamand qui fait partie du gouvernement.

Cette comedia del arte a connu son point culminant provisoire avec la démission du premier ministre belge Yves Leterme le 14 juillet dernier. Le gouvernement Leterme s’était fixé comme objectif de proposer une réforme de l’Etat. Un échec.

Une énième réforme de l’Etat...

Cette réforme de l’Etat devrait aboutir à plus de régionalisation, notamment la régionalisation de la fiscalité, de l’emploi ou de la santé. Le cadre belge deviendrait ainsi une coquille vide, puisque pratiquement tous les dossiers seraient décidés au niveau des régions. Certains parlent déjà de la fin du système fédéral belge et de l’instauration d’une confédération ou même d’une Flandre et d’une Wallonie séparées.

...se heurte à des obstacles

Mais cette tentative centrifuge confédéraliste, régionaliste ou même séparatiste se heurte à deux obstacles majeurs.

Première obstacle : la région de Bruxelles est actuellement la troisième région en Belgique et contrairement à l’unilinguisme dans la région flamande ou en Wallonie, un fédéralisme bilingue s’applique dans la région de Bruxelles. Il y a des institutions culturelles et linguistiques pour chacune des deux communautés et une administration bilingue, en néerlandais et en français, à la commune, à la poste, au bureau de chômage. Une extension de cette région – et donc du bilinguisme dans les institutions - vers les communes mixtes des alentours (néerlandophones et francophones) pourrait résoudre les injustices commises envers la forte minorité francophone qui vit autour de Bruxelles. Aujourd’hui ces francophones se trouvent officiellement en Flandre et leurs droits culturels et linguistiques sont bafoués. Ils ne peuvent même pas regarder la télévision publique belge RTBF par cable. Les propositions de l’actuel gouvernement, qui propose un régionalisme accru pour la Flandre et la Wallonie et qui ne refuse de discuter de l’élargissement de la région de Bruxelles, vont à l’encontre de la volonté de bon nombre de citoyens belges.

Deuxième obstacle : une grande partie de l’opinion publique reste hostile à la régionalisation de la sécurité sociale, de la fiscalité ou de l’emploi. Les syndicats ont lancé une campagne pour que les dossiers socio-économiques restent organisés au niveau belge. Sans vouloir défendre une Belgique royaliste ou rétrograde, ils préfèrent en fait que les dossiers socio-économiques soient organisés dans un cadre plus élargi et non dans un cadre plus étroit.

Les disputes sur l’éventuelle scission de l’arrondissement électoral Bruxelles-Halle-Vilvorde s’inscrivent dans cette même logique. Des flamands nationalistes veulent scinder cet arrondissement, ce qui empêcherait les francophones qui vivent en dehors de Bruxelles – officiellement en « terre flamande » – de voter pour des listes francophones.

Si la classe politique francophone est souvent prête à accepter un marchandage « à la belge », du genre : « si tu prends ceci, tu me donnes cela », elle préfère encore agir politiquement dans le cadre fédéral belge, contrairement à une importante fraction de la classe politique flamande, qui est de plus en plus régionaliste, même séparatiste avec un arrière-fond de racisme.

A l’origine de la question nationale en Belgique

De 1830 à 1970, la Belgique est restée un État strictement unitaire, surtout francophone. Même la bourgeoisie flamande s’exprimait en français. Après la Première Guerre mondiale, la conscience de l’oppression du peuple flamand fait un bond en avant, lorsque les soldats flamands, qui recevaient des ordres en français, reviennent du front. Après cinq réformes d’Etat (1970, 1980, 1988, 1993, 2001), la Belgique devient officiellement un État fédéral, avec trois communautés (flamande, française et germanophone) et trois régions (flamande, wallonne, bruxelloise).

À côté de la bourgeoisie francophone, une bourgeoisie flamande autonome s’est développée et son poids politique, dans la Belgique unitaire, a augmenté. Aujourd’hui, la bourgeoisie flamande n’est pas entièrement séparatiste, mais elle est certainement régionaliste. Elle considère que la régionalisation des dossiers socio-économiques l’aidera à mener sa politique libérale de casse des acquis sociaux.

Un découpage devenu absurde

En 1963, lors du tracé de la frontière linguistique, la Région de Bruxelles-Capitale a été limitée à dix-neuf communes. Les communes autour de Bruxelles se trouvent officiellement en Flandre, malgré une forte présence francophone. Mais ce tracé reprenait les limites administratives héritées d’un recensement de 1947 ! Or, entre 1947 et 1963, la population francophone dans et autour de Bruxelles avait fortement augmenté. Le compromis de 1963 réduisait donc Bruxelles à un territoire trop exigu et il laissait sans aucun droit linguistique une importante population francophone vivant dans la périphérie flamande.

Le découpage actuel ne tient pas compte de l’évolution démographique. Dans six communes situées en Flandre, autour de Bruxelles, on compte plus de 50 % de francophones. Dans seize des autres communes « flamandes » autour de Bruxelles, existe une minorité francophone de 10 % à 40 % de la population, ayant l’interdiction de créer des institutions culturelles ou linguistiques en français. Ceci n’est pas conforme au traité du Conseil de l’Europe pour la protection des langues régionales ou des minorités. La Belgique a bien signé ce traité en 1995, mais elle ne l’a jamais ratifié.

Une frontière linguistique caduque et des droits sociaux menacés

Vu l’évolution démographique, il est difficile aujourd’hui de maintenir cette frontière linguistique archaïque et, de plus, de nier les droits culturels d’une minorité francophone importante dans ces communes flamandes. Il serait donc logique d’inclure ces communes dans la région bilingue de Bruxelles. Mais les nationalistes flamands sont sourds à cette revendication.

Le système fédéral belge a bel et bien résolu l’oppression culturelle et linguistique des Flamands à travers une série de cinq réformes de l’Etat, mais il a créé une nouvelle injustice envers les francophones vivant dans certaines communes « flamandes » autour de Bruxelles. Le système fédéral belge a en plus stimulé la régionalisation de dossiers socio-économiques : l’énergie, l’urbanisme, l’environnement, l’emploi, l’économie, les logements, l’agriculture et la pêche, la fiscalité, les travaux publics et le transport. Certains de ces dossiers sont entièrement régionalisés, mais d’autres ne le sont que partiellement, et la droite flamande exige leur régionalisation complète. Les travailleurs wallons, bruxellois ou flamands se voient ainsi de plus en plus divisés, obligés de défendre leurs droits sociaux dans un cadre régionaliste étroit, alors qu’ils sont confrontés à la même politique libérale de la bourgeoisie et du gouvernement, qu’ils soient flamands, bruxellois, wallons ou belges.

Mais une forte partie de l’opinion publique en Belgique reste hostile à cette régionalisation. Via une pétition de masse, intitulée « Sauvons la solidarité », ils réclament les mêmes droits et chances pour les enfants, les travailleurs ou les retraités, indépendamment de la région où ils sont nés. Bref, ils réclament la solidarité, pas la scission.

DEN HOND Chris
* Chris Den Hond est journaliste belge, flamand et bruxellois.