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Crise financière : Quelles revendications pour la gauche ?

jeudi 27 novembre 2008, par Sam Gindin

Ce21 février avait lieu une conférence à l’UQAM avec Sam Gindin, ancien conseiller spécial au président des travailleurs canadiens de l’automobile(TCA) et professeur à l’Université York de Toronto.

Voici le lien pour consulter la vidéo de cette conférence (en anglais)
http://www.socialistproject.ca/leftstreamed/#ls16

et un texte ci-dessous de Sam Gindin traduit en français.

Plus de 70 personnes présentes, des militantEs bien souvent de Québec Solidaire, des syndicalistes de différents secteurs ont partagé une discussion sur la crise et la rupture avec le système capitaliste. dans cette période à la fois plus difficile pour les travailleuses et les travailleurs mais oü aussi la crédibilité du capitalisme est entâchée.

Retrouvons un peu dans le texte ci-dessous, le fond de la contribution de Sam Gindin, sachant cependant que ce texte a été rédigé à la demande de militantEs américainEs en novembre 2008.

Malgré cela, nous le considérons d’une grande pertinence pour la gauche québécoise. TRADUCTION : David Mandel


Crise financière : Quelles revendications pour la gauche ?
mardi 4 novembre 2008, par Sam Gindin
Tiré du site Socialist project


Au cours du dernier quart de siècle, la gauche dans la plupart des pays développés a été marginalisée comme force sociale et, en conséquence, « la culture des possibles » s’est rétrécie. Mais avec le quasi-effondrement du système financier américain et l’ampleur de la réponse de l’État, une ouverture s’est finalement créée, laquelle pourrait permettre de renverser la situation.

Pour l’instant, cette ouverture se manifeste principalement au niveau de la polémique. L’idéologie néolibérale chancelle et la délégitimation de marchés plus libres comme solution à tout problème a déjà mis la droite sur la défensive plus qu’elle ne l’a été depuis une génération. Certes, les politiciens américains restent encore fidèles à la réduction d’impôt et au déficit zéro – et comme le montre la récente campagne électorale au Canada, les Américains ne sont pas seuls à l’être –, mais déjà ils n’osent plus appeler à retirer tout contrôle aux entreprises et aux institutions financières afin de libérer la « créativité » des marchés, tout comme ils ne peuvent plus rejeter l’intervention de l’État comme réponse aux besoins sociaux.

Tout cela est d’une importance cruciale et nous devons évaluer sobrement jusqu’où cela peut nous amener. Même si la rhétorique et certaines pratiques du néolibéralisme se transforment, les éléments essentiels qui constituent le capitalisme mondialisé vont persister : la mondialisation et la liberté du capital de se déplacer comme il veut, la concurrence intensifiée et la restructuration qui a détruit des emplois et qui a miné la confiance des travailleurs et des travailleuses, et - même s’il y a de la résistance - des variantes des programmes d’ajustement structurel dans le tiers monde. De plus, même si l’État qui a dirigé ces processus a perdu une partie de son attrait, on ne doit pas s’attendre à son effondrement imminent ni à la fin de son rôle dirigeant. L’importance de l’État américain reste entière : aucun autre État ne peut (et aucun ne veut) remplacer les États-Unis. La crise a confirmé de nouveau la dépendance du monde au système financier américain et la résolution de cette crise, devenue mondiale, dépend fondamentalement de l’action de l’État américain.

Penser à des alternatives

En réfléchissant à ce qu’il faut faire, il est utile de commencer par la reconnaissance des capacités limitées de la gauche à ce moment-ci. Une chose que nous ne pouvons certainement pas faire, c’est résoudre la crise financière. Et des appels abstraits à la « réimposition de la régulation », qui sous-entendent que les États et les marchés s’opposent, sont susceptibles de semer encore plus de confusion au lieu de politiser le monde que nous cherchons à mobiliser. Comme le démontrent les interventions étatiques les plus récentes, compte tenu du rapport de force social actuel, la régulation est la recherche d’une solution technique au problème de la préservation des marchés face à leur volatilité. Il ne s’agit pas d’une refonte des rapports de pouvoir dans la société pour répondre aux besoins sociaux. Même si l’État a permis à certains capitalistes particuliers de s’écraser, le sens de son intervention tourne autour de la reconstitution, et donc de la préservation, du pouvoir des capitalistes financiers comme classe.

De la même manière, la recherche de solutions dans un retour plus sérieux aux bons vieux temps d’avant le néolibéralisme démontre une mauvaise compréhension du rapport entre cette période et la présente. Le néolibéralisme était une réponse à l’impossibilité de continuer dans la voie de la période précédente. La crise des années 1970 avait ses racines dans les pressions exercées par la classe ouvrière sur les profits des entreprises. Cela a amené ces dernières à ralentir leurs investissements et à déplacer leurs capitaux à l’étranger. À l’époque, certains éléments plus clairvoyants de la gauche comprenaient que les choix s’étaient polarisés : soit le renforcement du contrôle des banques et des sociétés avec une transition vers la planification démocratique, soit l’écrasement de la classe ouvrière afin de restaurer les profits et le pouvoir des entreprises. C’est cette dernière éventualité qui s’est produite. Retourner à la période précédente n’aurait pour résultat que de réintroduire le vieux conflit et de reposer la question sous-jacente : soit restaurer le pouvoir du capital pour résoudre le conflit, soit se battre pour une alternative démocratique.

Notre réflexion sur les alternatives doit tenir compte également d’un autre facteur : le degré d’intégration de la classe ouvrière dans les marchés financiers. Après les années 70, puisque les salaires stagnaient, les travailleurs et les travailleuses ont été obligéEs de recourir au crédit pour accéder à la consommation. De plus, ils et elles dépendaient de plus en plus de la bourse pour soutenir leurs pensions de retraite. Ceux et celles qui possédaient leur propre logement ont applaudi les montées des prix des logements parce que l’augmentation de leur richesse réduisait la nécessité de faire des épargnes, permettant ainsi plus de consommation. Tout cela a contribué à fragmenter la classe ouvrière : tandis que la lutte pour les salaires et les programmes sociaux devait s’appuyer sur la solidarité de classe tout en contribuant à cette solidarité, la recherche de crédits (et des baisses d’impôt) pour soutenir la vie privée a amené à l’affaiblissement des capacités collectives. Dans la crise actuelle, les conséquences de ce rapport avec les marchés financiers sont très claires : malgré la colère populaire face à l’opération de sauvetage de Wall Street, il y a eu en fin de compte une acceptation, même si à contrecœur, de la nécessité de « sauver le système » dont les travailleurs et les travailleuses sont devenuEs dépendantEs.

La question stratégique devant nous pourrait être formulée de la manière suivante : toutes les alternatives doivent commencer par répondre aux besoins des gens. Mais pouvons-nous structurer nos réponses pour qu’elles renforcent en même temps la capacité de la classe ouvrière d’agir indépendamment de la logique du capitalisme, restreignant en même temps, au moins dans une certaine mesure, le pouvoir du capital ? Même si la crise financière se stabilise, il y aura une récession et une période de croissance ralentie pendant que la crise « se résorbe ». Dans ce contexte, deux questions principales vont se poser : qui paiera les conséquences de la crise et quelles formes prendront les solutions pour ranimer l’économie (et non seulement le secteur financier) ?

Revendications immédiates

Trois revendications mises de l’avant par la gauche dans les discussions précédant l’opération de sauvetage s’adressent à des besoins populaires, tout en portant un potentiel stratégique plus large : un système de soin de santé public et universel, le développement du système public de pensions de vieillesse, la construction d’infrastructures publiques.

Chacune de ces revendications réduit la dépendance de la classe ouvrière face aux marchés et au secteur privé. Le système public de soins de santé signifie qu’on ne perdra pas ses bénéfices si on perd son emploi. Cela réduit donc la pression intériorisée pour renforcer « votre » entreprise, en faisant des concessions si nécessaire, pour garder une police d’assurance familiale. Des pensions publiques signifient une dépendance réduite de la bourse (et la sécurité contre la tendance des employeurs à se débarrasser des pensions négociées avec les syndicats). Des infrastructures publiques, surtout si elles constituent des réponses à la crise environnementale, créent des emplois et déplacent l’accent des stimulants marchands pour faire directement ce qui doit être fait.

Qui plus est, chacune des ces revendications réduit le contrôle privé sur nos vies – que ce soit des compagnies d’assurance, des gestionnaires des fonds institutionnels ou des sociétés qui demandent des allégements fiscaux et des règles favorables (à nos dépens). Le plus important, c’est que ces revendications mettent l’accent sur les droits universels et les besoins collectifs, ce qui renforce la solidarité de classe.

Une quatrième revendication, le logement public, soulève une autre dimension importante des droits universels et s’attaque à la contradiction qui est à la base de la crise financière : des politiques qui ont maintenu des gens dans la pauvreté ont limité leur capacité de faire les paiements de leurs hypothèques, ce qui ne pouvait être caché pour longtemps. La réponse ici n’est pas seulement de s’éloigner du marché comme réponse à la pauvreté, mais de démontrer les potentiels plus larges de la prestation publique de services : pouvons-nous imaginer une provision de logements qui, en plus d’être accessibles et de fournir aux gens un abri, crée un sens nouveau de communauté et un nouveau rapport avec la ville qui l’entoure ?

Quant à l’éternelle question de savoir qui va payer, il n’y aura pas de meilleur moment que maintenant pour commencer à « faire payer les riches », d’autant plus qu’ils ont fait des fortunes en préparant le désastre actuel. Cette revendication a le plus souvent porté sur l’impôt sur le revenu, mais il faut viser aussi la richesse qui est si monstrueusement distribuée aux États-Unis. Toutefois, cibler les riches ne suffira pas. Pour être efficace, il faut que l’augmentation des impôts touche également des couches de la classe ouvrière. Pour cela, il faudra remettre en question les sentiments populistes antiimpôt qui renforcent un certain type d’individualisme nuisible à la solidarité de classe et qui mine toute conception de besoins collectifs (ils minent également l’intérêt individuel, puisque la baisse d’impôt est normalement « vendue » sous la forme de quelques centaines de dollars pour les travailleurs et les travailleuses, tandis que le gros morceau va aux riches. De plus, la réduction des services pour payer la baisse d’impôt tombe lourdement sur la classe ouvrière.). Des programmes d’infrastructure en particulier peuvent se payer par des bons du gouvernement, lesquels ont joué un grand rôle durant la Deuxième Guerre mondiale. Aujourd’hui, étant donné la peur du monde des affaires d’investir à cause de l’incertitude, ce genre de bons pourraient leur offrir un débouché sécuritaire pour leur argent.

Contradictions

Puisque de telles réformes seraient entreprises dans le cadre d’une société qui est encore capitaliste, elles se heurteraient à des limites inévitables. L’expansion de programmes sociaux doit s’appuyer sur une économie en expansion mais si la croissance dépend du secteur privé, comment peut-on lutter contre le capital privé tout en le maintenant ?

Les capitalistes ne vont-ils pas refuser d’investir s’ils croient qu’ils ne gagneront pas assez ou ne vont-ils pas quitter le pays à la recherche d’un taux de profit plus élevé et de plus de liberté ? En plus de se demander pourquoi des gens sont pauvres et incapables de se payer des logements, il faut repenser les espaces urbains, dont les logements font partie (y compris les besoins en transport accessible, surtout si les logements se trouvent en dehors des centres-villes).

Pour les sociaux-démocrates, de telles contradictions ont dicté la modération dans les revendications. Cela n’a pas fonctionné et la leçon à en tirer n’est pas de réduire nos attentes mais de penser à un niveau plus ambitieux et de préparer l’offensive. Si la démocratie est un type de société et non pas seulement une forme de gouvernement, l’économie – qui façonne si fondamentalement nos vies – devra éventuellement être démocratisée. Cela devra inclure la nationalisation des banques et leur transformation en service public géré démocratiquement et dont la tâche sera de contrôler tout le système financier et d’affecter l’épargne nationale. Si le capital menace de s’en aller – ce qu’il fera assez rapidement – nous devons être prêts à mettre à l’ordre du jour l’imposition de contrôles sur le mouvement du capital. Par contre, si nous voulons utiliser l’épargne de la société pour combler des besoins sociaux, ces contrôles devront réguler non seulement le mouvement du capital à l’intérieur du pays mais également sur la scène internationale.

En fin de compte, cela posera la question de la planification. Si, par exemple, nous prenons au sérieux la crise écologique, alors il ne suffira pas d’ajouter simplement quelques projets environnementaux à la reconstruction des infrastructures. Une réponse à la crise écologique signifie changer tout dans la façon dont nous produisons. Cela ne peut se faire par moyen de décisions marchandes chaotiques (quand des entreprises isolées ne savent pas ce que les autres vont faire et prennent des décisions exclusivement sur la base de calculs de rentabilité). La planification soulève toutes sortes de questions techniques qui concernent la démocratie et elles ne devraient pas être sous-estimées. La question la plus importante qu’elle pose est celle du pouvoir. La condition préalable de toute réflexion sur la transformation sociale est le renforcement de notre capacité de changer la distribution de pouvoir dans notre société.

C’est dans le contexte du renforcement des capacités individuelles et collectives que la question du temps de travail, délaissée par le mouvement ouvrier, doit être posée de nouveau. Le mouvement ouvrier a, pendant une longue période, lutté pour la réduction du temps de travail comme moyen pour partager les meilleurs emplois à temps plein, créant ainsi de nouveaux emplois, ou au moins protégeant ceux qui existent déjà. Cela peut jouer un rôle très important dans des secteurs particuliers, en plus d’être un principe précieux de solidarité. Mais la signification la plus importante de cette revendication est ailleurs, dans une autre perspective de la classe ouvrière qui remonte à l’aube du mouvement syndical : c’est la reconnaissance que l’exercice des droits de citoyenneté et la participation politique demandent qu’on ait du temps – du temps pour lire, réfléchir, apprendre, assister à des réunions et à des événements, débattre, participer à élaborer des stratégies et à l’organisation d’ autres personnes.

Conclusion : de politiques alternatives à faire la politique autrement

La contradiction la plus sérieuse qu’affronte « le mouvement » aujourd’hui est l’écart entre les bonnes idées et la capacité de les réaliser. La barrière principale n’est pas tellement l’absence de politiques alternatives (même si pour cela il y a encore beaucoup d’élaboration à faire) mais la faiblesse de notre action politique. Depuis les défaites du mouvement ouvrier à partir du début des années 1980, l’énergie contestataire s’est déplacée dans d’autres lieux, notamment dans le mouvement altermondialiste et dans les luttes locales. Ces mouvements ont des aspects très admirables, mais ils n’ont pas produit de percée au niveau politique. Le mouvement altermondialiste a été trop distant – pour ce qui est des enjeux qui l’intéressaient, du langage utilisé, et de ses formes d’organisations – pour qu’il puisse s’enraciner fermement à la base. Les luttes locales, malgré leur créativité et leur courage, ont été en fin de compte trop fragmentées pour pouvoir faire face à l’ampleur des problèmes qu’elles cherchaient à résoudre.

Les deux n’ont pu - il y avait même souvent une décision consciente de ne pas le faire – amener la lutte sur le terrain où les relations de propriété et de pouvoir en fin de compte se décident : le terrain de l’État nation. Il est vrai que les États nations sont enchâssés dans un réseau international, où les luttes qui se mènent ailleurs peuvent inspirer nos luttes et nous donner des leçons précieuses pour élargir l’espace politique de nos luttes. Mais la lutte pour la transformation sociale commence chez nous, dans le sens qu’il nous faut l’emporter sur notre propre classe capitaliste. Et cela est d’autant plus vrai aux États-Unis.

Il ne s’agit pas de remplacer une bureaucratie par une autre, avec des gens qu’on aime mieux. Il s’agit, comme l’a démontré la montée de Chavez au Venezuela, de saisir le lien entre mouvements et pouvoir étatique (par exemple, le rôle de l’État en facilitant et cultivant la mobilisation et le renforcement des mouvements sociaux) et, en fin de compte, il s’agit de transformer l’État en outil démocratique – outil nécessaire pour la transformation de l’économie (une tâche qui continue à poser des problèmes pour la révolution vénézuélienne).

Créer un nouveau mouvement politique ne signifie pas se retirer des luttes globales et locales, mais donner à ces dernières une nouvelle dimension qui fait le lien entre nos pratiques, nos programmes alternatifs et le développement de capacités politiques qui seront à la hauteur des défis. C’est cela en fin de compte la question des alternatives.