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De la crise mondiale à la crise canadienne

mercredi 10 décembre 2008, par Leo Panitch

La crise politique qui a éclaté soudainement au Canada ajoute encore une dimension à la vague apparemment sans fin de chocs déclenchés par la crise financière mondiale.


De la crise mondiale à la crise canadienne
mardi 9 décembre 2008, par Leo Panitch


La crise politique qui a éclaté soudainement au Canada ajoute encore une dimension à la vague apparemment sans fin de chocs déclenchés par la crise financière mondiale. Le manque total de réalisme des dirigeants politiques, incluant Jack Layton du NPD, qui se sont solennellement engagés pendant la récente campagne électorale à ne pas permettre de déficit budgétaire – lorsqu’il était déjà clair que la sévérité de la crise était telle qu’aucun gouvernement ne pourrait éviter un déficit même s’il le voulait – s’est retourné contre nous avec force.

L’un des éléments du choc était la contradiction flagrante entre le discours économique du ministre des finances Jim Flaherty et la conversion au keynésianisme du premier ministre Stephen Harper sur la route de Lima. Le discours de Flaherty a démontré que malgré les prises de positions du gouvernement sur la scène internationale, il espérait dans les faits pouvoir profiter sans effort des mesures de stimulation économique des E-U. L’autre choc était que l’expression de rectitude fiscale de Flaherty a été accompagnée d’une attaque opportuniste contre le droit de libre négociation collective, l’équité salariale et le financement public des partis – une attaque étroitement partisane et largement sans raison.

Sans cela il est possible que les partis de l’opposition n’aient même pas essayé de défaire le gouvernement. Mais le bouclier idéologique que leur ont fourni ces dernières semaines Barack Obama et Gordon Wilson a apparemment renforcé leur courage, même après que Harper ait reculé, leur permettant de se réunir derrière la prétention que leur reconversion au keynésianisme est plus authentique, et plus authentiquement multilatérale.

Mais on ne sait pas vraiment encore si les partis de l’opposition, plus qu’Obama et Brown, ont saisi la nature radicale de la rupture avec la logique fondamentale des marchés capitalistes qu’une crise si sévère exige. La réaction de « sauve-qui-peut », quand chaque entreprise met à pied des salariéEs et essaie de réduire les salaires de ceux et celles qui restent, a comme conséquence de miner la demande globale de l’économie. C’est le cas classique du comportement microrationnel qui produit le pire effet macrorationnel.

C’était justement cette logique qui a amené les Conservateurs à se servir de l’énoncé économique pour donner un exemple au secteur privé en restreignant le droit à la négociation collective des secrétaires et des statisticiens, des ouvriers nettoyeurs et des programmeurs qui travaillent pour le gouvernement. C’est exactement ce qu’a fait le gouvernement fédéral libéral pendant la récession du début des années 1980 et ce qu’à fait le gouvernement NPD de Bob Rae en Ontario pendant la récession du début des années 1990. Mais même sans cela, les dépenses directes ou les réductions d’impôt qu’un gouvernement pourrait faire maintenant afin de stimuler la consommation ne seraient en toute probabilité pas suffisante pour compenser la tendance du secteur privé à suivre la logique micro-économique de réduction d’emplois et de salaires, les sources principales du revenu des travailleurs et des travailleuses.

Le problème particulier de cette crise est que toutes les injections massives de liquidités dans le système financier faites par les gouvernements depuis 15 mois n’ont restauré ni la capacité ni la l’empressement des banques à prêter aux rythmes antérieurs, non pas les unes aux autres, et encore moins aux entreprises et aux consommateurs. Les décisions récentes de la G.-B. et des E-U d’injecter du capital public dans les banques par l’achat de leurs actions ont été prises dans l’espoir que cette mesure permettrait de surmonter les craintes des banques quant à la solvabilité les unes des autres. Le discours M. Flaherty montre que les Conservateurs sont prêts à faire autant « si nécessaire ».

Mais ce genre de mesure ne permet pas de débloquer le système financier, comme le montrent les dernières centaines de milliards de la Réserve fédérale et du Trésor américain consacrés à l’achat ou à la garantie des mauvaises dettes des banques, et cela après les injections de capitaux. Il en va de même pour la réduction de 1,5% du taux d’intérêt par la Banque d’Angleterre, après quoi les banques ont refusé de réduire leurs propres taux. Il ne restait au gouvernement britannique que la persuasion morale, avec l’assurance que l’État, en tant qu’actionnaire, voulait seulement s’assurer que les banques opèrent avec prudence sur la base de critères commerciaux.

Mais il est possible que les banques soient incapables de prêter suffisamment pour nous sortir de la crise. La raison est précisément parce que tout le système de finance « titrisée » qui s’est développé pendant les dernières quelques décennies – grâce auquel le risque des hypothèques, du crédit des consommateurs et des emprunts des entreprises est coupé en tranche, puis en morceaux, pour ensuite être remballé et échangé à travers le monde – s’est effondré. Même le Financial Times dans ses éditoriaux se demande s’il est possible de reporter beaucoup plus longtemps la nationalisation du système bancaire entier, vu son état présent de dysfonctionnement. En fait, l’argument était fort en faveur de la transformation des banques en service public, étant donné qu’elles ne peuvent exister dans une société moderne et complexe sans que l’État garantisse leurs dépôts et sans que les banques centrales jouent constamment le rôle prêteur du dernier recours.

Au Canada, à l’heure où le NPD se prépare à participer au gouvernement fédéral pour la première fois de l’histoire du parti, l’idée de transformer les banques en service public pourrait préparer le chemin pour la démocratisation de l’économie, l’engagement originel du parti lors de sa fondation sous le nom du CCF à la quatrième année de la Dépression. Mais il est encore tôt pour les banquiers de Bay Street d’ériger les barricades. Comme l’a écrit le Globe and Mail, les Libéraux s’employaient la semaine dernière à « rassurer les banques canadiennes… qu’une coalition dirigée par les Libéraux ne nuirait pas à l’économie ni aux institutions financières. » Quant au NPD, depuis déjà 50 ans, il tient pour acquis que tout ce discours concernant la propriété démocratique socialiste est une affaire du passé.

Mais comme le montre la crise contemporaine, on est encore loin de la fin de l’histoire. Le capitalisme est encore plein de surprises. Et, il faut le penser, le socialisme l’est aussi. On va sans doute entendre parler de lui de nouveau comme force politique démocratique et sérieuse. Quand la logique des marchés capitalistes sort des rails, les gens peuvent voir la raison, et la possibilité, d’alternatives systémiques.


Leo Panitch

Membre du Socialist Project

Professeur de Sc. Po. À York University

(trad. D. Mandel)