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Interview de Gilbert Achcar*

De la première Intifada au succès du Hamas

mercredi 17 mai 2006

Cinzia Nachira : Quelles sont d’après toi les principales différences entre la première et la seconde Intifada ?

Gilbert Achcar : A part le nom « Intifada », qui a été repris, il y a très peu de points communs entre ces deux moments de la lutte des Palestiniens de l’intérieur. La première Intifada a commencé en décembre 1987 sous la forme d’une explosion spontanée de colère des Palestiniens de Gaza et s’est étendue comme une traînée de poudre à la Cisjordanie, donc à l’ensemble des territoires occupés. C’était un soulèvement véritablement populaire, qui a mis en mouvement pratiquement l’ensemble de la population palestinienne, et notamment ses couches pauvres majoritaires, avec une participation remarquable et remarquée des femmes. Un soulèvement dont l’unique « arme » furent les pierres on a baptisé la première Intifada « révolution des pierres » pour bien souligner que c’était le seul moyen « violent » dont les Palestiniens disposaient face à l’appareil répressif israélien. L’arme véritable de l’Intifada, c’était bien sûr son caractère populaire, ses manifestations massives, la très forte participation des femmes, autant d’aspects qui ont beaucoup impressionné la société israélienne et qui ont véritablement démoralisé l’armée israélienne.

Ce fut un choc moral pour la société israélienne confrontée à la réalité de son statut d’occupant, d’oppresseur, dans les territoires envahis en 1967. Il faut mettre cela dans son contexte : depuis 1967, c’est-à-dire durant vingt ans d’occupation, il n’y avait rien eu de comparable. La société israélienne s’était habituée à l’occupation, à ces territoires adjacents soumis à son contrôle militaire, mais qui ne posaient pas de problème politique majeur. En jetant une lumière crue et soudaine sur la réalité de l’occupation, la première Intifada a provoqué une profonde crise politico-morale dans la société israélienne, dont les accords d’Oslo conclus quelques années plus tard furent une conséquence directe. L’Intifada a convaincu l’élite du pouvoir israélien, l’establishment sioniste, de la nécessité d’aménager une solution afin de se débarrasser au plus vite du problème du contrôle des populations de la Cisjordanie et de Gaza, devenu très lourd à gérer pour une armée israélienne fort embarrassée par le rôle de police anti-émeute qu’elle était amenée à jouer.

Cela contraste déjà très fortement avec ce qu’on a appelé la « Seconde Intifada », déclenchée en septembre 2000 par la provocation d’Ariel Sharon sur l’esplanade des Mosquées à Jérusalem. Les événements ont pris très vite l’aspect d’une confrontation violente, dans laquelle le côté palestinien et même les appareils officiels de l’Autorité palestinienne, qui n’ont pas tardé à se joindre au soulèvement a fait usage d’armes à feu, ne se contentant plus des pierres de la première Intifada. Cela a permis à Israël de présenter la « Seconde Intifada » comme une guerre entre deux camps armés plutôt qu’un soulèvement populaire réprimé par l’armée israélienne, et à partir de cette description de justifier l’emploi de toute la gamme de l’armement israélien. Ainsi l’armée israélienne a pu faire un usage extensif de ses avions et hélicoptères, ce qui n’était pas possible en 1988 face à des manifestants désarmés.

Cinzia Nachira : Est-ce à dire que si les Palestiniens n’avaient pas fait usage de leurs armes à feu, les Israéliens n’auraient pas réprimé violemment la seconde révolte ?

Gilbert Achcar : Il n’est pas facile pour un État comme Israël, sous observation internationale, d’utiliser des F-16 pour réprimer des manifestations de lanceurs de pierres. Bien sûr, la répression de la première Intifada a été violente et il y eut plusieurs morts, mais ce n’est pas comparable avec le niveau de violence atteint lors de la seconde. Il est clair que cela convenait au gouvernement israélien de voir le côté palestinien utiliser des armes à feu. Cela a permis de légitimer aux yeux de la population israélienne et de l’opinion publique internationale l’usage de l’ensemble des moyens de l’armée israélienne, ce qui n’avait pas été possible en 1988. C’est une différence majeure.

L’autre différence majeure, c’est que la première Intifada, du fait de son caractère populaire, avait pu se doter de formes d’auto-organisation. Des comités populaires ont été créés partout dans les villages, dans les quartiers des villes. Ces comités organisaient les différents aspects de la vie sous l’occupation devenue particulièrement violente au cours de l’Intifada. Cette auto-organisation contraste très fortement avec l’absence totale de formes identiques ou similaires lors de la seconde Intifada.

Cela était aussi lié à la nature des directions. En 1988, les directions qui émergèrent et qui coordonnèrent la lutte palestinienne étaient issues du mouvement de l’intérieur, à Gaza et en Cisjordanie, et c’étaient des directions au sein desquelles la gauche palestinienne jouait un rôle prédominant. Cela se traduisit clairement dans le type de communiqués publiés au cours des premiers mois de l’Intifada en 1987-1988, où c’est la gauche qui donnait le ton. Là aussi le contraste est très fort. Car la deuxième Intifada a été contrôlée dès le début par l’appareil de l’Autorité palestinienne. Il s’agit en grande partie de l’appareil de l’OLP issu de l’exil et arrivé en Palestine après les accords d’Oslo, après avoir obtenu l’autorisation des autorités israéliennes de rentrer dans les territoires pour y prendre le contrôle d’une population jugée incontrôlable. Ainsi, alors que dans la première Intifada les directions étaient issues de l’intérieur avec une prédominance de gauche, dans la seconde, c’est l’appareil de l’OLP, transformé en appareil de l’Autorité palestinienne, avec ses différentes composantes (y compris avec des composantes issues de l’intérieur, mais intégrées à l’appareil), qui se sont arrogés un rôle de direction et de représentation du mouvement.

Les différences sont énormes à tous les niveaux. Rappelons encore le rôle des femmes dans la première et leur absence quasi totale dans la seconde, caractérisée par un mouvement armé, très masculin.

Tout cela a contribué à ce que la seconde Intifada, loin d’améliorer le rapport des forces en faveur des Palestiniens, a été l’occasion d’une détérioration majeure de leur condition. Sharon a pu arriver au pouvoir en février 2001 et avancer de manière terrible dans la réalisation de ses desseins propres sans trop se soucier des réactions internationales, alors que la première Intifada avait atteint ce qui est certainement l’apogée de l’impact international de la lutte palestinienne. L’écho de la première Intifada auprès de l’opinion publique mondiale a fait pour la cause palestinienne plus que tous les épisodes de la lutte depuis 1948, plus que tout ce qu’a pu faire l’OLP depuis sa fondation en 1964. Elle a convaincu le pouvoir israélien et le pouvoir états-unien de la nécessité de trouver rapidement une solution de compromis, ce qui a débouché sur Oslo.

Les accords d’Oslo étaient, certes, un compromis dévoyé, conclu avec une direction de l’OLP en exil qui a trahi les négociateurs issus de l’intérieur pour conclure des accords secrets dans leur dos. Oslo a cependant bénéficié de la pression de l’Intifada, tout en la dévoyant et en suscitant la déception et la frustration des négociateurs de l’intérieur. C’était un marché de dupes qui a conduit à une impasse tragique.

Cinzia Nachira : À l’issue de la seconde Intifada, on a beaucoup parlé de l’apparition d’une « société civile palestinienne », c’est-à-dire d’organisations qui ne sont pas liées à l’Autorité palestinienne. Quel rôle ces organisations ont-elles joué et peuvent-elles jouer ?

Gilbert Achcar : Tu fais probablement référence à ce qu’on appelle les organisations non gouvernementales. Mustafa Barghouti est le représentant le plus en vue de cette mouvance des ONG palestiniennes et il a mené la bataille électorale, présidentielle et législative, en obtenant un score qui n’est pas déshonorant. Les ONG ne sauraient être toutefois comparées à l’auto-organisation à la base de l’ensemble de la société palestinienne, que l’on a connue lors de la première Intifada. Il s’agissait alors de comités véritablement populaires, qui représentaient une véritable auto-organisation de la population, et cela, de surcroît, dans des conditions de lutte difficiles sous l’occupation directe, sous la répression. L’armée israélienne était là, sillonnait les villages et les villes, effectuait de nombreuses arrestations : c’était la lutte d’un peuple sous occupation.

Les ONG se sont développées par la suite, surtout après Oslo. C’est un phénomène qui est l’équivalent palestinien de ce que l’on voit dans plusieurs autres pays du tiers-monde. Dans ces ONG, il y a le meilleur et le pire... Du côté du pire, il y a ce que certains appellent « l’industrie des ONG » : tout un ensemble de privilèges matériels dus au type de financement que plusieurs de ces ONG reçoivent, y compris le financement institutionnel, européen ou autre, et qui ont un effet de corruption très fort dans la société palestinienne, avec parfois des revenus scandaleusement élevés de certains dirigeants d’ONG. Mais il y a évidemment, dans la mouvance des ONG, ce qui relève aussi du meilleur : des activités très utiles à la société palestinienne, que ce soit au niveau de services sociaux, de la défense des droits humains, des droits des femmes...

Ces ONG restent cependant un phénomène marginal, socialement limité à une frange de la société palestinienne. Elles ne sont pas capables de faire concurrence aux services sociaux qu’assure le Hamas. En tant que mouvement de masse, le Hamas a organisé une sorte de contre-société avec tout un ensemble de services qu’il assure au nom de son idéologie religieuse. Ce mouvement social organisé par le Hamas est nettement plus important que les ONG.

Je ne crois pas que les ONG soient en mesure d’organiser l’ensemble de la société palestinienne et il serait très réducteur de leur réserver le qualificatif de « société civile ». Le terme même de « société civile » dans le contexte palestinien est ambigu. Où passe la frontière entre l’État, c’est-à-dire l’Autorité palestinienne, et le non-État ? C’est très difficile à dire dans la mesure où l’Autorité palestinienne, c’est en même temps le Fatah, l’OLP, etc., qui structurent l’ensemble de la société. En tout état de cause, les partis politiques, les organisations syndicales, le mouvement social organisé par le Hamas avec ses différents embranchements tout cela aussi fait partie de la « société civile » et pèse bien sûr plus lourd que les ONG.

Cinzia Nachira : Entre les accords d’Oslo en 1993 et les négociations de Camp David en juillet 2000, il y a eu beaucoup de critiques chez les Palestiniens de l’absence quasi absolue de démocratie dans les territoires occupés et dans les institutions palestiniennes, ainsi que de la corruption.

Gilbert Achcar : Je crois d’abord qu’il est exagéré de parler d’absence quasi absolue de démocratie. L’Autorité palestinienne a reproduit le fonctionnement de l’OLP : un fonctionnement autocratique avec Arafat comme autocrate et une multitude d’appareils, parfois en rivalité les uns avec les autres comme les différents appareils de la « sécurité », et en même temps une tolérance pour la diversité et la pluralité politiques. Tout cela existait déjà dans l’OLP et a été reproduit dans les territoires après Oslo. Bien sûr, la tolérance de la diversité politique, comme le terme l’indique, c’est toujours une tolérance contrôlée, qu’on peut restreindre. Il y avait des limites que l’appareil et Arafat en personne imposaient à ce qui pouvait être fait et dit. Cela dépendait également des rapports de forces. Ainsi les tentatives de réprimer le Hamas ont commencé dès 1994 l’Autorité palestinienne a tiré sur les manifestants à Gaza en novembre 1994 et fait plusieurs morts. Cette tentative de répression violente du mouvement populaire va assez vite apparaître comme une tâche trop difficile à remplir sans contrepartie réelle. Arafat va alors renoncer à réprimer frontalement l’opposition, et en particulier le Hamas, en préférant l’utiliser comme une carte dans ses négociations avec les Israéliens sa seule carte, en réalité. Il répétait à ses interlocuteurs américains et israéliens : « Je peux assurer l’ordre, je peux contrôler la population, mais pour cela il faut me donner des concessions, quelque chose qui ressemble à un État palestinien dans lequel je ferais régner l’ordre ». Alors que ces conditions n’étaient pas remplies, il ne se risqua plus à exercer une répression majeure, frontale, au-delà de quelques épisodes limités.

L’Autorité palestinienne est un appareil autocratique, un appareil dont le fonctionnement n’est pas véritablement démocratique, mais la société palestinienne est quand même une société au pluralisme politique réel, dotée de quelques institutions où peut se manifester un certain jeu démocratique, comme on l’a vu avec les dernières élections. Cela contraste avec ce que l’on connaît dans la plupart des pays arabes, à l’exception du Liban et maintenant de l’Irak, où il y a des élections avec de vrais enjeux et dont les résultats ne sont pas connus à l’avance.

Ce qui est le plus fortement critiqué, c’est la corruption de l’Autorité palestinienne. C’est un phénomène qui, lui, ressemble beaucoup à ce que l’on trouve dans nombre d’autres pays arabes. Le niveau de corruption de l’appareil bureaucratique palestinien est identique à ce qui existe dans les régimes dictatoriaux de la région. Il est tout à fait comparable, par exemple, à celui de la Syrie, mais il est encore plus scandaleux dans la mesure où c’est un appareil qui contrôle des populations dont une bonne partie vit encore dans des camps de réfugiés, dans la misère la plus absolue. Le contraste qu’il y a à Gaza entre les palais de certains dirigeants palestiniens, dont Abou Mazen (Mahmoud Abbas) bien connu pour cela, et les camps de réfugiés fait scandale.

La corruption est un des instruments du gouvernement de l’Autorité palestinienne. Arafat était la clé de voûte de cet appareil de corruption. Après avoir gardé pendant longtemps la réputation de quelqu’un qui restait lui-même au-dessus de la corruption, on a vu, au moins à travers son épouse, qu’il a sombré à son tour dans la corruption la plus abjecte. Cela vaut pour l’ensemble du gouvernement qu’il a dirigé. L’autocratie palestinienne a utilisé le népotisme et la corruption plus qu’elle n’a employé la répression.

Tout cela explique en bonne partie la désaffection profonde de la population des territoires vis-à-vis des appareils de l’Autorité, une désaffection qui a profité au Hamas. Le mouvement islamique a pu faire valoir en contraste sa réputation de mouvement de personnes intègres, vivant de manière austère et refusant cette corruption profonde. C’est un atout majeur du Hamas.

Les directions des luttes de libération nationale, surtout quand ces luttes ont été des luttes militaires, se sont rarement distinguées par leur caractère démocratique. Ce n’est donc pas là que la situation palestinienne sort de l’ordinaire. L’originalité la plus forte concerne le degré de corruption. L’appareil palestinien est devenu si corrompu qu’il n’est plus en mesure de constituer une direction du mouvement populaire et de la lutte populaire. D’où sa défaite politique.

Cinzia Nachira : L’OLP étant une organisation laïque, certains ont mis en avant l’idée de l’exception palestinienne dans le cadre de la région arabe. Et même après la victoire du Hamas, on parle aujourd’hui encore d’une telle exception. Partages-tu ce point de vue ?

Gilbert Achcar : Non, je crois que la première chose à dire est que la situation palestinienne confirme la règle générale à 100 % à cet égard, plutôt que d’être une quelconque exception. En Palestine, comme ailleurs dans la région, ce sont les mouvements de nature intégriste islamique qui prennent le dessus, et le Hamas rentre parfaitement dans cette catégorie. Ceux qui parlaient d’exception jusqu’à il y a encore quelques mois, en présentant la société palestinienne comme laïque et en soulignant que la direction du mouvement national palestinien l’était, doivent déchanter.

Les ingrédients sont en Palestine les mêmes que dans les autres pays de la région. La montée générale de l’intégrisme islamique est le résultat, d’une part, de la faillite des directions nationalistes traditionnelles, et d’autre part, de la carence de la gauche radicale incapable de remplir le vide laissé par cette faillite. Cela permet l’émergence du courant intégriste comme principal porte-parole de la contestation populaire et du mécontentement populaire face aux régimes en place et face à la domination étrangère dans le cas palestinien, la domination israélienne. Cette règle-là est à l’oeuvre à l’échelle régionale depuis la fin des années 1970 : ce mouvement, qui a pris de l’ampleur au cours du quart de siècle écoulé, a aussi été à l’oeuvre chez les Palestiniens. Il vient d’aboutir à ce tournant majeur qu’est la victoire du Hamas aux élections palestiniennes.

C’était prévisible. Personnellement il n’y a qu’à voir mes articles publiés dans Inprecor et reproduits dans mon ouvrage L’Orient incandescent cela fait depuis la première Intifada en 1988 que j’insiste sur l’idée que le terrain est de plus en plus propice à l’émergence du Hamas comme force majeure sur la scène palestinienne. Après Oslo, le mouvement Hamas a vu s’ouvrir une autoroute devant lui, du fait de la trahison par Arafat des directions palestiniennes de l’intérieur et de sa capitulation devant le diktat israélien, jusqu’au point d’accepter que les accords ne mentionnent même pas le gel de la colonisation. Tout cela annonçait la fin politique, à terme, de l’ascendant de la direction de l’OLP sur la population palestinienne et dégageait donc le champ devant les intégristes, en particulier le Hamas, vu la déficience profonde de la gauche palestinienne. J’ai fait ce pronostic dès la signature des accords d’Oslo et ce qui s’est passé depuis lors l’a malheureusement confirmé.


* Gilbert Achcar enseigne les sciences politiques à l’Université de Paris VIII (Saint-Denis). Collaborateur du Monde Diplomatique et d’Inprecor, il a récemment publié : L’Orient incandescent, Page deux, Lausanne 2003, Le Choc des barbaries, 10/18, Paris 2004 et Le dilemme israélien Un débat entre Juifs de gauche, Page deux, Lausanne, 2006.