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Démocratie contre capitalisme

Thomas Coutrot

mercredi 29 mars 2006

Au fil de ce travail, une stratégie possible d’émancipation économique et sociale a émergé, bien qu’en ordre dispersé, de l’examen des pratiques du mouvement social contemporain. Cette stratégie repose d’abord sur les leçons du passé. Le mouvement socialiste s’est divisé sur la place à réserver à l’État (le plan) ou au marché dans la société future. L’histoire du xx• siècle a tranché : il faudra faire avec les deux. Bien sûr, contrairement au credo néolibéral, l’État est un instrument clé de toute régulation économique et sociale. Le néolibéralisme réellement existant fait d’ailleurs un usage immodéré de l’intervention étatique, au profit des élites financières et de leurs alliés.
Mais on ne peut plus faire de l’État le vecteur principal d’une stratégie de transformation sociale : la verticalité du pouvoir, la logique de délégation sont porteuses de démobilisation populaire, de dépolitisation, de dérives autoritaires et bureaucratiques. On ne peut pas non plus chercher à réaliser la coordination économique par la seule vertu d’un plan même démocratique, qu’il soit centralisé ou décentralisé : l’élimination du marché aurait un coût insurmontable, politique dans le premier cas, informationnel dans le second. Pour une gauche de transformation, l’État est désormais un problème (pour la participation démocratique) autant qu’une solution ; le marché, lui, est une solution (pour la coordination économique) autant qu’un problème.

Si l’ère de l’étatisme s’est terminée en 1989 avec la chute du mur de Berlin, le libéralisme doit encore être dépassé. Les acquis du libéralisme politique - les droits civils et politiques - doivent bien sûr être préservés et renforcés. 1 Mais ils ont été largement vidés de leur substance par le libéralisme économique, qui a ouvert la voie à une concentration sans précédent des richesses et des pouvoirs. Les libertés négatives - la protection contre la violence étatique ou privée - sont précieuses, mais elles ne pourront s’accomplir réellement que complétées par les libertés positives : le droit d’agir et de participer effectivement pour l’ensemble de la population. Avec la concentration croissante du capital et du pouvoir, la liberté sans l’égalité a fini par se réduire à la liberté des privilégiés. Le capitalisme mondialisé est devenu antinomique de la participation démocratique. C’est désormais la visée de l’égaliberté, comme dit Étienne Balibar2, qui doit guider tout projet transformateur.

Développer les libertés positives dans la sphère économique : tel a été le critère qui nous a guidé en passant en revue les grands enjeux des luttes sociales actuelles. Ces luttes, qui s’inscrivent dans une tradition multiséculaire, réfutent le fatalisme qui inspire nombre de penseurs de la modernité, de Max Weber à Hannah Arendt, et plus près de nous, Jürgen Habermas ou André Gorz. Pour ces auteurs « la sphère de l’économie et de l’échange ne peut être régulée que par un espace public en surplomb, protégé et séparé du reste de la société »3 : le système économique est inéluctablement gouverné par une logique Instrumentale que rien ne peut contester de l’intérieur. Pour nous, au contraire, la démocratie ne pourra se régénérer qu’en faisant irruption au cœur de l’économie.

La réflexion théorique comme les faits montrent qu’on ne peut pas couper les individus en deux : d’un côté un(e) salarié(e) soumis(e) à l’autorité despotique de la technique et du capital dans la production, de l’autre un(e) citoyen(ne) autonome et engagé(e). La contamination est inévitable entre l’économique et le politique : mieux vaut qu’elle soit démocratique qu’autoritaire. C’est le fondement du pari de la démocratie économique participative :
la ( loi d’airain de l’oligarchie »\ qui affirme que la participation populaire s’étiole nécessairement, peut être invalidée si les individus sont insérés dans des institutions cohérentes qui stimulent constamment leur participation tout comme les institutions capitalistes stimulent leur passivité.

Plutôt que de miser sur le rôle émancipateur de l’État à la manière léniniste ou social-démocrate, ou de l’individu à la mode libérale, la démocratie participative parie sur les initiatives de résistance et d’auto-organisation populaire, tant dans la sphère étatique que dans l’économique. L’intervention publique, dans cette optique, demeure essentielle à condition qu’elle renforce et relaie ces initiatives de la société civile sans les confisquer. Il faut bien sûr se garder de subordonner le politique au mouvement social :
le politique doit rester un lieu de confrontation et d’arbitrage entre les intérêts et les aspirations forcément divers qui émanent des groupes et mouvements sociaux. Il y a bien une spécificité de l’instance politique, lieu de construction de l’intérêt général. La démocratie participative ne peut se substituer à la démocratie représentative. Mais les représentants du peuple devraient constamment chercher à renforcer et à faire monter en généralité l’activité populaire, à s’appuyer sur et à stimuler la mobilisation et la participation démocratique de la population, bref, l’autogestion politique et économique. La démocratie participative est la stratégie politique globale cohérente avec l’idéal de l’égaliberté.

Ainsi dans la sphère économique deux mouvements nous ont semblé décisifs : les résistances contre l’emprise des transnationales et de leurs relais politiques ; l’émergence d’une économie solidaire, exprimant l’aspiration populaire à l’autogestion. Droit à l’information et au contrôle, droit à l’initiative collective et solidaire : le mouvement social est à la recherche de droits nouveaux, susceptibles d’affaiblir le pouvoir du capital et d’accroître l’autonomie populaire.

Dans ces luttes, les acteurs sociaux se heurtent aux droits de propriété capitaliste. Les actionnaires exigent la liberté de circulation et d’investissement de leurs capitaux, donc le droit de prélever une fraction croissante des fruits de l’activité commune. Ils poussent les privatisations et les déréglementations, refusent les contrôles, les taxes et les règles d’intérêt public. Les élites financières et étatiques, étroitement liées, cherchent à préserver et approfondir leur domination, en cooptant certains acteurs du )mouvement social et en soumettant la société à la stratégie de la tension sécuritaire. Il n’y a pas d’autre réponse pour le mouvement social que d’approfondir les exigences de démocratie dans tous les domaines, y compris l’économie.

C’est pourquoi j’ai ici argumenté en faveur de l’appropriation sociale des principaux moyens de production et de la définition démocratique des priorités d’investissement ; c’est-à-dire d’un projet socialiste. Le socialisme me semble plus que jamais actuel et nécessaire pour satisfaire’ les aspirations exprimées par le mouvement altermondialiste : refouler la marchandisation et généraliser la démocratie.

Mais la grammaire socialiste-communiste est aujourd’hui dans une crise profonde, et il n’est pas sûr que les mouvements sociaux se la ré approprient dans l’avenir. En tout état de cause, le projet socialiste doit être profondément renouvelé à la lumière de l’expérience des luttes actuelles et passées. Paul Singer nous propose une réflexion fondée sur l’histoire du mouvement ouvrier international et les avancées de l’économie solidaire au Brésil et en Amérique latine. Sa conception d’une stratégie de « transition à l’économie solidaire » me semble particulièrement pertinente : « La conquête d’une économie socialiste sera probablement le fruit de l’avancée du mouvement ouvrier et socialiste sur plusieurs fronts : l’extension de la démocratie du domaine politique au domaine économique et social ; la participation de la population organisée à l’élaboration de budgets publics et à la gestion d’équipements scolaires ou sanitaires ; la conquête de gouvernement locaux et régionaux par des coalitions de gauche qui mettent en pratique immédiatement des politiques socialistes, notamment d’appui et d’incitation à la création d’entreprises autogérées ; de nouveaux droits pour la représentation ouvrière sur le lieu de travail, comme le droit à l’examen des comptes des entreprises et à la participation aux centres de décision ; et enfin (mais pas après...), la construction d’un secteur d’économie solidaire à la ville et à la campagne, notamment sur des terres conquises par la réforme agraire, où la production, la distribution et la consommation, le crédit et l’assurance, forment un ensemble harmonieux dont les divers éléments se renforcent mutuellement. »5

J’ai essayé de le montrer dans ce travail, cette stratégie participative ne peut cependant être confinée dans le seul cadre national ni dépendre du seul « mouvement ouvrier et socialiste », mais doit avoir d’emblée une visée internationale et une assise sociale large. Dans le capitalisme mondialisé, la seule représentation ouvrière ne parviendra pas à placer les entreprises sous le contrôle de la démocratie ; il faudra le concours de l’ensemble des parties prenantes internes et externes, salariés, associations, usagers, collectivités territoriales... Ce n’est pas le mouvement ouvrier ni le mouvement paysan ou écologiste qui peuvent être les moteurs de ce projet, mais le mouvement altermondialiste dans son ensemble, au cœur duquel les divers mouvements peuvent trouver toute leur place.

Émerge ainsi une véritable « stratégie participative » pour sortir du capitalisme et construire un socialisme démocratique. Je n’ai développé ici que le volet économique de cette stratégie, tout en sachant pertinemment que l’aspect politique sera aussi décisif.

La démocratie économique participative est un processus qui marche déjà sur deux jambes : les résistances économiques citoyennes et l’économie solidaire. Elle ne suppose aucunement une abolition des marchés, mais leur politisation. Les échanges marchands sont nécessaires au fonctionnement d’une économie décentralisée. Mais ils peuvent être investis de contenus éthiques et solidaires.

Le marché a toujours été une construction sociale lourde d’enjeux symboliques. Tout comme aujourd’hui « l’image de marque » est un enjeu central dans la concurrence, demain ( l’image sociale et environnementale » pourrait déterminer en partie les comportements d’achats. Cette politisation - ou socialisation - des marchés émerge aujourd’hui avec le « commerce équitable » et la « consommation responsable » : elle se renforcera dans la mesure où les pouvoirs publics mettront en place des systèmes d’information crédibles sur les comportements des entreprises, et où les alliances entre consommateurs et syndicats accroîtront la pression sur les transnationales.

La résistance économique citoyenne devra déboucher sur de nouvelles régulations publiques contraignant le pouvoir du capital. On a ainsi proposé l’édification d’une « sécurité sociale de l’emploi », qui éliminerait le chômage et l’insécurité sociale, rééquilibrant les rapports de force sociaux, et débouchant sur un contrôle démocratique des décisions d’emploi et d’investissement. Les propositions de taxation des transactions financières et des investissements directs à l’étranger vont dans le même sens, et visent à dégonfler la bulle financière permanente qui donne son pouvoir au capitalisme néolibéral. De nouvelles régulations politiques multilatérales du commerce international, subordonnant les échanges commerciaux au respect des droits humains sociaux, ont également été suggérées. Le développement des activités non marchandes, de services publics rénovés et démocratisés, de la gratuité des services essentiels (éducation, logement, transports en commun, santé...), participera au recul de la marchandisation du monde.

En parallèle, le développement des pratiques économiques solidaires - c’est-à-dire autogérées démocratiquement et solidairement - renforce la capacité d’initiative opulaire et affaiblit la prétention du capitalisme au monopole de la rationalité économique. TI faudra faire feu de tout bois pour renforcer l’auto-organisation économique de la population : socialisation d’entreprises en faillite ou lâchées par leurs actionnaires, entreprises sociales, finance solidaire, commerce équitable, au Nord comme au Sud. Des politiques publiques incitatives devront émerger sur les plans territorial, national et international, pour viabiliser des structures forcément fragiles dans la jungle capitaliste.

La stratégie de démocratie économique participative vise à prendre en tenaille les transnationales entre les contrôles internes (les droits des travailleurs) et externes (les droits des consommateurs, des riverains, des usagers et des autres parties prenantes) ; de même que, dans le champ politique, la démocratie participative cherche à contraindre les élus à rendre des comptes précis, à se rapprocher de leurs mandants, à multiplier les lieux de prise de décision par les personnes directement concernées. À terme, il s’agit, à travers le développement de nouvelles alliances sociales, notamment entre les mouvements sociaux et le mouvement ouvrier au sein du mouvement altermondialiste, de forger un nouveau bloc hégémonique à l’échelle mondiale6 : une alliance entre le salariat et les couches les plus précarisées de la société pour un projet alternatif au capitalisme néolibéral, et à terme au capitalisme tout court.

Le mouvement altermondialiste est le creuset où cette alliance pourrait se forger à l’échelle internationale. Déjà s’y retrouvent chômeurs, sans-logis, paysans sans terre, syndicalistes ouvriers, travailleurs intellectuels, écologistes, féministes, défenseurs de minorités, militants des droits de l’homme..., qui apprennent à travailler et à élaborer ensemble. Le mouvement a commencé à construire des pratiques communes à travers le processus des forums sociaux et des initiatives comme les manifestations antiOMC ou anti-guerre. Une idéologie commune a commencé à émerger autour du refus de la marchandisation et de l’exigence démocratique, sociale et écologique. Manque encore un processus d’élaboration programmatique commune : les Forums sociaux, par exemple, n’ont jamais souhaité adopter des propositions ni même des déclarations finales qui pourraient constituer un embryon de programme. C’est compréhensible pour éviterle risque de division et d’éclatement d’un mouvement encore fragile. Mais s’il ne s’engage pas dans l’élaboration de propositions à caractère programmatique, le mouvement ne pourra dépasser le stade d’un sympathique lieu de rencontres conviviales et de manifestations colorées mais impuissantes. D faudra d’ailleurs non seulement élaborer des programmes et des projets, mais trouver des formes d’intervention sur la scène politique qui permettent de commencer à investir l’État.

Le risque de division et d’éclatement existe mais ne devrait pas être surestimé. Prenons par exemple la question du commerce international. On l’a vu, des sensibilités très diverses coexistent : les uns proposent la relocalisation de l’économie et la décroissance du commerce international, d’autres préconisent une sorte de « libéralisme équitable l), où les pays riches s’ouvriraient aux exportations des pays pauvres. Les présupposés philosophiques ou idéologiques sont très différents... Toutefois, un accord devrait pouvoir se dégager autour de propositions concrètes : par exemple, reconnaître aux pays moins développés le droit de protéger leurs activités vitales (agriculture) ou leurs industries naissantes ; réguler le commerce international de façon à éviter la spirale vers le bas des salaires et des systèmes de protection sociale. L’opposition entre tenants d’une libéralisation maîtrisée et partisans d’un protectionnisme multilatéral tempéré n’est peut-être pas aussi irréductible qu’on pourrait le craindre.

Les ultra-libéraux et les chauvins irréductibles ne se retrouveront sans doute pas dans de tels compromis, mais ils sont peu nombreux dans le mouvement...
Celui-ci fourmille bien sûr d’autres contradictions :
entre écologistes et syndicalistes défenseurs de l’emploi, entre partisans du développement durable et tenants de la décroissance, entre partisans et adversaires des délocalisations, etc. Mais l’expérience tend à prouver que ces divergences n’ont en pratique rien d’insurmontable.

Prenons les délocalisations : si, au lieu de s’y opposer avec des arguments nationalistes « ( produisons français 1) ou « européen)), les syndicats et mouvements sociaux du Nord s’unissaient avec leurs homologues du Sud7 pour exiger le respect des droits syndicaux et la hausse des salaires chez les sous-traitants, le rapport des forces serait considérablement amélioré au Nord comme au Sud, et l’enthousiasme patronal pour les délocalisations serait sans doute refroidi. D’autant plus que la sécurité sociale de l’emploi imposerait aux capitalistes européens de recycler ou de rémunérer les salariés dont l’emploi aurait été supprimé du fait des délocalisations... et que les consommateurs prendraient en compte, pour faire leurs choix, les conditions de travail dans les usines du Sud.

C’est toute la richesse de l’altermondialisme que de rendre possible la multiplication, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, de telles alliances internationalistes. De même que le « choc des civilisations 1) est une impasse sanglante, le protectionnisme unilatéral des pays riches serait une catastrophe politique qui briserait le mouvement social mondial. Sa démocratie interne et son fonctionnement au consensus lui permettront peut-tre d’éviter cet écueil fatal et de construire en commun des alternatives.

La stratégie de la démocratie économique participative amène inévitablement une remise en cause des institutions centrales du capitalisme : le despotisme dans l’entreprise, la liberté (pour le capital) de gérer la main-d’œuvre et de faire régner chômage et précarité, la liberté (pour le capital) de circuler et de s’investir où il l’entend. Elle s’attaque donc aux rapports de propriété capitalistes eux-êmes. C’est donc une stratégie révolutionnaire. Mais il s’agit aussi et d’abord d’une stratégie réformiste. Aucune des avancées démocratiques évoquées n’est par elle-même une rupture de l’ordre existant. La démarchandisation et la démocratisation de l’économie résulteront d’abord d’une série d’avancées démocratiques partielles affaiblissant le pouvoir du capital. Jusqu’où le capitalisme pourra-t-il s’adapter ? Jusqu’où les élites économiques supporteront-elles de voir leur pouvoir désarticulé, encerclé, contrôlé de l’intérieur et de l’extérieur, du dessus et du dessous, par des mouvements sociaux et des acteurs politiques déterminés à faire valoir le jeu démocratique dans toutes les sphères de la société ? Il est (malheureusement...) bien trop tôt pour se poser ce genre de questions.
C’est pourquoi le clivage traditionnel entre réformistes et révolutionnaires n’est pas opératoire dans la période actuelle. Le seul clivage pertinent, dans la gauche internationale, sépare ceux qui veulent aménager l’actuel ordre néolibéral sans contester le pouvoir de la finance, de ceux qui visent de nouvelles avancées démocratiques recherchant la participation active des citoyens aux décisions qui les concernent dans tous les domaines. Néolibéralisme ou démocratie participative, tel est le clivage de court et moyen terme. Mais à long terme, si la stratégie participative s’approfondit, elle obligera probablement l’humanité à choisir entre capitalisme et démocratie.


1. C’est pourquoi l’étiquette « antilibérale. dont se réclament nombre de mouvements sociaux ou politiques « à gauche de la gauche. française me semble malencontreuse.
2. « "Droits de l’homme" et "droits du citoyen". La dialectique moderne de l’égalité et de la liberté., Actuel Marx, n° 8,1990.
3. Laurent Fraisse, « Économie solidaire et démocratisation de l’économie., Hermès 36, CNRS, 2004, p. 142.
4. Roberto Michels, Political panies, The Free Press, New York, 1966.
5. Paul Singer, Economia socialista., ln Paul Singer et Joao Machado, Economia socia[ista, Editora Fundaçao Perseu Abramo, Sao Paulo, 2000.
6. Au sens de Gramsci ; voir l’introduction.
7. Dans la mesure où ils existent, le cas de la Chine posant évidemment un problème spécifique...

(tiré de son livre, Démocratie contre capitalisme, 2005)