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Gil Courtemanche, La seconde Révolution tranquille

Des constats importants, mais plusieurs fausses pistes !

lundi 19 mai 2003, par Bernard Rioux

Dans son plus récent livre, paru chez Boréal cette année, Gil Courtemanche appelle à une nouvelle révolution tranquille. Il présente une orientation stratégique que la gauche devrait se donner pour pouvoir se construire. Cette dernière nous semble mener à l’impasse. C’est pourquoi, il est important de s’y attarder.

Le premier faux pas : l’abandon de la lutte pour l’indépendance du Québec

Le premier pas que propose Courtemanche pour sa seconde révolution tranquille, c’est l’abandon de l’objectif d’un Québec indépendant. Oublions l’oppression nationale. Oublions le pouvoir de l’État canadien sur le Québec ; oublions la loi sur la clarté référendaire et la négation du droit du Québec à l’autodétermination. N’élevons pas non regard au-delà des communautés de citoyens. . « L’objectif de l’indépendance autrement proposé par la gauche « nouvelle » qui tente dans le cas de l’Union des Forces populaires (sic) de dépasser les discussions enfumées et de réconcilier les points de vue théorique des marxistes, des trotskistes et des anarchistes condamne aussi cette gauche à la marginalité permanente. »

Pourquoi donc ? Pour justifier ce refus de regarder en face les tenants et aboutissants de toute lutte politique au Québec et sa proposition de cesser de se battre pour un Québec indépendant, il n’a d’autres arguments que de souligner que de nombreux progressistes ne sont pas indépendantistes et qu’il ne faut pas se priver de leur apport dans la lutte pour la démocratisation de la société. Qui en dehors de Parizeau et des nationalistes canadiens-français proposent cela ? C’est un peu court. Pourquoi ne pas poser le problème de leur ralliement à une indépendance qui s’articule à un projet de société égalitariste ? Gil Courtemanche nous propose d’abandonner la lutte pour l’indépendance pour nous recentrer sur le quotidien, le concret, l’immédiat. Et de toute façon, prétend-il, le PQ demeure le meilleur véhicule pour la lutte pour l’indépendance...Voilà qui est vite dit et peu réfléchi. Il faudrait bien qu’il nous explique les tergiversations et contorsions de ce parti oscillant du partenariat au confédérationnisme en passant par la souveraineté-association. La lutte pour l’indépendance du Québec est un combat contre l’État canadien. Mais cela, le PQ refuse de le reconnaître. Ce combat introduit une crise majeure dans la société canadienne. Ce combat doit retrouver sa dimension anti-impérialiste. Le PQ s’est porté à l’avant-garde du libre-échange et de l’appui au projet de l’impérialisme américain. Il a fait d’un combat ayant une perspective de libération nationale, un combat des élites aspirant à siéger aux tables de négociations de l’empire. Quand, elle est combiné à un projet de société égalitariste, (ce mot semble faire suer notre auteur ), la lutte indépendantiste a un potentiel mobilisateur pour la majorité de la société québécoise. Croire que la gauche se construira au Québec, en marginalisant ou en ignorant cette question stratégique essentielle c’est croire qu’on peut former une communauté politique et travailler à développer la souveraineté populaire sans que la dimension nationale de cette démarche soit pris en compte, c’est dépolitiser le travail de la gauche.

Un second dérapage : un nouvel étapisme stratégique

Courtemanche nous sert sous des airs modernistes la logique du « né pour un petit pain. » « Si les grands pouvoirs nous échappent, écrit-il, tentons au moins comme première résistance d’établir, de développer et de consolider localement et collectivement les pouvoirs qui nous sont concédés. Créons des îlots de résistance citoyenne et solidaire ? »

Laissons en place le pouvoir de l’État fédéral, ne touchons pas au pouvoir des entreprises privées qui en mènent de plus en plus large. Laissons les politiciens à Ottawa et à Québec déterminer les règles du jeu, trouvons les marges de manœuvre démocratiques là où il sera possible de le faire ! Les quartiers, les arrondissements, les villages... seront le vecteur royal d’une résistance raisonnable. Les combats des mouvements sociaux urbains sont des combats essentiels. La bataille pour une réelle démocratie participative est incontournable dans le reprise en main d’une société démocratique. La participation à des élections municipales sur des bases clairement définies et avec des instruments politiques arrimées aux intérêts des classes ouvrière et populaires est une axe de lutte qu’il ne faut pas négliger. Mais dire cela, cela ne peut pas dire accepter que la résistance se construira du local à l’internationale de façon séquentielle et étapiste. S’il y a une leçon à tirer du mouvement altermondialisation et du mouvement contre la guerre, c’est que, souvent, les enjeux les plus importants font irruption dans le quotidien. Bagdad a été plus proche de centaines de milliers de personnes au Québec en février et mars 2003, que le quartier voisin. Dire cela, c’est également comprendre qu’il y a une dialectique complexe de l’international, du national et du local dans l’enracinement des politiques de gauche et qu’il faudra bien la comprendre pour la développer. Dans le contexte actuel d’offensive du gouvernement libéral du Québec le combat sur la scène nationale sera central ; qu’il faille utiliser toutes les résistances locales à cette offensive, il faut en être, mais l’unification des luttes et la dépassement de la fragmentation des résistances sont des tâches de première importance d’un parti politique de gauche.

Un terrible oubli, les mouvements sociaux, principal vecteur de la lutte pour la démocratie sociale !

Ce n’est pas le nouveau capitalisme qui est contre la démocratie. C’est le capitalisme tout court. Lorsque les politiciens capitalistes ont fait face aux mobilisations des organisations syndicales, populaires, féministes ou jeunes, ils ont compris que tout ne leur était pas permis. Les concessions ont été arrachées de hautes luttes. Que ce soit le droit à se syndiquer, le droit à des garderies, le droit à l’avortement libre... Nommez les éléments de démocratie véritable, vous pourrez identifier le combat populaire, féministe ou écologiste dont ces éléments portent la marque.

Les droits démocratiques et sociaux ne sont pas issues d’une reconnaissance citoyenne des membres d’une communauté, ils sont les produits des luttes des salarié-e-s exploité-e-s, des luttes des femmes, des luttes des secteurs opprimés par le capitalisme.

Courtemanche écrit quelques bons mots sur les syndicats : premier lieu de l’action contre l’arbitraire, l’insécurité et la précarité dans l’emploi, le premier lieu de la démocratie économique pour les travailleurs. (p.57). Voilà ce qui est juste et important. On s’attendrait qu’il accorde une place essentielle au mouvement syndical dans la lutte pour la démocratie économique et politique. Mais vous ne la retrouverez nulle part dans ce livre. Il ne leur offre comme perspective que l’horizon de la concertation avec un gouvernement devenu raisonnable. « Le gouvernement doit comprendre que les syndicats ne sont pas des ennemis, mais bien des alliés nécessaires dans la poursuite de la maîtrise économique contre les excès de la mondialisation. » Le sel de la terre capitaliste quoi ! Malgré ces bons mots pour le mouvement syndical et les autres mouvements sociaux, il ne leur accorde pas une place stratégique dans la lutte pour une société démocratique et dans la reconstruction de la gauche. Il souligne le manque d’unité des mouvements sociaux, mais il ne donne pas l’ombre d’une explication sur la situation. En fait, il ne pose même les tâches des mouvements sociaux dans la démocratisation de la démocratie. Quand on sait que ce sont là les lieux où est dépassé l’atomisation des classes ouvrière et populaires, des femmes et des jeunes... ce silence surprend. Rien ne se construira de sérieux à gauche sans que les mouvements sociaux et le mouvement syndical en particulier, soient amenés à jouer un rôle de premier plan.

L’impasse en prime : la proposition de la fragmentation localiste des luttes...

« La démocratie, écrit-il, naît dans la rue. Non de la protestation, mais dans la proximité, le voisinage, la connaissance instinctive d’intérêts communs. »(p.78) Quand Courtemanche parle de la rue, il ne parle pas de la lutte extraparlementaire, de ces formes de lutte que sont les grèves, les piquets, les manifestations, les occupations... toutes ces formes de luttes développées par les classes exploitées et opprimées. Il parle du voisinage, de proximité... des prochains comme dans le petit catéchisme. Pour lui, « Politiquement, le premier lieu de la démocratie est donc celui de la localité. »

Oui, ce sont des lieux plus faciles à investir. Il faut se demander pourquoi ? Mais est-ce vraiment le lieu privilégié de la démocratie ? Non. Ce sont les instances où les couches populaires participent le moins. Pourquoi ? Non parce qu’ils ne sont pas des lieux importants à investir mais parce que la population sait très bien que les enjeux les plus importants se jouent ailleurs. Quand on entend les ministres libéraux annoncer les uns après les autres les coupures et des mesures de régression sociale, on sait bien qu’on pourrait les ignorer et essayer de aménager et gérer son coin de pays. Mais cela serait le preuve d’un manque de vision. Le PLQ joue une partie importante contre les intérêts populaires. Quand on entend les ténors du gouvernement Chrétien préparer le ralliement au bouclier anti-missiles du gouvernement Bush , on sait que des sommes considérables seront détournées de la protection de l’environnement, ou de services sociaux au profit de la course aux armements. C’est l’unité militante la plus large et la plus combative qu’il faut construire. Prioriser la fragmentation localiste des combats est un aveuglement politique et une terrible refus de reconnaître les combats les plus importants qui nous aurons à livrer dans un proche avenir !

Si tout se tient comme il aime le répéter plusieurs fois dans son livre, pourquoi nous servir son étapisme minimaliste ad nauseam ? « Comment pouvons-nous rêver de mettre à genoux ceux qui spolient la planète, quand nous ne parvenons pas à faire respecter les règlements municipaux sur la salubrité des logements » ? Avec un tel type de raisonnement, il aurait fallu demander aux millions de personnes qui se sont mobilisées contre les plans guerriers de l’impérialisme de se tourner vers les l’application des règlements municipaux dans leur ville ? Il faudrait secondariser ce qui se joue au niveau national ou continental, tant qu’on aura pas réglé les problèmes locaux et municipaux ? Voyons donc ! La réalité ne se divise pas en tranches de cette façon. Les mobilisations ne se construisent pas selon de tels schémas étapistes. Et, si tout se tient, les combats menés au niveau local peuvent nourrir les mobilisations plus directement politiques et inversement ! Oui tout se tient ! Pensons donc plutôt en termes de dialectique des fronts de lutte plutôt que de penser que le raisonnable se mesure à l’aulne des seules réformes qui sont à portée de mains.

Ce sont ne pas les quartiers qui sont les premier lieux de démocratie concrète, bien que des efforts pour construire des instruments de démocratie participative sont importants et nécessaires. Ce sont les organisations syndicales, populaires, féministes et jeunes... Ce sont là véritables lieux d’apprentissage de la solidarité et de la démocratie et les véritables instruments de luttes contre les différentes formes d’exploitation et d’oppression propres au système capitaliste.

Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas d’une utopie lointaine, mais d’une utopie concrète comme celle qui a porté le renouvellement de la gauche internationale ces dernières années : cette croyance que le monde n’est pas une marchandise et qu’un autre monde est possible. Qu’il faille un front commun pour y parvenir, on ne saurait en douter. Si tout se tient, essayons de penser quels sont les chemins de la nécessaire unification des luttes que nous devrons livrer dans les prochaines années.