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Sommet de la Terre de Johannesbourg - Rio + 10

Dette écologique contre dette financière

samedi 31 août 2002, par Arnaud Zacharie

Vingt ans après la crise de la dette du Tiers Monde et dix ans après le Sommet de la Terre à Rio, les problématiques de la dette et de l’environnement n’ont malheureusement pas perdu de leur acuité. Les charges de remboursement et de pollution augmentent de concert à un rythme insoutenable, sans que les pouvoirs politiques n’apportent de réponses appropriées.

Qu’est-ce que la dette écologique ?

L’organisation équatorienne Accion Ecologica définit la dette écologique comme "la dette accumulée par les pays industrialisés du Nord envers les pays du Tiers Monde à cause du pillage des ressources, des dommages causés à l’environnement et l’occupation gratuite de l’environnement pour le dépôt des déchets, tels que les gaz à effets de serre, provenant des pays industrialisés" (in Dette écologique : l’heure de payer a sonné dit le Sud au Nord, Service oecuménique pour la Paix, collection "Economie et conflits", p. 11).

Cette notion de dette écologique inclut donc plusieurs aspects économico-environnementaux, dont nous n’aborderons ici que les principaux :

1. L’inégalité d’accès aux richesses environnementales

Selon une étude de l’Université Anahuac de Jalapa au Mexique, 20% de la population mondiale utilise 65% de la charge utile de la terre. En d’autres termes, pour chaque personne qui utilise trois fois sa juste part, il y a trois personnes qui doivent se contenter du tiers de celle-ci. Et les "privilégiés" exploitent leur statut à un tel rythme que l’humanité dans son ensemble consomme 40% de ressources de plus que celles qu’elle peut produire durablement. Evidemment, la création de zones de libre-échange entre des économies asymétriques exacerbe cette tendance : les flottes européennes n’ont par exemple aucun mal à s’approprier les poissons de qualité aux dépens des pêcheurs africains qui doivent se contenter de sardinelles peu rémunératrices. Dans le même temps, la productivité du Nord est telle que "les réserves mondiales de poissons diminuent avec près de 25% d’espèces épuisées ou menacées et 44% d’autres espèces pêchées à leur limite biologique" (PNUD 2000).

2. L’appropriation de la biodiversité et des connaissances traditionnelles

Si les communautés agricoles des pays en développement concentrent 84% de la biodiversité mondiale, les transnationales du Nord s’appliquent, par la "bio-prospection", à déceler les plantes et animaux susceptibles de contenir une valeur commerciale pour ensuite les breveter. Dans leur entreprise, les "bio-prospecteurs" sont souvent conseillés par les populations indigènes, au sein desquelles nul n’a jamais pensé à breveter le maïs d’Amérique centrale, la canne à sucre de l’Inde, le café de l’Afrique ou le blé du Moyen-Orient.

Certes, de timides indemnisations ont commencé par voir le jour et la Convention de 1992 sur la Biodiversité a tenté de les institutionnaliser. Mais l’absence de contrôle efficace par des pays sans revenus suffisants rend cette Convention obsolète. En effet, si la Convention garantit un partage équitable des bénéfices, la réalité est bien différente. Selon plusieurs études, moins de 3% des bénéfices issus de leurs connaissances sont perçus par les populations indigènes (op. cit., p. 26).

Le pire est que le brevetage des connaissances des pauvres par les transnationales impliquent que ces derniers doivent payer pour utiliser les produits qui en découlent. Or, bien souvent, comme on le constate dramatiquement avec la problématique de l’accès aux médicaments, ils n’en ont pas les moyens.

Citons un seul exemple : le brevet américain sur le riz basmati. Pendant des siècles, les planteurs d’Asie du Sud ont sélectionné et entretenu des variétés du riz basmati réputées dans le monde entier. Une fois breveté par la firme texane Rice Tec, le riz basmati a été produit industriellement à un prix bien plus faible que le prix de production des paysans asiatiques. A l’arrivée, les profits s’engrangent pour Rice Tec, se félicitant de cette "découverte", tandis que les paysans in-diens sont condamnés à aller grossir les bidonvilles.

L’appropriation des produits traditionnels du Sud par les sociétés privées du Nord aboutit ainsi à des dégâts sociaux et environnementaux dramatiques. Selon Vandana Shiva, "les sociétés détentrices de gros brevets sur les cultures telles le coton, le soja et la moutarde portent plainte contre les agriculteurs pour conservation de graines et louent les services de détectives pour vérifier si les agriculteurs conservent les graines ou les partagent avec leurs voisins. Le partage ou l’échange, qui constitue la base même de notre humanité et de notre survie écologique, est désormais défini comme un crime" (op. cit., p. 27).

3. Les éléphants blancs

Depuis les années 70, la Banque mondiale et les créanciers du Nord ont financé de nombreux "éléphants blancs", c’est-à-dire des projets pharaoniques (Transamazonienne au Brésil, barrages Kedung Ombo en Indonésie, Sardar Sardovar et Icha en Inde, Inga au Zaïre, Ruzizi au Rwanda, Pak Mun en Thaïlande, Yaceryta en Argentine, Blabina, Tucurui et Itaparica au Brésil, etc.) qui sont sources d’endettement et de dégâts environnementaux considérables (déforestation, destruction de surfaces agricoles, etc.).

Le projet de pipeline Tchad-Cameroun lancé au milieu des années 90 montre que la politique de financement d’éléphants blancs n’est pas définitivement révolue. Tous ces projets, souvent inachevés, ont surtout eu le don de créer des débouchés pour les firmes du Nord, sans aucune prise en compte des besoins réels des populations locales.

4. Le monopole des émissions de CO2

On connaît le problème des changements climatiques dus aux émissions excessives de CO2 dans l’atmosphère, notamment souligné par le GIEC (Groupe intergouvernemental d’étude du climat). Or, la moitié de ces émissions proviennent des pays riches du Nord (dont le tiers par les seuls Etats-Unis), où ne vivent que 15% de la population mondiale.

Nous ne reviendrons pas ici sur les nombreuses limites du Protocole de Kyoto, ni sur l’inacceptable position du gouvernement Bush Jr. Mais nous rappellerons simplement que les débiteurs écologiques du Nord ont demandé aux créanciers du Sud de faire table rase du passé et de s’engager eux aussi à diminuer massivement leurs émissions de CO2. En quelque sorte, les débiteurs du Nord ont "répudié" leur dette écologique : ils ont imposé lors des négociations avec les créanciers du Sud de l’annuler purement et simplement. Si seulement le même type de raisonnement pouvait être tenu en ce qui concerne la dette financière.

L’incompatibilité entre dette financière et richesses écologiques

Le jeu des intérêts de la dette du Tiers Monde implique que les pays du Sud, en pénurie de revenus, remboursent des charges sans cesse croissantes. De la sorte, le rythme de croissance économique imposé au Sud dépasse le rythme naturel de croissance biologique. Comme le souligne Mark Hathaway (op. cit., p. 15) : "Du point de vue écologique, il est inconcevable que la richesse naturelle puisse croître de manière exponentielle", alors que la dette financière, elle, croît malheureusement selon ce rythme. Aussi, les pays du Sud sont contraints, par le biais des plans d’ajustement structurel, de se lancer dans des politiques économiques écologiquement destructrices dans le seul but d’honorer leurs dettes illégitimes.

Evidemment, ce détail n’a aucunement le don d’émouvoir les économistes néolibéraux. Rappelons-nous du rapport réalisé en 1991 par Larry Summers, économiste en chef de la Banque mondiale devenu ensuite secrétaire au Trésor de l’administration Clinton : selon lui, puisque le Tiers Monde manque de revenus et que le Nord possède trop d’industries polluantes, il suffit de délocaliser ces dernières dans le Sud pour satisfaire toutes les parties !

A cette analyse simpliste et autodestructrice, il convient d’opposer des alternatives adaptées à la gravité des problèmes économiques, sociaux et environnementaux qu’impliquent les dettes financière et écologique.

Quelle est la valeur de la dette écologique ?

Il est évidemment malaisé d’évaluer en monnaie sonnante et trébuchante la dette écologique du Nord à l’égard du Sud. Mais des ordres de grandeur destinés à faire avancer concrètement le débat existent.

En 1994, la RAFI (Rural Advancement Foundation International) a évalué à 30 milliards de dollars par an les bénéfices engrangés par l’industrie pharmaceutique du Nord grâce aux plantes médicinales et aux micro-organismes du Sud (op. cit., p. 28).

Au moment du Sommet de Kyoto, une estimation a été faite des excédents d’émissions de CO2 des pays industrialisés du Nord par rapport à la réduction recommandée par le Panel intergouvernemental de scientifiques sur le changement climatique. Il en ressort un service de la dette de CO2 de 30 à 59 milliards de dollars annuels pour le Nord à l’égard du Sud.

L’agence britannique Christian Aid a quant à elle évalué que pour les pays pauvres très endettés (PPTE), les créances annuelles de CO2 en termes de parité de pouvoir d’achat s’élèvent à 612 milliards de dollars - alors que leur dette financière totale culmine à 206 milliards ! (op. cit., p. 40).

Pistes alternatives

Des modèles de développement durables ne peuvent reposer sur des systèmes non durables d’exploitation des ressources naturelles. Parallèlement, la satisfaction des besoins fondamentaux des habitants de la planète ne peut être garantie si l’exploitation des ressources naturelles est monopolisée par les quelques pays industrialisés du Nord.

La compensation de la dette écologique accumulée par le Nord à l’égard du Sud est difficile à évaluer. Certes, l’annulation de la dette extérieure publique du Tiers Monde, dont une partie considérable est illégitime, serait un premier pas. Mais il ne serait pas suffisant en soi. Le simple fait que la dette financière du Tiers Monde est illégitime doit d’ailleurs suffire à son annulation.

Mais d’autres alternatives sont nécessaires pour enrayer le déficit écologique à l’échelle mondiale. Nous nous limi-terons ici à lancer quelques pistes :

· Consacrer l’allocation des subventions publiques aux investissements dans les énergies propres et renouvelables plutôt qu’à l’exploitation des combustibles fossiles ;
· Etablir une taxe mondiale sur les émissions de CO2 ;
· Réaliser un audit parallèle sur les origines de la dette financière et écologique ;
· Subordonner les règles du commerce mondial à des critères environnementaux permettant le respect et la régénération de la biosphère ;
· Déclarer l’eau, l’air, les semences et le vivant biens communs inaliénables de l’humanité soustraits à toute logique marchande ;
· Distinguer clairement les notions d’"invention" et de "découverte", afin de limiter les octrois de brevets aux "inventions" ;
· Promouvoir une agriculture "multifonctionnelle", c’est-à-dire prenant également en compte l’aspect environnemental ;
· Assurer une juste indemnisation des communautés indigènes et agricoles et garantir au Tiers Monde le droit de produire et de distribuer sur son territoire les médicaments de base, en particulier ceux susceptibles d’enrayer des épidémies telles le SIDA, le paludisme et la tuberculose ;
· Conclure un accord planétaire de réduction de 60% des émissions de CO2, ce que les Sommets de Kyoto, Bonn et Marrakech n’ont pas réussi à réaliser.

(tiré du site du CADTM, voir notre page de liens)