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Dette et réparations. Le cas du système des pensionnats indiens au Canada

lundi 22 février 2010, par Cécile Philippart


Tiré du site du CADTM
15 février


A partir de 1874 le gouvernement du Canada crée avec le soutien de différentes organisations religieuses, des établissements scolaires appelés « pensionnats indiens » à travers tout le pays à l’exception des provinces de Terre-Neuve, du Nouveau-Brunswick et de l’Île-du-Prince-Edouard.

Pendant plus d’un siècle, environ 150 000 enfants indiens, inuits et métis seront enlevés à leurs parents et forcés d’intégrer des pensionnats dont les deux principaux objectifs étaient les suivants. Tout d’abord il s’agissait d’isoler les enfants de leur famille et leur éviter toute influence de la part de leurs foyers, traditions et culture. En effet, les cultures et croyances spirituelles des Autochtones étaient considérées comme inférieures. Il s’agissait ensuite d’intégrer les enfants dans le pays par l’assimilation de la culture dominante et de tuer l’Indien en chacun d’eux.

Nombreux sont les enfants qui étaient mal nourris et mal logés dans les pensionnats indiens. De plus, la pratique de langues autochtones y était interdite, de même que la pratique et l’étude de leur propre culture, sous peine de châtiments corporels. A cela s’ajoutait le triste constat de l’absence de leurs parents auxquels ils avaient été arrachés. Certains élèves sont morts en pension, et d’autres n’ont jamais pu rentrer chez eux. Si des témoignages positifs ont été enregistrés de la part d’anciens pensionnaires concernant leur passage dans ces établissements, « leur histoire est de loin assombrie par les témoignages tragiques sur la négligence et l’abus émotifs, physiques et sexuels d’enfants sans défense et de leur séparation de familles et communautés impuissantes » |1|.

C’est ainsi qu’entre 1874 et 1996 auront existé 132 pensionnats indiens financés par l’Etat canadien et administrés conjointement par le gouvernement fédéral et principalement les Eglises catholique, anglicane, presbytérienne et unie selon les établissements |2|.

Au regard de cette partie noire de l’histoire du Canada et du sentiment d’injustice qu’elle inspire, nous nous réjouirons de la vague de revendications pour réparation qu’elle a provoquée : des poursuites judiciaires individuelles aux excuses de l’Etat et du clergé, en passant par la Convention de Règlement Relative aux Pensionnats Indiens.

A partir de 1991 débuteront plusieurs procès intentés par d’anciens élèves envers leurs bourreaux. Ces démarches individuelles de réparation jetteront alors les bases d’un grand processus de demande de reconnaissance, d’excuses et de réparations pour les abus dont ont été victimes de nombreux élèves et pour le racisme inhérent au système des pensionnats indiens.

Au fil des années nonante, les principales Eglises impliquées dans l’administration des pensionnats indiens, à l’exception de l’Eglise catholique, présenteront tour à tour leurs excuses aux peuples autochtones.
Ainsi l’Eglise anglicane présenta ses excuses le 6 août 1993 par la voix du Primat de l’Eglise anglicane au Canada, l’Archevêque Michael Peers. Dans son discours, ce dernier fera également part de ses regrets au nom de l’Eglise anglicane en disant « Je suis désolé, plus que je ne pourrais l’exprimer, que nous ayons fait partie d’un système qui vous a arraché, vous et vos enfants, à vos maisons et familles. Je suis désolé, plus que je ne pourrais l’exprimer, que nous ayons tenté de vous remodeler à notre image en vous éloignant de votre langue et de vos signes identitaires » |3|. C’est ensuite le 9 juin 1994 que l’Eglise presbytérienne du Canada présenta ses excuses comme approuvées par son assemblée générale, reconnaissant l’ampleur de son implication en confessant que « l’Eglise presbytérienne du Canada a estimé savoir mieux que les Aborigènes eux-mêmes ce qui était bon pour eux » |4| et que « l’origine de la souffrance [que nous avons] provoquée se trouve dans les attitudes et les valeurs du colonialisme ouest-européen » |5|. C’est enfin en 1998 que l’Eglise Unie du Canada a quant à elle présenté ses excuses aux anciens élèves des pensionnats indiens, à leurs familles et à leurs communautés, par la voix de son modérateur, le très révérend Bill Phipps, qui notamment prendra l’engagement suivant : « alors que nous faisons route sur le difficile chemin du repentir, de la réconciliation et de la guérison, nous nous engageons à ne plus jamais utiliser notre pouvoir pour blesser les autres en manifestant un comportement de supériorité raciale et spirituelle » |6|. Enfin, si les congrégations et diocèses catholiques impliqués dans la gestion des pensionnats ont présentés leurs excuses aux peuples autochtones, il n’en est pas de même pour l’Eglise. Cette dernière l’explique par le fait que la communauté catholique du Canada n’a pas de structure centrale. Le Pape Benoît XVI a cependant exprimé ses regrets et beaucoup espèrent des excuses papales dans un avenir proche.

En ce qui concerne l’Etat canadien, c’est en 1998 qu’Ottawa reconnaîtra les injustices et les sévices subis par les communautés autochtones lors d’excuses officielles présentées par la voix de Jane Steward alors Ministre des Affaires indiennes. Ces excuses ayant à l’époque été considérées comme insuffisantes quant à la question des pensionnats indiens, le Premier ministre Stephen Harper présentera 10 ans plus tard, le 11 juin 2008, des excuses complètes au nom des Canadiens dans un discours relatif aux pensionnats indiens, soulignant notamment que « il n’y a pas de place au Canada pour les attitudes qui ont inspiré le système des pensionnats indiens, pour qu’elles puissent prévaloir à nouveau » |7|.

Dans le but de « mettre au point une entente en vue d’un règlement équitable et durable des séquelles des pensionnats indiens » |8|, des discussions ont commencé dans les années 2000 entre le gouvernement du Canada, les avocats d’anciens élèves, les avocats d’entités religieuses, et d’autres représentants d’anciens élèves comme l’Assemblée des Premières Nations et d’autres organisations autochtones. Ses négociations donneront naissance au règlement de recours collectif le plus important de l’histoire du Canada, la Convention de Règlement Relative aux Pensionnats Indiens (CRRPI), entrée en vigueur le 19 septembre 2007.

Les mesures prévues par le CRRPI et dont peuvent bénéficier les anciens élèves en vue de réparer les séquelles du système des pensionnats indiens, sont à la fois individuelles et collectives. Elles se déclinent en cinq volets : le Paiement d’Expérience Commune qui prévoit une indemnisation par année de fréquentation d’un pensionnat pour chaque ancien résident ou son héritier ; le Processus d’Evaluation Indépendant qui est « le seul moyen par lequel un ancien élève peut soumettre une réclamation pour les abus physiques graves, sévices sexuels ou certains actes fautifs ayant entraîné de graves conséquences psychologiques » |9| et ainsi obtenir une indemnité à cet égard ; la Commission de vérité et de réconciliation qui est à la fois un espace de parole pour les victimes et un outil de sensibilisation du public canadien au régime des pensionnats indiens et à ses répercussions intergénérationnelles ; le volet Santé et Guérison qui est composé de deux programmes de l’Etat pour offrir aux victimes un accès à des soins et à un mieux-être émotionnel, ainsi que pour soutenir des projets d’aide aux victimes à travers tout le pays ; et enfin l’Initiative de commémoration qui prévoit des fonds notamment pour perpétuer le souvenir et promouvoir les langues, cultures et valeurs traditionnelles des Autochtones.

Après quelques années de mise en pratique il a été souligné lors d’une table ronde à Montréal, réunissant en juin 2009 les représentants des différents acteurs impliqués, que des difficultés persistaient sur le terrain, que les indemnisations financières étaient insuffisantes pour régler tous les problèmes ou encore qu’il manquait de programmes sociaux adaptés.

Certes ce processus de réparation n’est pas parfait, certes beaucoup de travail reste à faire, certes il est probable que la blessure reste à jamais ouverte, mais ce cas a cependant le mérite de mettre en avant un système de réparation, au niveau moral, historique et financier, qui ne peut que nous encourager à continuer à demander réparation pour les préjudices subis par toutes les victimes dans le monde marquées à jamais au fer rouge du colonialisme et de l’inhumanité.

La question des excuses et réparations au Canada a fait l’objet d’une présentation de Cécile Philippart à l’occasion du week-end "Dette et réparations" organisé par le CADTM les 14 et 15 novembre 2009. Cliquez ici pour accèder aux différents exposés tenus à cette occasion.

Notes
|1| « Le Premier ministre Harper présente des excuses complètes au nom des Canadiens relativement aux pensionnats indiens », Discours du 11 mai 2008, Ottawa (Ontario), http://www.pm.gc.ca/fra/media.asp?i..., 2p.

|2| Pour la liste complète des établissements et leur administration, consulter le site web officiel de la Cour dans le règlement du Litige en Recours collectif des Pensionnats Indiens : www.residentialschoolssettle...

|3| « I am sorry, more than I can say, that we were part of a system that took you and your children from home and family. I am sorry, more than I can say, that we tried to remake you in our image, by taking you your language and your signs of identity”, in A Living Apology, Toronto, Automne 2008, www.anglican.ca/rs/apology/i..., 1p.

|4| « […]the Presbyterian Church in Canada presumed to know better than Aboriginal peoples what was needed for life », in “The confession of the Presbyterian Church as adopted by the General Assembly, June 9th, 1994”, Toronto, www.rememberingthechildren.c..., 1p.

|5| « […] the roots of the harm we have done are found in the attitudes and values of western European colonialism […]”, ibidem.

|6| Eglise Unie du Canada, « Excuses aux anciens élèves des pensionnats amérindiens de l’Eglise Unie, à leurs familles et à leurs communautés », Toronto, 1998, www.united-church.ca/fr/beli..., 1p.

|7| « Le Premier ministre Harper présente des excuses complètes au nom des Canadiens relativement aux pensionnats indiens », Discours du 11 mai 2008, Ottawa (Ontario), http://www.pm.gc.ca/fra/media.asp?i..., 2p.

|8| Ministère des Affaires indiennes et du Nord Canada, Document d’information sur les pensionnats indiens, Ottawa, 25 avril 2008, http://www.ainc-inac.gc.ca/ai/rqpi/...

|9| Ministère des Affaires indiennes et du Nord Canada, « Processus d’évaluation indépendant », http://www.ainc-inac.gc.ca/ai/rqpi/..., Ottawa, 1p.