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Discours d’ouverture du XVe Congrès mondial de la IVe Internationale

jeudi 1er mai 2003, par Livio Maitan

L’intervalle entre ce XVe Congrès mondial et le congrès précédent est inhabituelle par rapport à notre tradition. Certes, ce retard dépend de nos faiblesses organisationnelles. Mais, surtout pour les dernières années, il est dû dans une très large mesure à la relance de nos organisations nationales et à leur engagement de plus en plus ample dans les nouvelles luttes et dans les nouveaux mouvements sociaux, ce qui a rendu très difficile de fixer des échéances que tout le monde puisse respecter. Même aujourd’hui, certaines organisations n’ont pas pu envoyer des délégations correspondant à leur consistance réelle.

Le congrès de 1995 s’était déroulé, il est vrai, six mois après le mouvement insurrectionnel au Chiapas. Mais le mouvement ouvrier et anti-impérialistes restait, le plus souvent, au creux de la vague. Faut-il rappeler, par exemple, qu’on était encore avant les grandes grèves de novembre-décembre 1995 en France, qui auraient, en même temps confirmé le potentiel combatif persistant de couches importantes du prolétariat et représenté une anticipation des luttes et des mobilisations massives qui se seraient produites par la suite, aussi bien en Europe que dans d’autres continents.

Il n’est pas inutile de revenir un instant sur la portée des reculs et des défaites des années 1980 et 1990, dont l’incidence a été extrêmement lourde sur le rapport de forces au niveau mondial et encore plus, peut-être, sur la dynamique rétrograde des prises de conscience. Le mouvement ouvrier et populaire avait subi au long de son histoire des défaites plus dramatiques, allant de 1922 en Italie, 1923 en Allemagne et de l’écrasement de la révolution dans l’État espagnol aux massacres de 1965 en Indonésie et de 1973 au Chili. Mais ce furent des défaites dans des affrontements majeurs avec les classes dominantes et, presque immédiatement après ces défaites, la résistance commençait dans la clandestinité et se posait la question de savoir comment amorcer la reconstruction.

Au début des années 1990, les partis sociaux-démocrates, dans les pays où ils avaient des racines historiques lointaines, étaient désormais les instruments directs de l’offensive restauratrice du néolibéralisme et s’engageaient au premier plan dans des guerres impérialistes, dans cette succession qui risque de déboucher sur une nouvelle entreprise sanglante dans les semaines qui viennent. En convergence temporaire, l’Union Soviétique et les autres sociétés bureaucratisées d’Europe orientale s’écroulaient en déclenchant un processus de restauration capitaliste tout court. Tout cela était perçu par des centaines de millions de militants et militantes non seulement comme une défaite majeure, une évolution négative du rapport de forces à l’échelle internationale, mais aussi - et très souvent surtout - comme une perte d’identité, la perte de sa propre raison d’être.

La IVe Internationale, fondée en opposition au stalinisme et pour continuer la bataille des communistes contre la social-démocratie, était en condition de saisir les aspects contradictoires de ces processus. Mais nous ne pouvions nous non plus être à l’abri des ravages qui bouleversaient le mouvement ouvrier dans son ensemble. Cela explique une série de coups que nous avons subi nous aussi tout au long des années 1990.

Comme nous le verrons dans nos débats, la date symbolique de Seattle marquait l’ouverture d’une nouvelle étape, dont les traits marquants sont apparus beaucoup plus nettement aux trois assises fondatrices de Porto Alegre et à la gigantesque manifestation de Florence. C’est dans ce contexte que notre mouvement a connu un nouvel essor en participant activement aux nouvelles luttes et aux nouveaux mouvements et en y jouant un rôle qu’ont apprécié à juste titre tous ceux avec qui nous avons collaboré dans l’esprit pluraliste le plus ouvert.

En principe, nous n’avons jamais souffert de cette maladie fatale du mouvement ouvrier qu’est le crétinisme parlementaire, même si nous avons subi, à différentes époques, des dérives, du Sri Lanka à des pays d’autres continents. Donc, nous n’avons pas peur de souligner comme un reflet de notre influence croissante le fait que dans la dernière décennie nous avons eu des élus dans une série de pays, du Brésil aux Philippines, du Danemark au Portugal et au Parlement européen. Au Brésil, un camarade comme Miguel Rossetto, dont nous connaissons les qualités et l’esprit militant, est aujourd’hui membre du gouvernement surgi du succès populaire sans précédent qu’a représenté l’élection de Lula. Miguel a assumé une responsabilité cruciale avec la tache d’accomplir une réforme agraire radicale, susceptible de déclencher une dynamique plus générale de rupture du système. Nous allons suivre et soutenir sa bataille, appuyée par tous les secteurs les plus avancés du Parti des travailleurs et le Mouvement des sans terre, et, en faisant taire une angoisse sous-jacente pour la difficulté extrême de l’entreprise, nous lui exprimons dans ce congrès notre solidarité la plus chaleureuse.

Aux premières batailles de l’Opposition de gauche internationale ont contribué des jeunes militants, hommes et femmes, formé(e)s politiquement dans le creuset des années de la révolution d’Octobre et de la fondation de la IIIe Internationale. Une deuxième génération politique a émergée et a donné une contribution majeure à la construction de notre mouvement à la fin de la Seconde guerre mondiale. Une troisième, qui reste présente dans cette salle, est la génération de 1968 et des luttes des années suivantes. Par la suite, il y a eu une sorte de vide, trop long, peut-être. Mais aujourd’hui - voilà le signe le plus clair du changement qui est en train de se produire - une quatrième génération est active et représentée, elle aussi, dans cette salle, bien que dans une mesure qui ne reflète pas suffisamment son rôle dans les luttes de nombreux pays. Cette génération, qui n’a pas subi l’usure de reculs et de défaites majeurs, mûrit dans un contexte dramatiquement explosif. Elle prend conscience de plus en plus de l’enjeu qui est devant nous : éviter de précipiter dans la barbarie, d’assister à la destruction de la planète. Sa motivation est, donc, existentielle au sens le plus strict du terme. Pour emprunter une métaphore poignante utilisée par un intellectuel révolutionnaire des États-Unis à propos d’intellectuels d’autres époques, ces jeunes sont et peuvent se percevoir comme des « exiles from a future time », des exilés d’un temps futur. C’est pourquoi ils luttent pour échapper à cet exil, pour rendre possible un monde nouveau.

J’ai participé à quatorze des quinze congrès de la IVe Internationale, en ratant le premier ne fut-ce que pour une raison d’age. Si quelqu’un me demandait si j’ai une idée de ce que pourrait être notre prochain congrès, je serai tenté d’esquisser deux hypothèses :

- Si ce congrès se tenait dans le prolongement de la dynamique actuelle, nous connaîtrions de toute façon une transformation encore plus grande que celle que nous connaissons maintenant.

- Mais, deuxième hypothèse, si la dynamique actuelle s’approfondissait, se généralisait et aboutissait à des secousses révolutionnaires encore plus profondes que celles d’aujourd’hui, nous pourrions espérer que quelque part dans le monde, à une date qui pourrait s’avérer plus décisive que mars 1919 (fondation de la IIIe Internationale) et septembre 1938 (fondation de la IVe Internationale) se tienne des assises où se retrouvent ensemble toutes les forces révolutionnaires les plus valables, indépendamment de leurs origines et de leurs parcours, pour donner naissance à un mouvement ouvrier international qualitativement nouveau, capable d’accomplir les taches urgentes et dramatiques qui sont déjà aujourd’hui et seront encore plus dans le futur à l’ordre du jour du genre humain !

(Le Dossier publié ici est tiré du dernier numéro d’Inprecor)