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ÉTATS-UNIS : Obama s’entoure de néolibéraux

lundi 22 décembre 2008

Barack Obama a fait entrer, dans son équipe, les plus conservateurs des conseillers démocrates, ceux-là mêmes qui ont organisé la déréglementation forcenée de la fin des années 1990. Damien Millet et Éric Toussaint, porte-parole du Comité pour l’annulation de la dette du tiers monde (CADTM), présentent la cohérence du choix d’Obama à travers trois noms emblématiques : Robert Rubin, Lawrence Summers et Timothy Geithner.


Rouge n° 2279, 18/12/2008


Premier en piste, Robert Rubin a été secrétaire au Trésor entre 1995 et 1999. Dès son arrivée, il sera confronté à la crise financière au Mexique, premier grand échec du modèle néolibéral dans les années 1990. Par la suite, il imposera, avec le FMI, les traitements de choc qui vont aggraver les crises en Asie du Sud-Est, en 1997-1998, puis en Russie et en Amérique latine, en 1999. À cette époque, Rubin ne doute pas des bienfaits de la libéralisation et il contribue résolument à imposer aux populations des pays émergents des politiques qui dégradent leurs conditions de vie et augmentent les inégalités. Aux États-Unis, il pèsera de tout son poids pour obtenir l’abrogation du Glass Steagall Act, ou Banking Act, en place depuis 1933, qui, notamment, déclarait incompatibles les métiers de banque de dépôt et de banque d’investissement. La porte est alors grande ouverte pour toutes sortes d’excès de la part de financiers avides de profits, qui déboucheront sur la crise internationale actuelle. Cette abrogation a aussi permis la fusion de Citicorp avec Travelers Group pour former le géant bancaire Citigroup. Par la suite, Robert Rubin sera l’un des principaux responsables de Citigroup, que le gouvernement américain a dû, en novembre, sauver dans l’urgence en garantissant pour plus de 300 milliards de dollars d’actifs. Un tel bilan n’empêche pas Rubin de devenir aujourd’hui un des principaux conseillers de Barack Obama.

Casseroles néolibérales

Deuxième personnalité en scène, Lawrence Summers hérite du poste de directeur du Conseil économique national de la Maison Blanche. Son parcours comporte pourtant un certain nombre de taches qui auraient dû être indélébiles. En décembre 1991, alors économiste en chef de la Banque mondiale, Summers a osé écrire dans une note interne : « Les pays sous-peuplés d’Afrique sont largement sous-pollués. La qualité de l’air y est d’un niveau inutilement élevé par rapport à Los Angeles ou Mexico. Il faut encourager une migration plus importante des industries polluantes vers les pays moins avancés. Une certaine dose de pollution devrait exister dans les pays où les salaires sont les plus bas. Je pense que la logique économique qui veut que des masses de déchets toxiques soient déversées là où les salaires sont les plus faibles est imparable. [...] L’inquiétude [à propos des agents toxiques] sera de toute évidence beaucoup plus élevée dans un pays où les gens vivent assez longtemps pour attraper le cancer que dans un pays où la mortalité infantile est de 200 pour 1 000 à cinq ans1. » Il ajoute, toujours en 1991 : « Il n’y a pas de [...] limites à la capacité d’absorption de la planète susceptibles de nous bloquer dans un avenir prévisible. Le risque d’une apocalypse due au réchauffement du climat ou à toute autre cause est inexistant. L’idée que le monde court à sa perte est profondément fausse. L’idée que nous devrions imposer des limites à la croissance à cause de limites naturelles est une erreur profonde ; c’est en outre une idée dont le coût social serait stupéfiant si jamais elle était appliquée2. » Avec Summers aux commandes, le capitalisme productiviste a un bel avenir.

Devenu secrétaire au Trésor sous Clinton, en 1999, il fera pression sur le président de la Banque mondiale, pour que celui-ci se débarrasse de Joseph Stiglitz, très critique sur les orientations néolibérales que Summers et Rubin mettaient en œuvre aux quatre coins de la planète. Après l’arrivée de George W. Bush, il poursuivra sa carrière en devenant président de l’université de Harvard et se signalera particulièrement, en février 2005, en se mettant à dos toute la communauté universitaire. Interrogé sur les raisons pour lesquelles on retrouve peu de femmes à un poste élevé dans le domaine scientifique, il affirmera que celles-ci sont intrinsèquement moins douées que les hommes pour les sciences, écartant comme explications possibles l’origine sociale et familiale ou une volonté de discrimination3. Cela provoquera une grande polémique, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’université4. Malgré ses excuses, les protestations d’une majorité de professeurs et d’étudiants de Harvard l’obligeront à démissionner en 2006. Sa biographie, consultable sur le site de l’université de Harvard, au moment de sa présidence, affirme qu’il a « dirigé l’effort de mise en œuvre de la plus importante déréglementation financière de ces 60 dernières années ». On ne saurait être plus clair.

Pompiers pyromanes

Troisième personnalité choisie par Obama, Timothy Geithner vient d’être nommé secrétaire au Trésor. Actuellement président de la Banque centrale de New York, il a été sous-secrétaire au Trésor chargé des affaires internationales, entre 1998 et 2001. Adjoint successivement de Rubin et Summers, il a été actif notamment au Brésil, au Mexique, en Indonésie, en Corée du Sud et en Thaïlande, autant de symboles des ravages de l’ultralibéralisme, qui a provoqué de graves crises durant cette période.

Les mesures préconisées par ce trio infernal ont fait payer le coût de la crise aux populations de ces pays. Rubin et Summers ont été les mentors de Geithner et, aujourd’hui, l’élève rejoint ses maîtres. Nul doute qu’il va continuer à défendre les grandes institutions financières privées, sourd aux droits humains fondamentaux, bafoués aux États-Unis comme ailleurs suite aux politiques économiques qu’il défend avec véhémence. Prétendre reréguler une économie mondiale déboussolée en donnant les leviers de décision à ceux qui l’ont dérégulée aux forceps revient à vouloir éteindre un incendie en faisant appel à des pompiers pyromanes. ■

Damien Millet et Éric Toussaint

1. The Economist du 8 février 1992 ainsi que The Financial Times du 10 février 1992 sous le titre « Préservez la planète des économistes ».

2. Lawrence Summers, à l’occasion de l’assemblée annuelle de la Banque mondiale et du FMI, à Bangkok, en 1991, dans une interview avec Kirsten Garrett, « Background Briefing », Australian Broadcasting Company.

3. The Financial Times, 26-27 février 2005.

4. La polémique a été également alimentée par son attaque contre Cornel West, un universitaire noir et progressiste, professeur à l’université de Princeton. Summers, prosioniste notoire, dénonça West comme antisémite parce que celui-ci soutenait l’action des étudiants qui exigeaient un boycott d’Israël tant que son gouvernement ne respecterait pas les droits des Palestiniens. (The Financial Times, 26-27 février 2005).