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Irak-Etats-Unis

Ecroulement des valeurs morales après la "libération", à qui la faute ?

Par Robert Fisk

dimanche 13 avril 2003

Le pillage est mentionné dans la Convention de Genève, tout comme dans laConvention de la Hague de 1907
Parlons de crimes de guerre.

Oui, je connais les crimes de guerre de Saddam Hussein. Il a massacré des innocents, gazé les Kurdes, torturé son peuple et il est vrai aussi que nous sommes restés bons amis avec ce boucher pendant plus de la moitié de son horrible carrière au cours de laquelle on pourrait lui imputer aussi la mort d’un million de personnes pendant la guerre contre l’Iran de 1980 à 1988.Mais tandis que nous nous félicitions mutuellement pour la "libération" de Bagdad, un évènement qui est en train de tourner rapidement en cauchemar pour bon nombre de ses habitants, il serait bon de rappeler comment nous avons mené cette guerre idéologique.

Alors commençons par la fin avec ce pillage qu’on aurait pu intituler "autant en emporte le vent" et l’anarchie avec lesquels la population Irakienne a choisi de célébrer la "libération" et la "démocratie" que nous leur apportés. Tout a commencé à Bassora, bien sur, avec la réaction scandaleuse des Britanniques devant l’orgie de pillage qui s’empara de la ville. Notre ministre de la défense, Geoff Hoon, a fait quelques remarques ridicules au sujet de cet état de choses, en suggérant devant la Chambre des Communes que la population de Bassora était simplement en train de "libérer" - encore ce mot - les biens du parti Baas. Et l’armée Britannique a aussitôt approuvé cette absurdité.

Alors que les images du pillage à Bassora faisaient le tour du monde, le Lieutenant Colonel Hugh Blackman du bataillon des Royal Scots Dragoon Guards a joyeusement raconté à la BBC "qu’il n’avait absolument pas à s’en mêler". Mais évidemment le Colonel Blackman devait tout à fait "s’en mêler". Le pillage est traité par une clause spécifique de la Convention de Genève, tout comme la Convention de la Hague de 1907 sur laquelle les délégués de Genève s’étaient appuyés pour définir les "règles de la guerre". "Le Pillage est interdit", dit la convention de Genève de 1949, et le Colonel Blackman et M. Hoon devraient jeter un coup d’oeil à "Crimes de Guerre", publié en coordination avec le Département de Journalisme de l’Université de Londres, la page 276 est la plus impressionnante, pour comprendre ce que cela signifie. Lorsqu’une puissance occupante prend le contrôle d’un pays, elle devient automatiquement responsable de la protection des civils, de leurs biens et des institutions. Ainsi, les troupes Américaines à Nasiriyah sont automatiquement devenus responsables de ce chauffeur qui fut assassiné pour sa voiture dès le premier jour de la "libération" de la ville. Les Américains à Bagdad étaient responsables des ambassades d’Allemagne et de la Slovaquie qui ont été saccagées par ces centaines d’Irakiens, et du Centre Culturel Français, qui fut attaqué, et de la Banque Centrale Irakienne, qui fut incendiée.

Mais les Britanniques et les Américains ont tout simplement ignoré cette notion, pourtant couverte par les conventions et le droit international. Et nous les journalistes, nous les avons laissés faire. Nous avons applaudi comme des enfants lorsque les Américains ont "aidé" les Irakiens à déboulonner la statue de Saddam Hussein devant les caméras de télévision cette semaine, et nous avons continué à parler de la "libération" de Bagdad comme si la majorité des civils là-bas étaient en train de jeter des fleurs aux soldats au lieu de faire des queues avec angoisse devant les points de controle tout en assistant au pillage de la capitale.

Nous les journalistes, nous avons aussi participé à l’abandon d’autres Valeurs morales dans cette guerre. Prenez par exemple le bombardement sauvage du quartier résidentiel de Mansour à Bagdad la semaine dernière. Les armies Anglo-américaines - ou "coalition" comme s’obstine à les appeler la BBC -ont affirmé qu’ils pensaient que Saddam et ses deux fils malfaisants s’y trouvaient. Alors ils ont bombardé les civils de Mansour et ont tué au moins 14 personnes innocentes qui étaient pratiquement tous - et ceci devrait intéresser les croyants que sont Messieurs Bush et Blair - des chrétiens.
Nous aurions pu espérer que lendemain matin le service radio de BBC World Service pose la question de savoir si le bombardement de civils ne constituait pas une sorte d’acte immorale, peut-être même un crime de guerre, malgré notre grand désir de tuer Saddam. Pas du tout. Le présentateur à Londres a décrit le massacre de ces civils innocents comme "une nouvelle tournure" dans la guerre pour abattre Saddam - comme si le fait de tuer des civils, en toute connaissance de cause et de sang froid, n’avait pas d’importance si c’était pour tuer notre tyran préféré. Le correspondant de la BBC au Qatar - où les gars du CentCom se sont pompeusement vantés d’avoir des informations "en temps réel" (qui se sont révélées fausses par la suite) selon lesquelles Saddam était présent - a employé le jargon militaire habituel pour justifier l’injustifiable. La "coalition", annonça-t-il, avait des "informations périssables", c’est-à-dire qu’il fallait faire vite et qu’il n’y avait pas le temps de vérifier si des innocents seraient tués ou pas dans l’action, et que cette "information déclenchant" (je cite encore une fois cet envoyé révoltant de la BBC) n’était pas "sans risques".

Puis il s’est mis à décrire, sans l’ombre d’une hésitation sur les implications morales, comment les Américains avaient lancé quatre bombes d’une tonne - "des bombes briseurs de bunkers afin de raser les maisons civiles". Il s’agit bien-sur du même matériel que l’aviation US a largué dans les montagnes de Tora Bora pour tuer Ben Laden. A présent nous les employons, en toute connaissance de cause, sur les frêles maisons des habitants de Bagdad - des gens qui par ailleurs méritent de recevoir notre "libération" - dans l’espoir qu’avec un peu de chance et quelques "informations" douteuses sur Saddam, nous toucherions le gros lot.

La Convention de Genève est très prolixe sur ce sujet. Elle définit précisément les civils comme des personnes à protéger, comme des personnes qui doivent bénéficier de la protection des belligérants même lorsque ces derniers se retrouvent en présence d’adversaires armés. La même protection qui fut exigée pour les civils au Sud Liban lorsque les Israéliens déclenchèrent leur opération brutale "les raisins de la colère" en 1996. Lorsqu’un pilote Israélien, par exemple, tira un missile Hellfire "made in USA" sur une ambulance, tuant 3 enfants et deux femmes, les Israéliens déclarèrent qu’un combattant du Hezbollah se trouvait à l’intérieur. Il s’avéra que l’affirmation était fausse. Mais Israël fut condamné à raison pour avoir tué des civils dans l’espoir de tuer un combattant ennemi. A présent nous faisons exactement la même chose. Et Ariel Sharon doit être content. Finis les gémissements occidentaux contre Israël après que des bombes d’une tonne aient été larguées sur Mansour.
Ces crimes sont commis de plus en plus souvent. Le massacre de plus de 400 civils dans l’abri anti-aérien d’Amariyah à Bagdad en 1991 lors de la Guerre du Golfe fut accompli dans l’espoir de tuer Saddam. Pourquoi ? Pourquoi sommes nous incapables de respecter les lois de la guerre, chose que nous exigeons des autres ? Pourquoi les journalistes, encore une fois, et guerre après guerre, se rendent-ils complices de cette immoralité en transformant un acte cruel et illégal en une "nouvelle tournure" ou une "information périssable" ?

Les guerres ont pour habitude de transformer des gens par ailleurs normalement sains d’esprit en supporters d’équipe locale, à transformer des journalistes rationnels en de vilains petits soldats de pacotille. Et pourtant nous devrions emporter les textes de la Convention de Genève avec nous, avec le petit libre de l’Université de Londres. Parce que les seuls à tirer profit de nos crimes de guerre sont la prochaine génération de Saddam Husseins.

(tiré du site À l’encontre)