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Équateur : coup d’État, « lumpen golpe » ou déstabilisation ?

jeudi 7 octobre 2010, par Thomas Cantaloube

L’Équateur a le triste privilège de passer pour le modèle original de la « République bananière » façon Tintin. Non seulement parce que le pays produit et exporte beaucoup de bananes, mais aussi parce que de multiples renversements de présidents émaillent l’histoire du pays, jusqu’à très récemment (cinq chefs d’État ces dix dernières années). Avec l’arrivée de Rafael Correa au pouvoir en janvier 2007 – et sa réélection au premier tour en 2009 – ce cycle de coups, contre-coups et démissions forcées a semblé s’interrompre.

Une des principales raisons en est la popularité de Correa, homme de gauche qui se dit proche d’Hugo Chavez, sachant que la plupart des coups en Équateur ont lieu une fois que le président perd son soutien populaire. L’autre caractéristique des révoltes équatoriennes est qu’elles sont généralement fort peu violentes.

Seulement jeudi 30 septembre, les événements ont quelque peu contredit ce schéma. Non seulement Rafael Correa a dû affronter – pendant plusieurs heures – des policiers en armes qui voulaient attenter à sa vie, mais huit personnes ont été tuées par balles, et des centaines blessées, au cours d’affrontements entre forces de police dissidentes, armée loyaliste et manifestants soutenant le pouvoir en place. Aujourd’hui encore, le déroulé précis des événements est sujet à débat, mais plus encore, l’interprétation qui en est faite : s’est-il agi, comme le proclame Correa et son gouvernement, d’une véritable tentative de coup d’État, ou seulement de manifestations de mécontentement qui ont mal tourné, comme le soutient l’opposition ?

Les faits essentiels sont connus. Jeudi matin, des policiers protestant contre une réforme touchant à leur bonus de fin d’année, et à certaines de leurs prérogatives qui permettaient de « mettre un peu d’argent de côté » (la collecte des amendes par exemple), entreprennent d’occuper des casernes et de bloquer certains axes routiers. Rafael Correa se rend alors en personne dans une des casernes pour discuter avec les mécontents. La discussion s’envenime au point que le président doit être évacué, au milieu des gaz lacrymogènes, dans une clinique adjacente. Il y reste une dizaine d’heures, pendant que le pays entier s’arrête de fonctionner : routes fermées, commerces fermés, aéroports bloqués (à Quito, il s’agit juste de techniciens sans armes), et bientôt médias suspendus par ordre du gouvernement. Il n’y a plus que la télévision d’État pour émettre, et celle-ci évoque une tentative de coup d’État. Des manifestants descendent dans la rue pour soutenir le président.

En fin de soirée, des commandos de l’armée viennent secourir Correa et « l’exfiltrer » hors de la clinique (des témoignages contradictoires expliquent que Correa n’était pas vraiment séquestré et qu’il aurait pu quitter les lieux avant et pacifiquement). Les combats sont violents. Le président regagne son palais au centre de Quito et prononce un discours musclé où il s’en prend aux putschistes (« qui ne seront pas oubliés ni pardonnés ») et à leurs commanditaires (il accuse nommément l’ancien chef d’État Lucio Gutierez).

Trois jours plus tard, Rafael Correa garde solidement la main sur les rênes du pays, il a renoncé à ses menaces de dissoudre le Parlement, et il explique qu’il va clarifier la loi qui a mis le feu aux poudres. Trois colonels de la police ont été arrêtés puis relâchés avec interdiction de quitter le pays. D’un côté, le président semble jouer l’apaisement. De l’autre, il continue de proclamer haut et fort qu’on a voulu le renverser, et fait le lien avec le coup d’État contre Hugo Chavez, en 2002 au Venezuela.

À l’appui de cette thèse, le gouvernement et une partie de la gauche soulignent la violence des policiers – qui s’en sont pris physiquement à Correa et à ses gardes du corps – et qui ont fait usage de leurs armes à feu. Ils notent également que la révolte policière était organisée d’un bout à l’autre du pays, qu’elle avait été préparée et coordonnée par la distribution de tracts et la circulation d’emails. Enfin, ils soutiennent que le mouvement des policiers visait bel et bien à paralyser le pays afin de provoquer une réaction contre le gouvernement.

La théorie d’un « lumpen golpe »

D’un autre côté, l’opposition de droite et un certain nombre d’observateurs internationaux sont bien plus sceptiques. Ils reconnaissent que les policiers mécontents ont dérapé, mais que, jamais, ils n’ont voulu renverser le président. Ils en veulent pour preuve le fait qu’à aucun moment, l’état-major militaire n’a épousé la cause des forces de sécurité, et que c’est l’armée qui a secouru Correa. De plus, le contrôle du pays ne lui a jamais échappé. Ils remarquent que l’un de principaux ténors de l’opposition, le maire de Guayaquil, Jaime Nebot, a immédiatement défendu la démocratie et dénoncé les policiers rebelles ; et que le supposé inspirateur du coup, Lucio Gutierez, était ce jour-là au Brésil (au titre d’observateur électoral !). Ils remarquent enfin que la plupart des gouvernements étrangers, États-Unis en tête, ont immédiatement dénoncé les agissements des policiers et apporté leur soutien à Correa.

Chaque partie a évidemment un intérêt politique à soutenir son point de vue. Correa est trop content de pouvoir « imiter » son allié Chavez et de surfer sur la geste héroïque des chefs d’État sud-américains soutenus par le peuple contre les « contre-révolutionnaires » (quand tant d’entre eux ont été renversés par ces mêmes forces). Aussi bien Hugo Chavez en 2002 que le Bolivien Evo Morales en 2008 sont sortis renforcés de ce genre de situation. Dans l’opposition, nul n’a envie de se retrouver associé à un mouvement mal préparé, mal orchestré, pas soutenu, et qui s’avère, au final, être un échec retentissant.

Dans cet affrontement de positions (un Coup d’État avec un grand C d’un côté, un mouvement d’humeur disproportionné de l’autre), il existe néanmoins une appréciation médiane, qui qualifie ce qui s’est passé jeudi 30 septembre de « lumpen golpe », c’est-à-dire un coup d’État de pacotille. « On ne peut pas exclure que les policiers, dont les revendications étaient avant tout corporatistes, aient souhaité entraîner derrière eux les syndicats et les mouvements indigènes, qui se disent mal traités par le gouvernement Correa même si celui a repris nombre de leurs idées », explique le journaliste et chercheur Marc Saint-Upéry, qui vit à Quito et a suivi en direct ces événements. « Comme souvent en Équateur, une situation de paralysie et de mécontentement aurait pu faire chuter le gouvernement et profiter à l’opposition. »

Une autre hypothèse, pas si éloignée, mais un peu plus sombre, est évoquée par un des principaux ministres de Correa, qui en parle en privé mais ne veut pas se prononcer publiquement. Selon sa lecture des événements, un projet de déstabilisation existait certainement, sous une forme peu élaborée. Mais, en se rendant dans la caserne, en n’étant pas du tout au courant de ce qui pouvait se tramer, Correa a déstabilisé les putschistes potentiels. Ils ont mal réagi et, au final, ont tenté d’assassiner le président dans un mouvement de vengeance, une fois qu’ils avaient compris que l’armée viendrait le secourir.

Le ministre poursuit : ayant désormais compris qu’une grosse poignée de policiers, dont certains liés à des intérêts criminels et au trafic de drogue, complotaient réellement contre lui – et même s’ils n’entendaient pas prendre le pouvoir d’un seul coup jeudi 30 septembre – Correa ne peut pas se permettre de les virer du jour au lendemain. Car, dans un pays tel que l’Équateur, des centaines de policiers sans emploi, et sans affection pour leur gouvernement, ont vite fait de former des bandes paramilitaires, comme celles qui existent en Colombie ou au Mexique. Ce qui explique la mansuétude actuelle contre ceux qui ont attenté à la vie du président, en dépit de la promesse qu’ils ne seraient « ni oubliés, ni pardonnés ».


Paru sur Mediapart.