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États-Unis : Politique spectacle

jeudi 11 septembre 2008, par Simon Marceau

Les conventions démocrate et républicaine se sont tenues, en août et au début du mois de septembre. Pouvoir d’achat, situation économique, politique étrangère : les candidats ont dû se livrer à un périlleux exercice de synthèse.


États-Unis : Politique spectacle

Paru dans Rouge n° 2265, 11/09/2008


Les conventions démocrate et républicaine se sont tenues, en août et au début du mois de septembre. Pouvoir d’achat, situation économique, politique étrangère : les candidats ont dû se livrer à un périlleux exercice de synthèse.

Tous les quatre ans, les deux grands partis des États-Unis, le Parti démocrate et le Parti républicain, tiennent leurs conventions afin de confirmer la désignation de leur candidat à l’élection présidentielle, en fonction du vote des délégués issus des primaires de chaque État. Elles permettent le plus souvent à chaque parti de travailler à son unité, et ouvrent la dernière phase de la campagne, jusqu’à l’élection elle-même, début novembre. Elles sont marquées par une grande médiatisation, parfois quelques manifestations, mais surtout de grands discours face au pays entier : elles sont donc risquées, les campagnes jouant généralement sur des déclarations contradictoires faites localement à telle ou telle catégorie d’électeurs, sous prétexte d’« équilibrer » les programmes.

La désignation des candidats à la vice-présidence, qui a également eu lieu, répond aux mêmes exigences : pour faire taire les attaques contre l’inexpérience d’Obama en politique étrangère, les démocrates nomment Joe Biden, plus « expérimenté » (comprenez : plus clairement conservateur), en particulier en matière de politique étrangère. Côté républicain, la nomination de l’ultraconservatrice Sarah Palin vise ouvertement à réconcilier le parti avec son candidat, tout en lançant un appel aux femmes pour récupérer certains soutiens d’Hillary Clinton.

Pour ne pas faire de fausses notes et dissimuler les contradictions de la société elle-même, l’heure est plus que jamais aux effets de manches, à la politique spectacle, à des discours construisant des personnages politiques plus que des programmes. Le recours incessant aux sondages brouille la situation plus qu’il ne l’éclaire, en l’absence d’un espace public étendu et structuré par des organisations ouvrières ou même populaires qui permettrait de mesurer les évolutions politiques. De même, après plusieurs tentatives, en 2000 et 2004, il semble très difficile de créer les conditions pour mener démocratiquement une campagne électorale nationale, autour d’un plan d’urgence digne de ce nom. Les mouvements sociaux ont une envergure très limitée, en particulier dans le contexte électoral. Même si les médias le passent sous silence et cherchent à le réduire, il ne faut pas négliger l’écart réel entre la communication des grands partis et les préoccupations de la population. Les attaques de circonstance lancées par McCain contre les sympathies « de gauche » des médias ne l’empêchent pas de se servir, lui aussi, des sondages et de la politique de l’image.

Pour deviner tout de même les préoccupations des travailleurs, quelques données toutes fraîches : les indicateurs de la consommation et de l’emploi ne sont pas bons. Même avec des chiffres qui sous-évaluent chroniquement le temps partiel imposé, le chômage et la précarité généralisée, on observe un maintien et même une augmentation du nombre de demandeurs d’emploi, tandis que la consommation se recentre sur les biens de première nécessité. Contrairement aux salaires, les prix ont nettement augmenté ces derniers mois et, de façon générale, ils ne baissent pas. Certains de ces éléments inquiètent Wall Street ; tous frappent la majorité de la population. Il y a fort à parier que, pour elle, c’est l’enjeu majeur de ces élections, formulant en des termes étonnamment clairs le sens du bilan de huit années de présidence Bush. Cela explique en partie l’empressement des républicains à rejoindre les démocrates sur le terrain du « changement ».

Le boulet du bilan Bush

Périodiquement, les représentants politiques de la bourgeoisie sont en mesure, voire dans l’obligation, de se réapproprier le thème du changement. Pour McCain plus que pour Obama, c’est la quadrature du cercle, étant donné que Bush est issu de son parti. Pour récupérer le thème sans trop se fâcher avec les républicains proches du président, il est obligé de parler le moins possible du bilan... S’il tente ce coup difficile, c’est à la fois parce que le mot d’ordre semble canaliser une partie du mécontentement populaire, et qu’il demeure très vague et malléable – Obama l’a également compris. Un autre aspect du problème, pour McCain, est qu’après avoir choisi pour la vice-présidence une candidate aussi peu expérimentée qu’Obama, il ne peut plus l’attaquer sur ce point et doit inventer une opposition « Obama la star médiatique » contre « les vrais Américains ». Il aboutit à un renversement rhétorique délirant : si la majorité s’est rendue impopulaire par sa politique réactionnaire, qu’à cela ne tienne, les sortants ou leurs alliés sont donc des outsiders, et les gens en colère doivent donc voter pour eux ! Il peut même utiliser la baisse de popularité de la majorité du Congrès, démocrate depuis 2006 (en cohabitation), comme Obama l’outsider en a joué dans les primaires. Dans cet univers qui donne le tournis, on comprend qu’un des maîtres mots soit la collaboration « bipartisane » entre élus, autre prodige rhétorique faisant apparaître des vertus d’abnégation et de pragmatisme, dans la simple collaboration entre les représentants de la bourgeoisie.

Au stade où en est la campagne, le discours image mêle quelques propositions politiques. On peut penser que les démocrates sont plus à l’aise aujourd’hui ; il ne faut pas négliger les séquelles de leurs divisions internes (même si elles sont, cette année, plus personnelles et moins politiques que celles des républicains) : l’équipe de McCain a même pu puiser des armes efficaces contre Obama dans la campagne Clinton.

Sur la guerre en Irak comme sur l’Iran, chacun sait désormais qu’Obama a effectué plusieurs revirements depuis son opposition précoce à l’intervention en Irak, exprimée surtout avant qu’il ne soit élu au Congrès. Cela correspond cependant assez bien, dans l’esprit sinon dans le détail, aux tâtonnements de la classe dirigeante, entre tensions intérieures et extérieures, entre envois de troupes et calendriers de retrait. McCain se montre également prudent, même en traitant Obama de défaitiste. La bourgeoisie, pour incorporer dans ses partis politiques une partie du mécontentement et « sauver » sa stratégie générale au Moyen-Orient, peut donc s’appuyer sur l’un ou l’autre.

Cette question vient s’articuler avec celle qui semble plus importante aujourd’hui pour les travailleurs : la situation économique. Le sentiment antiguerre prend sans doute une tournure plus isolationniste (ce qui pourrait rendre possible de nouvelles luttes ou reposer le problème du réactionnaire Ron Paul). Concernant l’économie, devant l’étendue du problème, la politique de la bourgeoisie paraît aussi difficile à définir aujourd’hui, qu’elle ne l’était en 2006 sur la guerre. Si les styles diffèrent un peu (accent mis sur « les entreprises » ou sur « l’embauche »), personne ne promet d’emplois stables, ni de hausse des salaires. Le plan Obama sur la santé, censé être un des fers de lance de sa politique sociale, repose quant à lui sur des perspectives de financement fantaisistes. Il table sur une réduction exagérée des coûts, en partie reversée aux employeurs, et n’évoque que timidement un plancher de contribution pour eux.

Réduction budgétaire

Dans le meilleur des cas, les progrès de la couverture santé se feront au détriment des autres aspects de la politique sociale, alors qu’aucun changement significatif dans la redistribution des richesses n’est à l’ordre du jour. McCain et Obama proposent globalement de réduire les impôts et le déficit, même si les démocrates parlent d’augmenter légèrement la pression fiscale sur les 5% les plus riches. Ils font aussi allusion aux hausses de salaire de l’ère Clinton, sans évoquer la situation économique et la spéculation d’alors, ni la persistance des inégalités. Concrètement, les deux candidats poursuivront la réduction budgétaire et administrative de l’État fédéral, engagée il y a 30 ans. Au nom de la lutte contre la bureaucratie, c’est surtout les services publics qu’on s’arrangera pour mutiler.

Les divisions profondes qui persistent dans la population sont constamment instrumentalisées, pour détourner les travailleurs de leurs intérêts, et s’attaquer notamment aux femmes, aux immigrés et aux Noirs, descendants d’esclaves. La nomination de Palin a donné une série de garanties aux républicains les plus réactionnaires, malgré l’appel du pied aux supporters d’Hillary Clinton et aux femmes en général. Son indulgence face à la grossesse hors mariage de sa fille est bien l’exception qui confirme la règle, elle demeure une ennemie du droit à l’avortement, de l’accès à la contraception, des droits des femmes, des droits LGBT ; elle reste conservatrice sur le « droit de porter des armes » et la religion. Malgré le sort électoral contrasté de ces « guerres culturelles », le parti avait du mal à s’unir pour McCain, moins conservateur. L’immigration n’entre pas dans le débat, ce qui laisse un espoir démesuré à certains militants, tandis que d’autres constatent l’intensification de la répression dans ce silence complice.


Valeurs conservatrices

De son côté, Obama met en place un discours faussement équilibré, prétendant allier la défense des bibliothèques et de ses « amis homosexuels » contre la droite, à la foi chrétienne et aux traditions nationales contre la gauche. De plus, dans cette campagne, les allusions aux « travailleurs » visent presque toujours les Blancs, et mettent constamment en doute leur capacité à soutenir un candidat noir, renforçant le racisme existant. Clinton a parfois joué ce jeu. En contrepoint, Obama appelle les Noirs, non pas à lutter pour l’égalité, mais à se montrer « responsables », les rendant ainsi coupables des inégalités et du racisme. Certains de ses soutiens en arrivent alors à le minimiser ; il est pourtant l’une des principales menaces de défaite pour Obama.

Pour cette raison, et d’autres plus liées aux années Bush, une victoire d’Obama ne serait pas sans effets positifs.Mais même dans ce cas, les espoirs placés en lui par une grande partie des travailleurs iraient au-devant de grandes désillusions. En plus des éléments de programme cités, l’impopularité de Bush et l’aspiration au changement ont entraîné le basculement en faveur d’Obama de la majorité des capitalistes, qui comptent bien obtenir par tous les moyens leur retour sur investissement. Loin d’être une première dans l’histoire du Parti démocrate, cette situation est dans son essence même. Si, en France, le vote PS en soi ne permet plus ne serait-ce qu’un ralentissement des attaques contre la classe ouvrière, on peut dire que le vote démocrate ne l’a jamais permis. La majorité de la population saura-t-elle transformer ses espoirs en revendications et s’organiser pour améliorer vraiment sa situation ? Pour les révolutionnaires, les anticapitalistes, dans les limites de leurs forces actuelles, la démystification méthodique d’Obama et des démocrates ne remplace pas le travail constant de mobilisation sociale et de structuration politique, pour empêcher les secteurs les plus conscients de la classe ouvrière d’attendre les bras croisés, avant comme après ces élections. Il y a une occasion à saisir pour politiser l’espoir, mais à ce stade, même dans les consciences, rien n’est acquis. ■

Simon Marceau