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Féminisme, anti-racisme, anti-capitalisme, trois luttes à mener de front !

lundi 20 juillet 2009


18 juillet par Stéphanie Jacquemont

Tiré du site du CADTM

Compte-rendu de l’atelier « Comment la crise renforce-t-elle l’oppression des femmes » |1|, avec Jules Falquet |2|. Première Université d’été du CADTM Europe, 3 juillet 2009, La Marlagne (25 participant-e-s).


La conviction féministe du CADTM est bien réelle. Pour reprendre l’intitulé du week-end de formation de juillet 2008 organisé à la Marlagne, il est évident pour le CADTM qu’ « il n’y pas de développement sans émancipation des femmes » |3|. Le CADTM n’en est pas pour autant une organisation féministe, c’est-à-dire que son projet n’est pas en premier lieu la transformation des relations entre les hommes et les femmes. D’ailleurs le CADTM est bien conscient qu’il n’est pas suffisant de se dire féministe. Plus qu’une revendication, le féminisme est une pratique, ancrée dans la réalité quotidienne, et une lutte de tous les instants. Le CADTM, aiguillonné par ses membres féministes les plus convaincues, s’est donc proposé de relever le défi de s’impliquer plus franchement dans ce combat. D’où sa participation au mouvement de la Marche Mondiale des Femmes (MMF), à tous les niveaux (local, national, international), et la préparation d’un module de formation sur le « genre ». D’où également l’envie d’inviter Jules Falquet |4| à partager ses expériences féministes (notamment en France et en Amérique latine) et ses réflexions sur ce mouvement. Jules nous a parlé de l’origine des analyses sur la mondialisation, de la place des femmes dans la mondialisation, et aussi d’une question cruciale que le CADTM s’est posé à lui-même, c’est-à-dire de la place des femmes et du féminisme dans les mouvements sociaux.

Le courant féministe autonome d’Amérique latine et des Caraïbes à l’origine d’une analyse critique des institutions internationales et de la mondialisation

Jules a vécu au Mexique juste avant le soulèvement zapatiste de 1994, et c’est grâce à ce mouvement né au Chiapas, dans lequel elle s’est impliquée, qu’elle a été amenée à travailler sur la mondialisation. Les zapatistes sont en effet les premiers à s’être donné l’objectif de lutter contre le néolibéralisme. Elle a ensuite vécu au Salvador, après la guerre, au moment où le mouvement féministe salvadorien était en plein essor. Elle a participé en 1993 à la 6e rencontre féministe continentale, au cours de laquelle s’est formalisé le courant féministe autonome. Les expériences militantes qu’elle a vécues en Amérique latine et aux Caraïbes (aux côtés des paysans, des indigènes, des noirs, des féministes, des lesbiennes) ont nourri son analyse, analyse qui a également l’ambition de servir en retour ces différentes luttes.

Les années 1990, après la chute du mur de Berlin en 1989 et l’effondrement du bloc soviétique en 1991, sont marquées par la fin de la bipolarité et l’affirmation de l’hégémonie états-unienne. C’est le temps de la supposée « fin de l’Histoire », du règne sans partage - et officiellement sans conteste - du capitalisme néolibéral triomphant. C’est aussi une période de « renouveau » de l’ONU, qui, après les années de blocage de la Guerre froide, essaie de se tailler un nouveau costume au blason redoré, celui du gendarme neutre, au-dessus de la mêlée. La décennie voit les grandes conférences se succéder. En 1992, c’est le Sommet de la Terre à Rio ; en 1993, c’est la conférence de Vienne sur les droits de l’homme ; en 1994, la conférence au Caire sur la population et le développement ; et en 1995, la conférence de Pékin sur les femmes.

Certaines féministes, notamment des féministes brésiliennes, s’interrogent alors sur le financement de ce dernier sommet, et s’aperçoivent que c’est le gouvernement états-unien, via son agence de développement, USAID, qui en est le principal bailleur. Dès lors, on peut se demander quels sont les véritables objectifs de ces grand-messes onusiennes et ce qu’on peut raisonnablement en attendre.
En 1975, proclamée « année de la femme » par l’ONU, les féministes dénonçaient déjà la récupération du mouvement féministe, et protestaient aux portes du sommet à Mexico. Certaines ironisaient en se demandant si 1976 ne serait pas l’année du chien… En 1995, à Pékin, la récupération et l’instrumentalisation étaient encore plus évidentes puisque l’ensemble de l’événement, y compris le forum des ONG, était organisé par l’ONU, qui avait par ailleurs eu l’indécence de nommer une femme proche du courant pinochetiste pour coordonner les préparatifs pour la région du Cône Sud.

Les féministes brésiliennes qui ont posé la question du financement des ces événements ouvrent un débat qui met directement en cause les institutions soi disant multilatérales. Plus largement, le courant féministe dit autonome |5| est l’un des premiers mouvements à avoir mis le doigt sur 3 questions cruciales :
- le rôle des institutions internationales
- l’institutionnalisation des mouvements féministes et des mouvements sociaux en général
- la question du financement (des conférences ou de la coopération en général), dans laquelle on perçoit en filigrane la question des relations Nord/Sud

Pour ce courant féministe autonome d’Amérique latine et des Caraïbes, l’ONU s’inscrit dans la même logique que le FMI ou la Banque mondiale. Elle n’est finalement que le visage souriant de la mondialisation néolibérale, imposé au forceps par le triumvirat FMI/Banque mondiale/OMC, par les firmes transnationales, et par les Etats, notamment les Etats du Nord, qui n’ont pas perdu autant de pouvoir qu’ils le laissent entendre. En quelque sorte, le drapeau bleu multilatéral de l’ONU servirait à masquer l’hégémonie brutale des puissants, et par l’opération magique du « bluewash », à légitimer la mondialisation néolibérale.

En ouvrant ce débat, les féministes latino-américaines et caribéennes sont parmi les premières à révéler le double caractère de la mondialisation, qui s’impose certes par coercition, mais qui avance également par consensus, notamment à travers les institutions. Le consensus apparaît en fait tout aussi important que la coercition dans la progression de l’idéologie néolibérale et dans la mise en pratique de politiques du fameux – et le choix du mot n’est peut-être pas innocent - « Consensus de Washington ».
Dans ce processus de légitimation par consensus, il est important de souligner que l’ONU a souvent joué la carte des femmes (la fameuse dimension du « genre ») ainsi que celle de l’environnement.

L’ONU ne serait donc en quelque sorte que le « gendarme gentil » de l’ordre néolibéral, celui qui permet aux autres agents d’exécuter leur sinistre besogne, et dont, parce qu’il semble inoffensif, il faut encore plus se méfier. Cette affirmation volontairement simplificatrice sur une institution complexe qui est loin d’être monolithique est certes provocante, mais il est intéressant d’envisager les choses de cette manière pour ne pas être dupe sur le rôle que peut jouer une institution dans un processus de transformation sociale.

Le CADTM, comme beaucoup d’autres mouvements sociaux ou ONG, loin de s’illusionner sur le rôle des Nations unies, tient quand même à souligner ses différences avec l’OMC, le FMI et la Banque mondiale. En effet, l’ONU reste un forum dans lequel les contradictions peuvent davantage s’exprimer. C’est au sein de cette instance, où les Etats du Sud nouvellement indépendants sont devenus majoritaires à partir des années 60, qu’ont été élaborés quelques-uns des grands textes progressistes sur lesquels les mouvements sociaux peuvent s’appuyer : Pacte international sur les droits économiques, sociaux et culturels de 1966, Charte internationale des droits et devoirs économiques des Etats de 1974, Déclaration sur le droit au développement de 1986. L’ONU a même condamné l’Etat sioniste d’Israël comme un état raciste, a déclaré l’apartheid comme un crime contre l’humanité, etc. Il n’en reste pas moins que depuis les années 90, l’instrumentalisation de l’ONU est nette et a atteint en quelque sorte son paroxysme symbolique lors de l’adoption du Global compact, charte non contraignante de principes qu’ont signée nombre de multinationales criminelles pour bénéficier de l’image positive de l’ONU sans changer d’un iota leur pratique.

Le rôle central des femmes dans la mondialisation : pièces maîtresses de l’édifice néolibéral / chevilles ouvrières de sa déconstruction

Pour réfléchir à la condition et au rôle des femmes dans la mondialisation, il faut d’abord éviter de tomber dans la compassion dont les femmes, particulièrement les femmes du Sud, sont l’objet – au même titre que les pauvres. Cette commisération stérilise la réflexion et fait perdre de vue les choses essentielles que l’on doit analyser.
D’abord, il ne faut pas oublier que les femmes forment une catégorie hétérogène, diverse, non exempte d’antagonismes. Cette catégorie n’est en définitive pas plus homogène que celle des hommes. Dans cette catégorie se trouvent des femmes qui font partie de la bourgeoisie, d’autres du prolétariat, des paysannes, des urbaines, des migrantes, etc.

Malgré cette hétérogénéité, on peut quand même dresser le constat global d’une aggravation des conditions matérielles des femmes dans la mondialisation néolibérale, et ce pour plusieurs raisons. En effet, elles sont les premières victimes des politiques de privatisation et du recul de l’Etat. Pour ne citer que quelques exemples, ce sont elles qui vont chercher l’eau, ce sont elles qui doivent le plus souvent assumer les fonctions que l’Etat n’assume pas ou plus (éducation, soins de santé, soins des enfants et des personnes âgées, etc.). Elles sont également en première ligne lorsqu’il y a des licenciements, sont moins payées que les hommes, etc.

Il est cependant important de noter que les femmes occupent une place centrale dans cette mondialisation qui les opprime : elles sont centrales en tant que main d’œuvre, dans la légitimation de l’ordre social, mais aussi en tant que sujets de résistances individuelles et collectives, d’alternatives concrètes. Cette centralité peut donc en faire à la fois des pièces maîtresses de l’édifice néolibéral et des actrices de premier plan dans la contestation du système.

Les femmes à l’avant-garde de la résistance

Les femmes sont souvent au cœur des combats menés, et pas seulement des combats féministes. Sans leur apport, bien des luttes n’auraient pas acquis autant de vigueur. Voici quelques exemples de l’implication des femmes et de leur rôle moteur dans certaines luttes :
en Colombie, pays où l’on compte environ 4 millions de déplacés et où la guerre a des conséquences sociales dramatiques, les féministes ont mené de grandes actions pour dénoncer la guerre et promouvoir la paix
le 8 mars, journée internationale de la femme, des femmes paysannes du Brésil sont allées détruire des pousses d’eucalyptus, symboles de l’avancée du désert vert, de la monoculture menaçant la vie et la souveraineté alimentaire, de l’appropriation des terres des indiens.
En Bolivie, les « Mujeres creando » (les femmes qui créent) ont activement pris part au processus constitutionnel en participant aux discussions. Elles ont notamment mis en cause le respect des us et coutumes, qui devait acquérir une valeur constitutionnelle, car les us et coutumes des indiens de Bolivie ne sont pas forcément favorables aux femmes.

Il ne s’agit là que de quelques exemples où l’on voit que les femmes sont des actrices à part entière des mouvements sociaux en lutte, dans lesquels elles mettent le doigt sur des questions centrales essentielles, parfois largement ignorées.

Les femmes centrales en tant que main d’œuvre

Nul n’est besoin ici de développer tant il est clair que les femmes sont au centre du travail gratuit, du travail communautaire, mais aussi du travail salarié. Elles forment ainsi l’essentiel de la main d’œuvre employée dans les zones franches où le droit du travail est bafoué. Elles y sont préférées aux hommes parce que dociles, souvent peu organisées et rendues moins exigeantes par les contraintes matérielles qu’elles doivent assumer (nourrir et scolariser les enfants par exemple). Elles sont donc centrales dans le profit et l’accumulation du capital.

Les femmes et la légitimation de la mondialisation

Ces dernières années, on a assisté à une institutionnalisation du féminisme, par laquelle on a neutralisé, domestiqué et récupéré un des mouvements les plus critiques, radicaux, frontaux, un mouvement qui proposait un autre mode de société. Cette institutionnalisation s’est opérée au cours des années 90 par un flux important de financement qui arrosait les mouvements de femmes. Ces financements étaient bien sûr assortis d’une réorientation des projets, et les organisations ont peu à peu épousé le calendrier des grands événements internationaux.
Cette domestication du mouvement féministe est particulièrement visible dans la terminologie employée. Ainsi, alors qu’on parlait auparavant du droit d’interrompre une grossesse non désirée, on a peu à peu préféré évoquer la « maternité libre et volontaire » (l’utilisation du terme maternité n’est pas anodin), ou les « politiques de population » ; de même la lutte contre les violences patriarcales sont devenues des luttes contre la violence domestique, ou encore la violence de genre, termes qui ne font pas apparaître clairement qui sont les oppresseurs et qui sont les victimes.

Certaines femmes n’ont pas hésité à parler d’une « femmocratie » pour désigner le pouvoir des femmes qui pouvaient se permettre d’aller à chaque rendez-vous officiel international, dénonçant ainsi la fracture entre la base militante d’une part et les professionnelles de l’action politique d’autre part.

L’institutionnalisation du mouvement féministe a fait du « genre » (encore un exemple de terme édulcoré : il est préférable de parler de « rapports sociaux de sexe ») un thème transversal, récurrent, servi à toutes les sauces. Cette question du genre, en consacrant officiellement une pseudo-égalité homme-femmes, a permis de légitimer l’ordre néolibéral. Cette omniprésence du genre permet en quelque sorte de donner des miettes de satisfaction aux mouvements sociaux, d’où l’importance ne pas se laisser piéger par un discours de pseudo-égalité, et de réaliser que les conditions de l’égalité ne seront pas réunies tant que les autres formes d’oppression (capitaliste, raciste pour ne citer que celles-là) perdurent. Les combats contre le capitalisme, le patriarcat et le racisme doivent se mener de front, sous peine de faire reculer l’une ou l’autre revendication et par conséquent, in fine, de miner l’ensemble de la lutte pour l’émancipation.

En guise de conclusion, trois questions à poser aux mouvements sociaux et que les mouvements sociaux doivent se poser

Comme il a déjà été souligné, de nombreuses femmes participent de manière significative dans différents mouvements sociaux, et pourtant, trop souvent, ces derniers ne rendent pas justice aux revendications de ces femmes.

Trois questions devraient être posées à ces mouvements :
- Quelle est la division sexuelle du travail militant en leur sein ? Cette question fait écho au slogan féministe des années 1970 qui tournait en dérision la division sexuelle du travail au sein des mouvements de gauche : « Révolutionnaires de tous les pays, qui lave vos chaussettes ? »
- Quel est le modèle de famille sur lequel ces mouvements se basent et qu’ils prônent ? Le modèle familial ne relève pas seulement de la sphère privée, et comme le clament certaines féministes, « le privé est politique ». Ainsi, des mouvements tels que le Mouvement des sans terre au Brésil, qui prône un Brésil socialiste et revendique la petite exploitation familiale, ne peut faire l’économie du débat sur la charge de travail qui incombe aux femmes et aux enfants dans ce modèle. Ainsi, seulement 16% des terres titularisées au Brésil le seraient au profit de femmes, dont une partie à des femmes veuves, ou à des femmes dont le mari avait déjà bénéficié d’une titularisation et ne pouvait donc en avoir d’autre.
- S’agissant des mouvements qui ont des revendications en termes culturels, quelle culture prônent-ils ? Et dans quelle mesure cette culture va-t-elle à l’encontre de l’intérêt des femmes ? La physicienne indienne Vandana Shiva, figure du mouvement altermondialiste et écologique, explique dans son ouvrage Monoculture of the minds que le néolibéralisme est une monoculture qui veut s’imposer partout et que l’une des manières de lutter contre cette uniformisation culturelle est de cultiver le multiculturalisme. Mais ce multiculturalisme et les différentes cultures à faire vivre sont-elles neutres en termes de rapports sociaux de sexe ? Doit-on interdire à une femme de sortir des traditions culturelles, parfois contraires à ses intérêts, au nom de la survie d’une culture ? Les questions culturelles sont éminemment complexes, et une culture ne peut se décréter. Il faut néanmoins être capable d’interroger sa propre culture.

Notes
|1| L’enregistrement audio de l’atelier est téléchargeable sur le site du CADTM : http://www.cadtm.org/spip.php ?article3997

|2| Jules Falquet est maîtresse de conférences en sociologie à l’université Paris-Diderot, et étudie depuis plus de quinze ans les luttes sociales en Amérique latine et aux Caraïbes, notamment les mouvements féministes. Elle est l’auteure de De gré ou de force. Les femmes dans la mondialisation, Paris : La Dispute, 2008.

|3| Voir comptes-rendus des différents ateliers sur http://www.cadtm.org/spip.php ?article3556

|4| On retrouvera le détail du schéma de cet exposé dans le livre :FALQUET Jules , De gré ou de force. Les femmes dans la mondialisation, Paris : La Dispute, 2008, 213 pages

|5| Ce courant se nomme ainsi notamment pour se distinguer du mouvement féministe institutionnalisé