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Fin de grève, poursuite de la résistance

samedi 16 avril 2005, par Antoine Casgrain

Les manifestations du 14 avril 2005 ont sonné la fin de la grève historique du mouvement étudiant québécois. 7 semaines après son déclenchement par la CASSÉÉ, la grève s’est éteinte dans une journée d’actions pour commémorer le 2e anniversaire de l’élection du Parti libéral. Les braises sont encore chaudes et la grogne contre les politiques néolibérales est toujours vive.

Rappelons que la grève étudiante a été déclenchée suite à une coupure de 103 millions $ dans l’Aide financière aux études (AFE), datant de l’an dernier, qui a fait exploser le plafond de prêt de 2440$ à 4420$ par année pour un étudiant de 1er cycle à l’université. En plus de demander l’annulation de cette coupure, la CASSÉÉ avait appelé à la grève en demandant une refonte de l’AFE, la fin des projets d’arrimage au marché des cégeps, le tout dans une perspective d’éradication de l’endettement étudiant et de gratuité scolaire. La grève a été suivie, deux semaines plus tard, par la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ) et la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ), qui ne demandaient que la première revendication.

De la même manière qu’elle a été ouverte, cette grève a été clôturée par une foule d’actions spectaculaires. Le 14 avril, c’est la journée de résistance pour tous les mouvements sociaux, les étudiants-es ont donc appuyé massivement les manifestations unitaires contre Charest. À Québec, dès 10h00, une manifestation a bloqué Charest ! Cette manif était organisée par le mouvement communautaire autonome. Il s’agissait de bloquer le boulevard Charest, du même nom que notre p-m, en basse-ville de Québec. À 12h00, les étudiants-es ont initié une marche jusqu’à l’Assemblée nationale, où ils ont déversé leurs poubelles pour démontrer où ils désiraient placer les politiques du Parti libéral. .

À Montréal, une manifestation a été organisée à partir du centre-ville par la CASSÉÉ, elle a été ponctuée par une performance des R.A.T.S. (le Rassemblement des artistes très sensibilisés). Par la suite, la manifestation étudiante s’est jointe au cortège de syndicats et de groupes communautaires.

Détermination à lutter pour la gratuité scolaire

Ces actions étudiantes du 14 avril avaient pour but de démontrer que la lutte n’est pas terminée. Même si une entente a été conclue entre le Ministre de l’éducation et deux fédérations étudiantes (la FEUQ et la FECQ), le mouvement étudiant ne considère pas que ses revendications sont atteintes. L’entente du 1er avril contenait prévoyait le retour des fameux 103 millions de dollars coupés pour l’année 2006-2007, mais elle ne réglait pas la hausse subite des plafonds d’endettement pour cette année et l’année prochaine. De plus, cet argent venant des programmes de prêts et bourses fédéraux déjà prévus, elle n’engageait en rien le gouvernement provincial dans un vrai réinvestissement en éducation. En fin de compte, le gouvernement provincial n’a jamais bonifié son offre du 15 mars 2005.

Cette entente était toutefois un recul important pour le gouvernement. 15 jours plus tôt, il considérait closes les négociations avec les étudiants et les étudiantes. Il tenait en main un projet de réduction de dette qui ne concernait qu’un tiers des bénéficiaires de l’Aide financière. Aujourd’hui, le réinvestissement à l’AFE profitera à l’ensemble des bénéficiaires.

L’entente du 1er avril a ramené plusieurs étudiants et étudiantes en classe, la plupart membres de la FEUQ et de la FECQ. Malgré tout, le tiers des associations membres de ces fédérations ont voté contre l’entente. Les assemblées générales des membres de la CASSÉÉ ont refusé l’entente et poursuivi la grève, suivies par plusieurs associations indépendantes, notamment dans la région de Québec.

Bilan de la grève

Ces dernières semaines, la présence du petit carré rouge (symbole de la lutte étudiante) n’a cessé de se propager partout sur les poitrines des jeunes et des moins jeunes, sur les statuts, dans les vitrines de commerce et sur les trottoirs. Depuis longtemps avait-on entendu autant de discussions politiques dans les abribus et entre les tables des bars. La grève qui prend fin aujourd’hui a non seulement surfé sur la vague d’impopularité du Parti libéral, il a amplifié la vague. Avec les négociations des conventions collectives du secteur public, on se demande si ce n’est pas un tsunami qui va déferler sur Charest et son gouvernement.

La mobilisation exceptionnelle et inattendue des étudiantes et des étudiants passera à l’histoire. Il y a eu plus de 220 000 étudiantes et étudiants qui ont été affectés par les arrêts de cours. Durant la dernière semaine de mars, plus de 185 000 personnes auraient été en grève sur une période de plusieurs jours. Les détracteurs diront que seule une infime partie de ce chiffre participait réellement à la grève. S’il est vrai que les supports sur les lignes de piquetage dans certaines institutions étaient désolants, la participation aux manifestations se conte en dizaines de milliers : 50 000 le 16 mars à Montréal, 15 000 à Québec le 24 mars, et des petites manifs à tous les jours.

Un peu partout dans les assemblées générales, dont les taux de participation ont atteint des sommets (60 à 80 % à certains endroits), on entendait débattre des questions de réinvestissement dans les programmes sociaux et de l’évasion fiscale des riches. Les étudiants et les étudiantes sont prêts à parler d’un projet large en éducation et de lancer le débat de la gratuité scolaire. C’est la principale raison pour laquelle la moitié de grévistes ont levé le nez sur l’offre gouvernementale qui enfermait tout débat en une guerre de chiffres stérile. Cependant, les étudiants et les étudiantes réalisent qu’ils ne pourront pas réaliser seuls leurs droits sociaux. C’est pourquoi, les cubes rouges, les pancartes et les marionnettes colorées des facultés se sont joints aux manifestations syndicales et communautaires du 14 avril.

L’appui de l’opinion publique au mouvement de grève a été surprenant. Les sondages étaient nettement favorables à la cause, à près de 70%. La grève a posé concrètement la question : services publics ou baisses d’impôt. On ressent une tendance forte, dans les médias et dans les sondages, à remettre en question les baisses d’impôt, cheval de bataille idéologique de la droite.

Tout compte fait, le réinvestissent, bien qu’insuffisant, n’est pas bidon. Il s’agit d’une entente à rabais si l’on considère les revendications initiales de la grève (fin de la décentralisation, plan d’éradication de l’endettement étudiant), et même les plus modérées (le réinvestissement intégral et rétroactif des 103 millions). Mais il s’agit d’un gain non-négligeable si l’on considère qu’elle fait reculer clairement, pour la première fois depuis des années, une politique néolibérale en éducation au Québec. De plus, elle assure le retour du plafond de prêt à 2440$ par année au cours de l’année 2006-2007. La grève vient hanter tout projet des libéraux de dégeler des frais de scolarité. Grâce à la combativité de son mouvement étudiant, le Québec demeurera un guide solide en matière d’accessibilité aux études post-secondaires face aux autres systèmes d’éducation du Nord de l’Amérique.