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Formes « Réseaux » et formes « partis »

lundi 22 décembre 2008, par Pierre Rousset, samuel JOSHUA

Formes « Réseaux » et formes « partis »
ROUSSET Pierre, JOHSUA Samuel
Tiré de Critique Communiste juin 2008

Cette contribution a été publiée dans un numéro spécial de la revue Critique communiste ayant pour thème le « Nouveau Parti anticapitaliste ».

L’interrogation sur les formes d’organisation de celles et ceux qui luttent contre le système capitaliste est ancienne (voir par exemple le débat entre Marx et Bakounine), et n’a jamais cessé. Elle prend cependant une nouvelle vigueur sous l’impact de l’échec du « vieux » mouvement ouvrier à changer le monde, des initiatives originales du mouvement altermondialiste de la dernière décennie (et auparavant des débats qui ont accompagné les combats zapatistes) et aussi l’affirmation de l’individu comme figure sociale centrale. Au moment où un nouveau parti anticapitaliste est en voie de création, il n’est pas surprenant que tous ces débats prennent une nouvelle vigueur.

Forces et faiblesses de l’organisation « en réseaux »

La théorisation de la fin de la « forme parti » s’appuie d’une part sur des bilans des partis « réellement existants », de l’autre sur l’expérimentation d’une forme d’organisation plus horizontale, dite « en réseaux ». Cette dernière a fait plus d’une fois la preuve de son efficacité en dépit des réticences que pouvait soulever le désordre initial propre à cette structuration. En particulier les grandes initiatives altermondialistes ont fourni, à l’échelle internationale, matière à réflexion sur des pratiques nouvelles (ou renouvelées : le passé est plus riche que sa mémoire).

Même si la réalité ne correspond pas toujours à la description idyllique qui en est parfois faite (certains « nœuds » du réseau sont plus égaux que d’autres), la forme retenue a permis effectivement de bâtir des cadres de convergences de l’éventail des résistances très diverses provoquées par la nouvelle étape de la marchandisation du monde et de la mondialisation capitaliste. Cependant, si le réseau permet le consensus, il l’exige aussi. Sans le consensus (autrement dit la construction patiente d’équilibres acceptables par tous, sans jamais de vote couperet), ces initiatives n’auraient tout simplement pas pu exister. Mais ici surgit déjà un problème qui limite la portée de ce système particulier d’organisation : sans consensus, pas de maintien de tous dans le réseau. Cela suppose que le consensus soit en règle générale possible. Donc que le but à atteindre (dont le consensus peut lui-même faire partie) ne soit, implicitement, pas objet de débat. Si tel est bien le cas, la discussion porte essentiellement sur les mises en œuvre. Alors, la forme du réseau a amplement montré sa validité. L’unité dans la diversité des « réseaux affinitaires » en est un bon exemple. Ces affinités ont facilité des convergences dans l’action (premières grandes mobilisations altermondialistes) où tout le monde était d’accord pour agir dans le même lieu, le même jour, mais où les composantes se regroupaient suivant leurs méthodes (plus ou moins au contact des forces de répression en particulier), tout en respectant le droits des autres d’agir différemment.

En revanche, si les buts globaux, stratégiques, à atteindre sont eux-mêmes mis en discussion, l’avantage concret des « réseaux » se perd, voire se transforme en son contraire. Le réseau ne crée pas du consensus sur la stratégie, il le nécessite quand il ne l’enregistre pas purement et simplement. Cela s’est révélé un mode très productif de fonctionnement, inclusif comme on dit, quand ces conditions étaient établies. Il permet notamment de ne pas donner par des procédures formelles des conséquences trop importantes à des divergences mineures. Il permet aussi de se concentrer sur des objectifs d’action qui font accord, en laissant le temps à d’éventuelles divergences de se décanter. Mais il se révèle absolument contreproductif dès qu’il faut trancher des questions délicates, qui divisent sur le fond. Le consensus « antilibéral » a fondé la viabilité du mode d’organisation des grandes initiatives du mouvement altermondialiste. Mais c’était avant que la question des gestions gouvernementales (Lula ou Chavez en Amérique latine, Prodi en Europe, PCI-M au Bengale occidental…) ne redevienne concrète – donc centrale, et provoque des clivages beaucoup plus difficiles à surmonter.

L’intérêt des forums sociaux ne réduit pas à la question des « réseaux ». Ils ont offert un précieux espace de convergences et d’échanges, répondant à de multiples besoins. Mais la « qualité » du processus des forums (par-delà l’événement ponctuel que représente chacun d’entre eux) renvoie néanmoins aux mêmes questions de fond concernant les conditions de réalisation du consensus politique – et, plus précisément, de notre point de vue, d’un consensus qui favorise le dynamisme des luttes. [1]

Plus généralement le fonctionnement en réseau donne un poids démesuré à ceux et celles qui se situent en son cœur et disposent donc à la fois de l’influence et du carnet d’adresse. Ceci n’est guère différent de ce qui se passe, sur ce point, dans un parti classique où les « sommets » bénéficient précisément de ce type d’avantages sur « la base ». Mais dans ces derniers, il existe potentiellement (s’il ne s’agit pas de partis définitivement bureaucratisés) des mécanismes de pression politique et de contrôle. La personnalisation donne en plus inévitablement un pouvoir spécifique et ce fut le cas aussi pour Olivier Besancenot. Mais en l’espèce, il était et demeure un « porte-parole », comptable en définitive devant le collectif qui le soutient. On peut a contrario, comme cas d’école, mesurer l’autonomisation du candidat Bové par rapport aux collectifs censés le soutenir, et même d’ailleurs par rapport à tous types d’instances, sauf une garde rapprochée opaque. Tout ceci prolongeait, naturellement pourrait-on dire, le lancement avec caractère plébiscitaire de la candidature (le « Bovéthon » pointé par l‘un d’entre nous [2]). Rien, à aucun moment, ne permettait de faire contrepoids. C’est ce que l’on peut appeler « l’anarcho-bureaucratisme », anarchiste en apparence et bureaucratique en fait.

Le militantisme « post-moderne »

A la base de la valorisation de ce mode de fonctionnement, il y a la montée de la revendication de l’affirmation des individus et d’un mode « post-moderne » d’engagement. On connaît ses traits profondément négatifs : dévalorisation des options et des débats de long terme, morale de l’immédiateté, survalorisation des ego, zapping organisationnel et politique. Or la somme de ces individualismes, loin de créer du collectif, peut créer de la manipulation.

Il convient cependant de dépasser ce cas d’espèce pour saisir un phénomène d’ensemble dans ses contradictions. L’élévation massive du niveau d’études couplée avec la circulation horizontale rapide de l’information sont à l’origine d’une affirmation certainement irréversible de la pensée comme de la prise de position individuelles généralisées. Il s’agit, comme nombre d’auteurs l’ont défendu, d’atouts nouveaux pour l’extension du domaine démocratique, sous la forme de réseaux entrecroisés et démultipliés. Difficiles à maîtriser par les pouvoirs en place, ils fournissent une trame sous-jacente insaisissable et toujours renouvelée à la production d’idées alternatives et donc à une résistance potentielle. C’est à cette échelle que se maintiennent, se développent et se renouvellent les multiples équipes qui alimentent un vaste mouvement « d’en bas » qui conteste dans la pratique l’évolution globale « d’en haut ». Ceci, incontestablement, constitue un élément positif [3].

La question devient plus délicate quand ces équipes postulent à une activité politique explicite. Chaque individu ou micro-réseau devient alors une sorte d’organisation à lui seul. On peut en décrire deux figures extrêmes. Le porteur d’idées fixes, dont l’horloge arrêtée donne par exception l’heure juste deux fois par jour. C’est alors l’heure de la confirmation éclatante, de la revanche, mais fugaces, déjà détruites la minute d’après. Et, à l’autre bord, le zappeur frénétique qui produit une idée géniale à la minute et qui, par le nombre et au hasard, atteint au même résultat : cent échecs mais une correspondance miraculeuse qui, à ses yeux, vient valider l’ensemble.

Cependant, bien que répandues ces figures ne sont pas les seules, loin de là. Plus généralement, la question qui se pose quand ce mode post-moderne d’engagement politique se généralise est celle de la convergence possible de ces processus éclatés. Les théories de la complexité montrent comment des structures localement ordonnées, et presque complètement indépendantes les unes des autres, peuvent, dans certaines conditions et une fois mises en réseaux, produire une structure globale (dite « émergente »), ordonnée à un niveau supérieur. Mais elles montrent aussi que les conditions pour que cela se fasse sont très contraignantes et rarement réunies. Plus fréquemment, un ordre purement local produit du désordre au global. En termes politiques la comparaison conduit à dire que l’union des réseaux/individus est tout simplement difficile.

Comme toujours dans l’analyse des phénomène sociaux, on est conduit à chercher à faire la part de ce qui se passe dans l’interaction locale (ici et maintenant) et de ce qui provient de déterminations externes (d’ailleurs et d’avant). Autrement dit de faire la part du moment où on est agent, et de celui où on est « agi », par des structures et une histoire qui dépassent et débordent les acteurs. Dans les collectifs antilibéraux des années 2006-2007, l’incantation répétée à « l’unité dans la diversité » (donc à l’espoir d’une « structure émergente ») ne pouvait que se heurter à des données de fond, venant d’avant et d’ailleurs, qui, loin de se réduire « aux appareils », se réfractaient dans la pensée même des acteurs, pourtant perçue comme « nouvelle » et produite dans l’événement. L’idée de base – juste – de cette recherche d’unité est qu’il faut être le plus nombreux possible à tirer chacun sur sa corde pour mettre en branle « le mouvement social ». Mais pour être efficace ceci suppose que toutes les tractions se fassent approximativement dans la même direction. Sinon elles se gênent, voire se neutralisent.

La fiction post-moderne est que cet ajustement se fera automatiquement, pour peu que « les gens » puissent donner libre cours à leur créativité, sans imposition intempestive de schémas pré-établis. Mais, comme expliqué plus haut, cet ajustement spontané est rare. Dans les phénomène sociaux, on le trouve lors des grands mouvements de masse en phase ascendante, où la direction à prendre est auto-définie et auto-alimentée par la puissance du mouvement lui-même. En dehors de ces moments exceptionnels, pour y parvenir il faut prendre le temps d’élaborer une direction commune. Les mécanismes de cette élaboration se révèlent en fait lents, pesants et surtout, ils contrecarrent les pulsions purement individuelles et locales du micro réseau.

Le fait majeur est le suivant : les mécanismes d’élaboration collective constituent par nature des restrictions de l’espace de liberté de chaque « tireur de corde », puisqu’ils peuvent conduire à imposer une modification (qui peut être importante) des choix préalables par le jeu de contraintes et d’argumentations venues « d’ailleurs et d’avant », ou, au moins, venues… des autres. Lorsque l’on régule et systématise cette concertation, quel que soit le nom qu’on lui donne, on est bien dans le domaine d’une « organisation », celle-là même dont l‘un d’entre nous a défendu le principe récemment. Il faudrait de plus rappeler ici que si la nouvelle affirmation individuelle en réseaux (en collectifs « locaux » par exemple) ne conduit en rien par elle-même à la convergence à construire (c’est parfois le contraire), elle laisse de toute manières intacte les structures des pouvoirs réellement dominants, lesquelles ne se soumettent jamais à l’interaction locale de réseaux. Au contraire, elles leur imposent leur force centralisée chaque fois que nécessaire. [4]

Partis et mouvements sociaux : une veille histoire à reprendre
Ceci dit, comprendre que, loin de dépasser les partis en termes de démocratie, certains modes de fonctionnement « post-moderne » ne représentent en fait qu’une régression ne règle nullement une série d’autres difficultés. Une partie décisive du problème reste béante. Le rejet des partis doit certes à l’air du temps post-moderne et libéral, mais il s’ancre évidemment aussi dans un bilan critique de la machine à broyer les individus qu’ont pu aussi représenter ces partis (surtout à l’aune de la tragique expérience stalinienne, mais pas seulement). Aucune nouvelle force ne pourra utilement voir le jour si l’on ne fait pas droit à la nouvelle et légitime demande que la parole de chacun-e puisse spécifiquement avoir droit de cité.

Cependant, Hannah Arendt, aux prises avec des questions de ce genre, indiquait déjà que la démocratie exige l’existence d’un espace de valeurs partagées et sous contrôle (ce que ne peut donner le règne unidimensionnel de la marchandise) sans lesquelles elle devient la proie des déchirements sans fin et se noie dans sa négation. Si l’on tente un transfert dans le domaine de l’organisation politique, on constate que l’on doit songer à renforcer cette exigence et non pas à la dissoudre. En effet, alors que la société nous fait membres d’elle-même quoi qu’on en ait, rien n’oblige dans un pays non totalitaire à se supporter réciproquement dans une organisation politique. Il s’agit d’un pari risqué, difficile, un pacte à reconstruire en permanence, surtout quand on n’est pas soudés par l’appétit des postes de représentation et les capitaux matériels et symboliques qui vont avec. C’est pourquoi les options de base (« ce à quoi on croit vraiment ensemble, au fond ») doivent être raisonnablement partagées, et inévitablement ces « valeurs », dans le cas d’espèce, comportent une dose de visée stratégique pour des organisations qui ne sourdent pas naturellement du système de pouvoir dominant (pour lesquelles cet accord est un « allant de soi », un « arrière plan » donné par avance).

Comment donc faire surgir démocratiquement une volonté majoritaire d’un collectif militant est une première question à regarder de près. Mais le problème se complique du fait qu’il ne s’agit pas ici d’un simple problème de fonctionnement mais aussi et avant tout d’un problème à caractère stratégique. La justification fondamentale de la « forme parti » tient à un choix (faire converger les résistances vers un changement de pouvoir) et à la compréhension que l’ennemi dispose lui d’un cadre centralisé d’où s’organise la domination : un État. Si l’on estime que la question du pouvoir ne doit pas se poser, pas besoin de convergence stratégique. La combinaison des luttes et pratiques alternatives suffit. Mais toute l’expérience historique démontre, qu’en fin de compte, cela revient à laisser le pouvoir au pouvoir, et donc à laisser à dernier les moyens de réprimer ou de récupérer les dynamiques alternatives.

La vague altermondialiste peut nourrir l’espoir que le mouvement social serait à même, par son propre développement, d’opérer un changement de société en faisant l’économie d’affrontements qui mettraient en jeu le pouvoir d’État. Pourtant, si l’on considère les rapports de forces mondiaux, le renforcement des appareils économiques, politiques, répressifs et militaires, comment peut-on prétendre que le mouvement social pourrait se suffire à lui-même ? Ou alors – ce qui est en fait souvent le cas – c’est que l’on se résigne à le cantonner au rôle de groupe de pression, avec une stratégie de “ lobbying ” qui laisserait intacts les fondements du pouvoir capitaliste. C’est ce que font bon nombre d’ONG, souvent réduites à tenir ce rôle dans les coulisses des grandes conférences et institutions internationales, dans un rapport de transaction permanent avec ces institutions, du fait qu’il n’existe pas même un embryon de démocratie mondiale.

Du côté de la gauche révolutionnaire, la réponse à cette question a longtemps été de théoriser les limites de la portée politique des mouvements sociaux, de leur capacité propre d’analyse, de proposition, de mobilisation, d’initiatives d’ensemble. Il en découlait un partage strict des tâches : aux mouvements (aux syndicats en particulier) les “ luttes immédiates ” ; aux partis de la gauche traditionnelle leur traduction électorale, et aux partis radicaux les luttes globales et leur expression politique. Grosse d’élitisme (avec des partis “ en surplomb ” par rapport aux mouvements) et de risques avant-gardistes pour les partis radicaux, cette conception doit être définitivement rejetée. Elle est démentie par l’histoire des révolutions, car les exemples ne manquent pas de partis radicaux qui, dans la tourmente révolutionnaire, se sont trouvés en retard sur les masses. Elle est mise en défaut par la capacité des mouvements à inventer et à expérimenter de nouvelles formes de lutte et de nouvelles pratiques sociales, dont ils sont la source principale. Les mouvements sociaux sont capables d’apports programmatiques (féminisme, écologie, critique du travail…) et de synthèses, et c’est même là que les capacités théoriques novatrices sont les plus productives. Cette conception est enfin contradictoire avec le projet d’une société où le pouvoir serait de plus en plus exercé par des structures autogérées. Pour autant, les propositions et programmes des partis restent indispensables pour faire le lien entre les intérêts sociaux ou locaux particuliers et un projet d’ensemble pour la société – c’est-à-dire, pour proposer dans la durée des options politiques alternatives qui renvoient à des choix stratégiques différenciés, ce que ne peuvent faire les mouvements sociaux sous peine de se diviser eux-mêmes selon des lignes de fait « partidaires ».

Aujourd’hui, des mouvements sociaux extrêmement variés sont capables d’introduire des dysfonctionnements sérieux et quelquefois surprenants dans les machineries automatiques sophistiquées mais fragiles des circuits capitalistes. Même sans projet politique global, il y a dans ces luttes auto-développées, sans plan préconçu et général, sans visée de pouvoir, des possibilités nouvelles et une force subversive précieuse.

Cependant tout mouvement social est confronté à la question des dominations qui traversent la société et des rapports de pouvoir qui les organisent, en particulier au pouvoir d’Etat qui articule ces différentes relations. Pour cette raison, nous ne pensons pas que le développement cumulatif d’une multitude de mouvements, même collaborant les uns avec les autres, suffirait à briser, ou à “ dissoudre ” petit à petit, les mécanismes oppresseurs du capitalisme. Ces derniers sont aptes à gérer ces mises en cause, par l’absorption et la dénaturation du potentiel de contestation, par l’isolement, ou par la répression, tant que les organes vitaux de la machinerie étatique n’ont pas été paralysés.

Non, prendre le pouvoir “ en haut ” ne suffit pas ; oui, le pouvoir démocratique doit se diffuser et combiner le “ haut ” et le “ bas ”. Mais on ne peut pas esquiver la question en se contentant d’assiéger le pouvoir central. L’affrontement est inévitable, il faut s’y préparer. Quand la situation est mûre, l’esquive et le refus permettent aux tenants de l’ordre existant de se ressaisir et finissent par leur profiter. Dans des moments de forte mobilisation, les convergences vers une telle confrontation se manifestent au sein des mouvements sociaux. La tâche d’un parti révolutionnaire est d’y contribuer et de poser la question du pouvoir, non seulement aux moments paroxystiques, mais à chaque moment de la lutte.

En définitive, outre que le pouvoir dominant agit en permanence contre une « fusion » directe des mouvements sociaux, le surgissement d’un point de vue globalement opposé à ce pouvoir est nécessaire. Il exige l’affirmation d’une autre hégémonie idéologique, culturelle, pratique, politique, bâtie donc dans l’indépendance de classe complète par rapport au système dominant. L’indépendance de classe est au cœur de tout véritable projet alternatif de société. Elle peut certes s’affirmer dans le feu des luttes. Mais, dans la durée, elle ne peut venir que d’une construction consciente. Celle qui s’appuie sur les bilans de l’histoire (et donc tient le coup dans les périodes de recul), sur la mise en liaison d’expériences diverses – sociales, nationales, générationnelles -, sur l’élaboration constante d’un projet global.

Retour sur la « forme parti »

La fonction du parti « de transformation sociale » est d’abord celle-là.

D’un autre côté on voit bien où mène cette nécessité, si on la « durcit » de trop. « L’esprit de parti » peut alors couler dans le béton son propre ordre de valeurs, avec bientôt ses grands prêtres et ses gardiens d’une orthodoxie toujours menacée. Un danger d’autant plus prégnant que les partis qui contestent le système se moulent pourtant sur celui-ci, sous peine de perdre toute efficacité (et donc les partis révolutionnaires sur l’appareil d’État centralisé de la bourgeoisie). Ils finissent ainsi le plus souvent par lui ressembler, quand ils ne transigent pas avec lui. La « forme » du parti, centralisée, tient profondément à l’existence de l’État. Et, inévitablement, ce parti aura tendance à hériter des défauts de cet État (et de la société bourgeoise en général) : hiérarchisation, bureaucratie, domination des hommes, de la nationalité majoritaire. On ne peut pas prendre l’un (le parti) sans l’autre (les dangers antidémocratiques). C’est cette certitude qui rebute tant de camarades. La seule issue à ce dilemme est dans la conscience de cette situation, et donc dans la lutte opiniâtre pour limiter la portée des dérives inévitables.

Que l’on se saisisse d’un aspect ou de l’autre, le point nodal est celui du contrôle d’une organisation par ses membres, de sa capacité à évoluer en prenant en compte d’une manière productive les apports individuels, tout ne se laissant pas absorber par la société environnante, dont l’aptitude à la récupération est sans limites. Comment alors organiser la méfiance collective et individuelle indispensable face à l’organisation même que l’on s’est choisie ? Alors que la légitimité de cette dernière ne peut se résumer à l’addition des engagements et des positions de ses membres pris un à un ? Alors qu’il faut continuer à assurer l’efficacité de l’intervention militante collective ? Avec, toujours, la tentation de la rigidification et/ou de la récupération par le système dominant ?

Comment aussi s’assurer qu’un parti révolutionnaire remplisse son rôle propre, tout en sachant que la transformation sociale pour laquelle nous militons ne peut être qu’un processus démocratique d’émancipation, un combat d’auto-émancipation ?

Ces interrogations sont anciennes mais néanmoins fondamentales. Les réponses à y apporter doivent occuper une place incontournable dans la marche vers la nouvelle force anticapitaliste à venir.

ROUSSET Pierre, JOHSUA Samuel
Notes
[1] 1Pierre Rousset, « Contribution au débat sur le processus du FSM dans l’étape actuelle », http://www.europe-solidaire.org/spip.php ?article9317

[2] Pierre Rousset, « En défense du principe d’organisation », 2007, http://www.europe-solidaire.org/spip.php ?article4979

[3] Philippe Corcuff er Samuel Johsua, « L’individu enjeu politique », tribune dans le journal Le Monde, 24 janvier 2008. Disponible sur ESSF : Les individus, enjeu politique

[4] On sait que nombre d’auteurs (Tony Négri par exemple) défendent l’inverse. Sur ce point nous renvoyons aux nombreuses réfutations données contre ces positions, par Daniel Bensaïd entre autres. Voir par exemple Daniel Bensaïd, « John Holloway : Révolution sans la révolution », in Planète altermondialiste, coordonné par Chiara Bonfiglioli et Sébastien Budgen, Collection « La Discorde », Editions Textuel. Paris 2006. Disponible sur ESSF : John Holloway. : Révolution sans la révolution

* Paru dans Critique communiste n° 187 de juin 2008.