La Gauche

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Incertitudes post-électorales

par Christian Picquet

dimanche 6 février 2005

Les élections du 30 janvier confirment que la paix et la démocratie exigent l’arrêt de l’occupation de l’Irak.

Étrange scrutin ! Sous d’autres cieux, si les États-Unis n’avaient fait de l’Irak le théâtre d’une démonstration de puissance, on eût dénoncé une mascarade. Qu’on en juge : trois jours après la clôture des opérations de vote, on ne connaissait toujours pas le taux de participation. La très officielle commission électorale, chargée du dépouillement en l’absence d’observateurs internationaux (relégués à Amman en Jordanie), avait même fait passer ses estimations de 72 % à... 60 %. En vérité, l’implication des Irakiens dans cette élection doit être proche des prévisions de Thomas Metz, général en chef des forces US, lorsqu’il estimait peu avant le 30 janvier que " des parties significatives de quatre provinces irakiennes sur dix-huit ne sont pas assez sécurisées pour que le vote ait lieu ". Le problème, en l’occurrence, réside dans le fait que les quatre provinces désignées sont celles de Bagdad et Anbar (comprenant Falloujah et Ramadi) à l’Ouest, de Nineveh (intégrant Mossoul) ou de Salahadin (concernant Tikrit). Si l’on ajoute à cette situation que, si 75 partis et neuf coalitions (répartis en 111 listes) participaient à la consultation mais qu’il en était au moins autant pour la boycotter, et si l’on veut bien tenir compte que la plupart des candidats ne figuraient ni sur les bulletins de vote ni sur les affiches, il est évidemment permis de douter de la représentativité de ce rendez-vous " démocratique ". Reste qu’une partie non négligeable du pays a néanmoins voté. Massivement dans les régions kurdes du Nord, où les partis conservateurs traditionnels (le Parti démocratique kurde de Massoud Barzani et l’Union patriotique du Kurdistan de Jalel Talabani), engagés dans un soutien total à l’intervention de Washington, faisaient liste commune, conservant ainsi intacte leur influence sur les populations concernées. Massivement aussi dans les provinces où la hiérarchie chiite traditionnelle - emmenée par le grand ayatollah Ali Al-Sistani - avait engagé son autorité au service de l’Alliance pour l’unité de l’Irak (regroupant le Conseil supérieur pour la révolution islamique et le Dawa). Beaucoup plus inégalement ailleurs, sans que l’on puisse d’ailleurs suivre les grands médias internationaux lorsqu’ils considèrent que la plus ou moins forte adhésion au processus électoral recoupe une ligne de clivage ethnique et confessionnelle, opposant Arabo-chiites et Arabo-sunnites. Les quatre provinces les moins sécurisées, aux dires mêmes de l’armée occupante, sont ainsi multiethniques, les villes chiites du Sud étant également concernées par une résistance armée (sept attaques par semaine, par exemple, à Bassorah). Pour les hommes et les femmes qui ont voté, ce 30 janvier, les motivations auront sans doute été diverses. Surtout, elles n’auront pas nécessairement reflété une approbation sans partage des projets bushiens. Telle est sans doute la raison pour laquelle Washington et ses affidés ont tenu à s’octroyer beaucoup de temps avant de rendre publique la nouvelle carte politique de l’Irak. Si, en zone kurde, la victoire écrasante de l’Alliance ne fait aucun doute, le soutien à l’occupation des partis impliqués n’ira dorénavant pas sans d’âpres négociations pour conquérir une autonomie maximale pour le Kurdistan, disposer d’un poids accru sur les décisions du futur gouvernement de Bagdad, et contrôler une partie des réserves pétrolières du pays (celles notamment de Kirkouk). De même, le succès annoncé du traditionalisme chiite consacrera la défaite cinglante du parti du Premier ministre en poste, Iyad Allaoui, l’homme de la Maison Blanche et de la CIA. Le problème surgira ici moins du programme de l’Alliance pour l’unité - laquelle s’est bien gardée de toute référence à un État théocratique - que de l’aspiration des élites du chiisme à imposer leur toute neuve suprématie à la puissance occupante. D’où, en croisant ces données avec la dissidence affichée par une notable partie des Irakiens, devrait sortir un équilibre précaire. Celui-ci a toute chance de se traduire, dans un premier temps, par une multiplication des centres de pouvoir. Laquelle pourrait très vite dériver vers une balkanisation si, comme c’est probable, le chaos sanglant continuait à prévaloir en Irak.

Christian Picquet
(tiré de Rouge)