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Iran : l’homme de Dieu et des privatisations

mercredi 1er juillet 2009


Cet article est paru dans le quotidien de Catalogne El Periodico (18 juin 2009). Publié en français sur le site de A l’encontre.Traduction A l’encontre.

* Azadé Kayani est l’auteure de l’ouvrage La mujer en el país de los ayatolás, Editions Flor del Viento.


D’allure fragile, cet ancien militaire ayant de fortes convictions religieuses, ne fait pas face pour la première fois [en 2009] à l’accusation de fraude électorale. Déjà, en juin 2005, malgré le boycott d’une grande partie des citoyens et citoyennes, Mahmoud Amanidejad devint président grâce à ce qui fut qualifié de « farce électorale ».

Ainsi, bien que les enquêtes d’opinion donnaient l’avantage à l’Ayatollah Ali Akbar Hashemi Rafsanjani [1], ce membre du clergé corrompu et aspirant à l’ouverture [en direction des pays impérialistes], Mahmoud Ahmadinejad est sorti vainqueur des urnes, appuyé par le Guide suprême Ali Khamenei, le dirigeant de la théocratie et le rival de Rafsanjani. Les Gardiens de la révolution ont été [en 2005] jusqu’à arrêter des inspecteurs du Ministère de l’intérieur dans les bureaux électoraux.

Mahmoud Ahmadinejad a été le chef des Gardiens de la révolution dans la région du Kurdistan. Il y a appliqué une répression très dure contre les Kurdes ; un peuple qui à l’instar des autres minorités ethniques du pays (environ 60% de la population) ne dispose pas des droits nécessaires gérer ses propres affaires. En 2003, il est élu maire de Téhéran. Depuis cette base, le futur chef de l’exécutif présidentiel, va tester son plan de « re-islamisation » du pays. Il a arrêté la construction de centres culturels et sportifs pour faire construire des mosquées. Il a séparé les ascenseurs de l’Hôtel de ville (de la Municipalité), les uns pour les femmes, les autres pour les hommes. Il a contraint les employés à porter la barbe et les femmes à se ceindre avec le tchador [le vêtement traditionnel].

Une fois président, il concrétisa l’engagement pris lors des élections d’enterrer les corps de ceux tombés au cours de la guerre contre l’Irak dans l’enceinte des campus universitaires, cela malgré les protestations des étudiants et d’une partie du clergé, opposé à la confusion entre les cimetières [des « martyrs »] et les lieux académiques [2]

Fidèle membre de la secte messianique des Anyuman Hoyatie – qui a été déclarée illégale par Khomenei comme un groupement dangereux qui espérait dans l’apparition du Mahdi (le 12e iman chiite, disparu – qui s’est occulté – en 874) au moment où le monde plongerait dans le chaos – Ahmanidjad a affirmé l’avoir vu dans la salle de l’ONU, à New-York, lorsqu’il y prononçait son discours de septembre 2007. [3]

Son style de vie simple et modeste et ses références à l’edelat (« justice ») trompèrent, dans un premier temps, ceux qui n’arrivaient pas à déchiffrer son langage. Il n’avait pas l’intention d’investir les bénéfices du pétrole pour créer des postes de travail, ou pour donner des terres aux paysans pauvres. Sa « justice » s’adressait à ceux qui manifestaient le plus de dévotion. Aujourd’hui [en juin 2009], se trouvant avec les votes qui ne lui appartiennent pas, « il fait la justice » pour ceux qui la méritent. De plus, il pourra avoir recours à la taqiyya (dissimulatif) qui lui permet de cacher la vérité afin de sortir d’une situation difficile [4].

Economie néolibérale islamique

Incapable de faire face aux problèmes économiques, politiques et sociaux, Ahamanidejad a proposé aux citoyens de manger du pain et du fromage pour ne pas tomber dans une vie marquée par le « consumérisme », source de corruption et des perversions. Cela au même moment où il adjugeait la construction de grands travaux comme le gazoduc de la Paix (entre l’Iran-Pakistan-Inde) à ses protégés, en s’attribuant d’énormes commissions.

Par la suite, dans le cadre de l’économie néolibérale islamique, il a lancé un plan d’ajustement structurel : privatisant 80% des entreprises étatisées (comme les banques, les lignes aériennes, les chantiers navals) ; provoquant une inflation à hauteur de 34% [5] ; aboutissant à un chômage qui frappe quelque 12 millions de jeunes [en 2007, la population était estimée à 71,2 millions d’habitants et à 63,9 millions en 1997] qui ne reçoivent aucune allocation officielle de chômage. Selon le Ministère des affaires sociales, environ 25% de la population vit en dessous de la ligne de pauvreté ; et cela dans un des pays les plus riches (en termes de ressources) de la planète.

Aujourd’hui, accusé par le candidat Mir Hossein Moussavi de corruption et d’avoir fait disparaître 160 millions de dollars [lors du débat télévisé], Ahmadinejad ne dispose plus de l’image qu’il avait par le passé. Pour se venger, il a lancé dans la rue sa principale base sociale : les diverses milices. Ces dernières, au plan social, traduisent une population désafiliée, ayant dû quitter la terre pour tenter, souvent en vain, de trouver un travail en ville, dans la construction ou l’industrie. Ils reçoivent [des diverses institutions étatico-religieuses] de l’argent, des armes et un pouvoir ; cela pour défendre avec des balles une oligarchie théocratique.

KAYANI Azad
Notes
[1] Né en 1934, Rafsanjani préside actuellement l’Assemblée des experts qui peut élire et « défaire » le Guide suprême ; il est aussi membre d’un organisme non-élu administratif qui doit résoudre les différents légaux intervenant entre le législatif et le Conseil des Gardiens de la révolution. Il est considéré comme une des personnes ayant accumulé la plus grande fortune privée en Iran. (Réd.de A l’encontre)

[2] En Iran, les universités ont été des lieux très importants de l’opposition à la dictature du Chah (« empereur », « roi des rois »), avant 1979, et, par la suite, au pouvoir théocratique. (Réd.)

[3] Selon le quotidien français Libération du 23 avril 2009, lors de l’intervention à l’ONU d’Ahmanidejad, à Genève en avril 2009, la traduction en langue anglaise semble avoir été erronée, par rapport au discours prononcé effectivement. Ainsi, Libération, écrit : « Il s’avère, a conclu la porte-parole de l’ONU, que le président a utilisé les mots « abus de la question de l’Holocauste » au lieu de « question ambiguë et douteuse de l’Holocauste », comme le disait la version anglaise qui avait été distribuée avant la prestation de l’orateur par l’ambassade d’Iran. Mahmoud Ahmadinejad aurait donc, au dernier moment, décidé de modifier son discours. Est-ce suffisant pour parler d’ouverture chez celui qui jusque-là niait l’existence de l’Holocauste ? » (Réd.)

[4] Dans le contexte de la théologie chiite, le terme de taqiyya ou taghiyed renvoie à la possibilité pour un croyant de cacher sa foi devant le danger d’une persécution. Plus généralement, ce « concept » renvoie à l’idée de cacher ou dissimuler des croyances, des sentiments, des opinions ou des options politiques, tactiques dans un moment de danger, présent ou futur. (Réd.)

[5] La distribution d’une partie de la rente pétrolière sans corrélation avec un accroissement des capacités productives de biens pour le marché intérieur est un facteur d’inflation. Mais cette distribution à une dimension de constitution d’une clientèle sociale. En 2005, l’inflation se situait à 10,4% ; sa montée n’a cessé depuis lors. (Réd.)

* Cet article est paru dans le quotidien de Catalogne El Periodico (18 juin 2009). Publié en français sur le site de A l’encontre.Traduction A l’encontre.

* Azadé Kayani est l’auteure de l’ouvrage La mujer en el país de los ayatolás, Editions Flor del Viento.