La Gauche

Accueil > International > Europe > KOSOVO : Quel avenir après l’indépendance ?

KOSOVO : Quel avenir après l’indépendance ?

lundi 12 mai 2008, par Adam Novák

Adam Novák est le correspondant d’Inprecor à Bratislava (Slovaquie). Il a réalisé des reportages en ex-Yougoslavie et au Kosovo.

Le Kosovo qui vient de déclarer son indépendance se retrouve devant de nombreux défis. Bien que l’on porte surtout attention aux conflits potentiels avec la Serbie et les implications géopolitiques plus larges, d’autres enjeux se présentent d’une manière dramatique pour le nouveau pays. Car le Kosovo est assis sur une sorte de vide économique. La population globalement pauvre vit des envois de l’immigration, des subsides de la communauté internationale et des divers trafics qui abondent sur le territoire.

C’est le pays le plus pauvre de l’Europe. Le PNB par tête est de 1 300 dollars annuellement, soit l’équivalent du Ghana ou du Burkina Faso. Ce qui représente moins de 10 % du PNB des pays les plus pauvres de l’Union européenne comme la Bulgarie et la Roumanie. En fin de compte, le niveau de vie actuel au Kosovo est inférieur à ce qui prévalait dans le territoire à l’époque où il faisait partie de la Yougoslavie en 1989.

Lorsque le Kosovo faisait partie de la Yougoslavie, il était déjà le territoire le plus pauvre de la fédération. Son PNB représentait à peine 10 % de celui de la Slovénie, la partie la plus riche du pays. Mais à cause du système de redistribution qui prévalait dans la fédération, le Kosovo eut accès aux services d’éducation et de santé, de même qu’à un certain niveau d’industrialisation. À la fin des années 1980, le leader serbe nationaliste Slobodan Milosevic mit fin à l’autonomie régionale, propulsant ainsi un mouvement de résistance non-violent parmi la population majoritairement albanophone du Kosovo. Celle-ci fut pratiquement expulsée des emplois dans le secteur public. La population se replia sur l’agriculture familiale et sur les rentrées d’argent provenant de la vaste émigration kosovare en Allemagne, en Suisse et aux États-Unis.

En 1989, la guerre menée par l’OTAN a détruit l’essentiel de l’industrie et de l’infrastructure sur le territoire de la Serbie et du Kosovo. Ce qui restait debout après la guerre a été pillé par la population albanophone contente de prendre sa revanche sur le régime yougoslave. Après, l’ONU a pris l’administration en charge et a transformé de facto le Kosovo en un protectorat.

Désastreux bilan du protectorat de l’ONU

L’ONU a échoué à développer l’économie du territoire et donc à améliorer la situation de la population. L’aide humanitaire, sous forme de dons alimentaires entre autres, a ruiné ce qui restait d’agriculture. Des milliers de paysans ont abandonné leurs fermes faute de débouchés pour leurs produits. Sous le régime de libre échange imposé par l’ONU, le mark allemand est devenu la monnaie courante et de facto, le Kosovo est ainsi devenu partie prenante de la zone euro (depuis 2002). Comme la Bosnie, il est ainsi devenu totalement ouvert à l’économie ouest-européenne. Les entrepreneurs locaux se sont retrouvés incapables de faire face à la concurrence.

Un des paradoxes de la séparation de facto du Kosovo est le fait que ce sont les entreprises de Serbie qui en ont le plus profité, tout simplement parce qu’elles sont plus fortes que les entreprises locales. La Serbie est ainsi le plus important partenaire commercial du Kosovo, mais ce commerce est à sens unique. En 2007, le Kosovo a importé des biens pour une valeur de 1,7 milliard d’euros, pendant que ses exportations n’atteignaient même pas 150 millions d’euros.
En fonction de la législation imposée par l’ONU, le Kosovo est maintenant dirigé par un régime fortement néolibéral, qui fait en sorte que ses ressources naturelles (charbon, plomb, zinc, nickel) et industrielles peuvent être achetées ou vendues par n’importe qui à n’importe qui. Le régime mis en place par l’ONU favorise aussi les partenariats public-privé dans les infrastructures de base, ce qui peut profiter potentiellement aux multinationales de ce secteur, y compris dans la santé et l’éducation.

La crise du secteur de l’énergie électrique est un exemple de ce qui se passe. Le Kosovo est constamment affecté par des cessations de courant. L’entreprise publique produit environ 800 mégawatts par jour, ce qui correspond à moins de 80 % des besoins. Elle ne peut acheter d’énergie ailleurs, en partie parce que depuis la mise en place de l’administration de l’ONU, presque personne ne paie pour le service. Les experts occidentaux proposent la privatisation de l’entreprise, ce qui permettrait aux prochains propriétaires privés d’augmenter les tarifs et de couper le service aux non-payeurs, essentiellement aux pauvres. Il est également question d’un nouveau projet de construction d’une centrale au charbon (le Kosovo en a en des quantités), mais dont la production serait destinée à l’exportation dans les pays avoisinants.
Dans son hostilité au secteur public, l’ONU a créé au Kosovo une administration qui survit grâce aux taxes sur l’importation et sur les ventes ainsi qu’aux subsides de l’Union européenne. Avec l’indépendance, l’administration de l’ONU sera absorbée par le gouvernement national. Les employés de l’ONU qui reçoivent un salaire conforme aux normes européennes devront accepter d’être intégrés à l’administration locale avec des revenus de loin inférieurs. Comment cette situation pourra-t-elle être gérée sans mener à la croissance de la corruption ou à la fuite des travailleurs qualifiés ?

Élites parasitaires

Le problème est sérieux, d’autant plus qu’une partie importante de l’administration locale est déjà dans les mains des chefs de l’UÇK (1), surtout à l’extérieur de la capitale, Pristina. Ce sont des secteurs mafieux qui contrôlent l’import-export ainsi que les nombreux trafics illégaux. Il est maintenant connu que le Kosovo est l’une des principales voies de transit pour le narcotrafic destiné à l’Europe. Le territoire est également une des sources importantes du trafic des personnes destinées à la prostitution. Avec le Monténégro, le Kosovo est enfin utilisé par les trafiquants de tabac. Dans la plupart des cas, ces lucratifs négoces sont contrôlés conjointement par des mafias kosovare et serbe.

Il est prévu que le gouvernement kosovar va tenter d’affaiblir les mafias qui ont leur origine dans l’UÇK en les embauchant dans l’armée, ce qui sera facilité par l’OTAN et les États-Unis qui ont promis d’employer les ex-miliciens dans leurs opérations militaires en Irak ou en Afghanistan. Ce qui s’inscrirait dans une certaine tradition dans cette partie du monde où les Albanophones ont été utilisés par divers empires, notamment l’Empire ottoman, comme force mercenaire.

Entre-temps, la population tente de survivre. L’agriculture minifundiaire, la très petite industrie et les services emploient moins de 50 % de la population. Un tiers de la population a moins de 14 ans et le Kosovo est le pays d’Europe où le taux de croissance démographique est le plus élevé.

Certes la minorité serbe (10 % de la population) est encore plus démunie puisqu’elle a perdu ses accès privilégiés à l’État serbe. Les jeunes le quittent s’ils le peuvent. Aujourd’hui, le PNB par tête de la Slovénie, qui était déjà le décuple de celui du Kosovo avant la guerre, est de 16 fois supérieur.

Cette situation difficile n’est pas très connue. Une des raisons est le fait que la classe moyenne kosovare, celle qui est éduquée et qui est employée par l’administration de l’ONU, accepte cette situation dont elle bénéficie. Les initiatives non-gouvernementales sont souvent contrôlées par ce même groupe davantage soucieux de sécuriser son accès aux ressources occidentales que de reconstruire le pays, contrairement à ce qu’on voit dans le reste de l’ex-Yougoslavie où des ONG sont en campagne permanente contre la mafia, la corruption et la répression des droits.

L’élite kosovare semble obnubilée par un mélange d’idéologie néolibérale et un nationalisme hystérique et ethniciste qui justifie l’agressivité contre les minorités non-albanophones du pays. Cet ultranationalisme semble également créer un faux sentiment de sécurité comme si l’Union européenne « devait » aider le Kosovar indéfiniment.

Certes, l’UE devra payer la facture pour une longue période. Mais cette aide ne sera pas gratuite et inclura l’ouverture de l’économie aux capitaux européens, ainsi qu’à la réduction des trafics. Il serait par ailleurs surprenant de voir les capitaux affluer dans une situation aussi précaire et en tenant compte du fait que les pays voisins comme l’Albanie, la Grèce et la Turquie sont mieux placés pour accueillir les investisseurs. Les divers États de la région sont tous impliqués dans une course effrénée pour attirer ces capitaux sur la base de conditions salariales en dessous de tous les standards européens. Même dans les meilleurs des cas, l’ouverture à l’Europe sera pour le Kosovo désavantageuse par rapport à ce que le territoire recevait en tant que composante de la fédération yougoslave.

Notes

1. Ushtria Çlirimtare e Kosovës (UÇK, Armée de libération du Kosovo) a ses origines dans les groupes nationalistes maoïstes, apparus au début des années 1960. Le principal dirigeant politique de ce courant, Adem Demaci, favorable à une stratégie fondée sur l’alliance avec les oppositions de gauche en Serbie et opposé à l’intervention de l’OTAN, a démissionné de la direction de l’UCK et a émigré en Slovénie en 1999, alors que la direction de l’UÇK était prise par un courant militariste aligné sur les États-Unis. Cf. Geoff Ryan, « Le mouvement national albanais au Kosovo », Inprecor n° 435 de mai 1999.