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L’Amérique latine a besoin d’une nouvelle architecture économique régionale

lundi 15 juin 2009, par Eric Toussaint


Interview d’Eric Toussaint par Fernando Arellano Ortiz et Hernán Onatra ( Cronicon.net de Colombie )

traduction : Virginie de Romanet

Tiré du site du CADTM- 4 mai par Éric Toussaint


Les gouvernements progressistes et de gauche d’Amérique latine « devraient se retirer de la Banque interaméricaine de développement (BID) et promouvoir- entre autres - des initiatives comme celle de la Banque du Sud et d’un Centre international de règlements des différends du Sud comme alternative à la Banque mondiale ». C’est ce que propose Eric Toussaint, président du Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde qui a son siège à Bruxelles.

Cet historien et politologue belge, très lié à la recherche socioéconomique sur l’Amérique latine, soutient que les organisations multilatérales comme la BID ont perdu toute légitimité du fait de la crise économique globale qu’elles ont généré.

Si l’Amérique latine veut larguer les amarres par rapport à Washington et au modèle imposé par les organismes multilatéraux comme la BID, Eric Toussaint considère prioritaire d’avancer dans la concrétisation de la Banque du Sud, dans le lancement d’une monnaie, d’une université, d’une industrie pharmaceutique communes. Il s’agit, dans le même temps, de renforcer les médias comme la chaîne Telesur et de mettre en place une politique agricole commune pour garantir la souveraineté alimentaire et la réforme agraire.
Ce chercheur et militant social européen analyse la crise économique globale actuelle et propose des réponses.


En 50 ans d’existence, quel est le bilan de la BID en Amérique latine ?
Le bilan est très mauvais. La BID est un instrument financier dominé par les Etats-Unis (qui comptent 30% des droits de vote) et certains pays européens. Les Etats-Unis et les autres pays membres qui ne sont pas latino-américains, possèdent 49,5% des voix. Il leur suffit d’avoir l’appui d’un ou deux pays latino-américains pour imposer leurs vues. La BID est un instrument qui permet la mise en œuvre en Amérique latine de politiques s’inscrivant dans le contexte du modèle capitaliste d’extraction des ressources naturelles du continent pour l’exportation. C’est-à-dire extraire les ressources naturelles de chacun des pays pour les exporter sur le marché mondial au bénéfice des multinationales. Le rôle fondamental de la BID est ainsi d’assurer le maintien de la subordination et de la dépendance du continent latino-américain et des Caraïbes. A l’opposé, elle n’a jamais essayé de favoriser une intégration de l’Amérique latine pour impulser un développement alternatif basé sur le renforcement du marché interne.
Je dirais également que le bilan de 50 ans d’existence de la BID, c’est davantage d’inégalité et une augmentation de la pauvreté dans les pays latino-américains. En réalité, le nombre de pauvres survivant sous le seuil de la pauvreté absolue tout comme le nombre de pauvres en général, n’a pas diminué mais, au contraire, a augmenté. Et surtout, l’inégalité a augmenté en Amérique latine : c’est le continent où le fossé entre les riches et les pauvres est le plus énorme.
Autre critique : les projets financés par la BID ont contribué à la destruction de l’environnement ce qui constitue un manque total de respect de la nature, de la richesse biologique et humaine du continent.
J’ajouterais que cette banque a appuyé toutes les dictatures du continent. Jamais elle n’a retiré son appui financier à une dictature : elle a soutenu la dictature brésilienne de 1964, la dictature de Pinochet au Chili et d’autres dictatures du ConoSur |1| et cela, malgré qu’elles détruisaient le mouvement syndical, les secteurs de gauche, le mouvement social et qu’elles violaient les droits humains.

Le Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde que vous présidez, a élaboré en 2007 une étude intitulée « La dette illégitime de l’Equateur, un paradigme en Amérique latine » |2|. Ce travail a servi de base pour l’audit qui a été réalise dans ce pays andin. Quelle signification revêt pour l’organisation que vous dirigez, le fait que le gouvernement du président Rafael Correa ait tenu compte de plusieurs de vos conclusions et recommandations ?
Cela a été un exercice démocratique très important car le gouvernement de l’Equateur a mis sur pied une Commission d’audit intégral du crédit public interne et externe dotée d’une grande capacité de recherche. J’ai participé à cette Commission de juillet 2007 jusqu’à la fin de ses travaux en septembre 2008. Nos recherches nous ont permis de prouver que la plus grande partie de cette dette est frauduleuse. Je dirais qu’environ 90% des dettes que nous avons étudiées, pourraient être caractérisées comme illégitimes et frauduleuses. Sur la base de notre étude finale rendue en septembre 2008, le gouvernement a suspendu le paiement d’une partie de la dette commerciale, les bons 2012 et 2030 et cela me semble très important.

Considérez vous la crise mondiale actuelle du capitalisme comme systémique ou cyclique ?
C’est une crise systémique qui va durer au moins une décennie. Celle-ci revêt plusieurs aspects : crise financière, économique, productive mais aussi alimentaire et de gouvernabilité pour le système capitaliste et les institutions à son service comme le G8, la Banque mondiale, le FMI, la BID…
Toutes ces institutions vont être en crise : elles ont d’ailleurs déjà perdu une bonne partie de leur crédibilité. Je ne veux pas dire que c’est pour autant la mort du capitalisme car le capitalisme a traversé au cours de son histoire plusieurs crises systémiques. Sans luttes sociales profondes, non seulement au Sud de la planète mais aussi aux Etats-Unis pour donner une issue anti-capitaliste à cette crise systémique, le capitalisme parviendra après des années et des années de crise, de destruction de l’emploi, de fermeture d’entreprises à se consolider à nouveau. C’est ainsi que nous pouvons avoir une issue capitaliste à la crise ou une issue anti-capitaliste.

Et quelle serait l’issue anti-capitaliste ?
Pour avoir une issue anti-capitaliste, pour aller vers un autre type de système que nous pourrions appeler le socialisme du XXIe siècle, nous aurons besoin de beaucoup de luttes sociales, du renforcement du mouvement syndical qui a été affaibli par les dernières décennies de néolibéralisme, davantage d’unité au niveau mondial, davantage de capacité d’agir des mouvements et il n’y a aucune garantie que ça marche. Nous devons lutter pour que cette issue soit possible.

Ne faut-il donc pas évoluer vers la création d’un sujet politico-historique mondial pour faire pression en faveur des changements socio-économiques et politiques requis pour renverser le système capitaliste ?
Il y a différents sujets avec leurs traditions au niveau de la gauche, les mouvements indigènes, les écologistes, les femmes, les jeunes qui se sont renforcés au cours des dernières années en particulier en Amérique latine. Le problème est de les doter des éléments nécessaires pour mettre en œuvre un projet socialiste intégrant la dimension de la démocratie avec les voix écologistes et féministes dans un nouveau paradigme de Socialisme du XXIe siècle. Je pense que c’est possible mais cela requiert des efforts de coordination et de discussion pour trouver un accord entre tous ces sujets politiques permettant de donner naissance à ce nouveau paradigme.

Notes
|1| Brésil, Paraguay, Uruguay, Argentine, Chili

|2| Il s’agit en fait de l’étude intitulée « L’Equateur à la croisée de chemins » qui peut être consultée sur http://www.cadtm.org/IMG/pdf/Travail_Equateur.pdf (NdT)

P.-S.
Traduction : Virginie de Romanet