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L’Irak, nouveau pivot de la politique des États-Unis

dimanche 6 octobre 2002

1991-2002 : de l’endiguement à la guerre

L’administration Bush déploie sa politique de PR (" relations publiques ") afin de justifier une " guerre préventive " contre l’Irak et le régime de Saddam Hussein, son ancien allié qu’elle a contribué à armer et dont les crimes, connus, ne suscitaient pas les réprobations présentes. Les bombardements par des avions américains et britanniques s’accroissent. Durant le seul mois d’août, dix raids ont été effectués. Le 5 septembre, la plus importante opération militaire depuis quatre ans, réunissant quelque 100 appareils, visait un " centre de commandement et de communication ", selon les informations officielles communiquées par le Département de la défense aux médias.

Le coût annuel du programme de survol des régions dites de non-vol - régions dont le statut a été dicté unilatéralement par les États-Unis et la Grande-Bretagne dès 1991 hors de toute résolution de l’ONU - est estimé à 1 milliard de dollars. L’information sur ces opérations, sur les victimes de l’embargo - près de 1 million selon les agences de l’ONU - n’occupe pas la une de la presse. Par contre, les spéculations, mouvantes, sur les " armes de destruction de masse" dont disposerait le régime dictatorial de Saddam Hussein et les dangers qu’elles feraient courir à la " communauté internationale " font les titres.

L’Irak est un pays en ruine. Sa population subit un embargo et des bombardements meurtriers. Elle s’efforce de subsister. Le régime dictatorial de Saddam Hussein tire ses rentes de cette économie de rareté favorisant tous les parasitismes.

Nous nous sommes entretenus avec Raid Fahmi, rédacteur en chef de la revue culturelle progressiste irakienne " Al Thakafa Al Jadida " (La nouvelle culture), pour mettre en lumière l’analyse et le point de vue d’un opposant irakien de gauche au régime de Saddam, aussi bien sur les projets stratégiques des États-Unis que sur l’évolution et la situation économique, sociale et politique de l’Irak depuis les années 80. Trois thèmes seront abordés dans la seconde partie de cet entretien : la situation au Kurdistan irakien, la réalité de l’opposition que tentent de regrouper les États-Unis et leurs alliés, et les options des forces de la gauche irakienne. - Réd.

Comment appréhendez-vous, mise en perspective, la politique des États-Unis face à l’Irak ?

Raid Fahmi -Depuis la guerre dite du Golfe, qui a fait suite à l’invasion du Koweït par l’Irak le 2 août 1990, la politique adoptée par les États-Unis était une politique d’endiguement (containment), dont l’implacable régime de sanctions globales imposé à l’Irak au lendemain de l’invasion du Koweït constitue un des principaux instruments. Une fois atteint l’objectif de sortie des troupes irakiennes du Koweït, les forces armées placées sous la conduite des États-Unis vont infliger des dommages militaires d’ampleur, outre les pertes civiles et les destructions d’infrastructure, au régime de Saddam Hussein. En mars 1991, l’Irak est mis à genoux.

Pour saisir cette évolution aboutissant à la situation actuelle, il faut avoir en mémoire le résultat paradoxal de la guerre de l’Irak face à l’Iran (1980-1988). Si l’Irak sort très affaibli économiquement de cette guerre, au plan militaire il dispose de ressources importantes. Cette puissance militaire du régime de Saddam Hussein est un facteur de déséquilibre régional. Une neutralisation sur le plan militaire de l’Irak était donc un objectif important pour les États-Unis et leurs alliés.

On ne peut donc séparer la guerre du Golfe 1990-1991 et la guerre Iran-Irak 1980-1988 ?

En effet, suite au renversement du régime du shah d’Iran (février 1979) et à son remplacement par la République islamique (fin mars 1979), pour les États-Unis, pour les puissances européennes, il était important de renforcer l’Irak à la tête duquel Saddam Hussein, au cours des années soixante-dix, avait concentré de plus en plus de pouvoir. En juillet 1979, il cumule les fonctions de président de la république, de président du Conseil de commandement de la révolution, de secrétaire général du parti Baas et de commandant en chef des forces armées.

On peut dire que l’Irak s’est porté volontaire pour bloquer toute extension de la révolution islamique iranienne. Le déclenchement de la guerre contre l’Iran se fait en septembre 1980. Au cours de ce conflit, l’Irak, appuyé par les monarchies du Golfe qui redoutent les répercussions de la révolution iranienne, recevra une aide militaire non seulement de l’Union soviétique - fournisseur d’armement depuis longtemps -, mais de pays européens (France, Allemagne, Grande-Bretagne...). En février 1982, les États-Unis retirent l’Irak de la " liste des pays terroristes ". En 1983, ils accordent d’importants crédits à l’Irak.

Lorsque le cessez-le-feu entre l’Iran et l’Irak interviendra, en 1988, l’Irak est un pays dont une partie des infrastructures est détruite, qui a subi des pertes humaines importantes, qui est très affaibli au plan économique. Par contre, il dispose de moyens militaires considérables.

Il importait aux États-Unis de réduire massivement ce potentiel militaire, étant donné le rôle " déstabilisateur " que l’Irak pouvait jouer, et d’accroître leur implantation directe dans l’ensemble de cette région, qui dispose de réserves pétrolières gigantesques et au coût d’extraction comparativement très bas.

Il y a là les causes profondes de la guerre du Golfe ; elle a été, faut-il le rappeler, financée par les Etats du Golfe - c’est-à-dire par des Etats dominés par les États-Unis - ainsi que par des pays impérialistes (Allemagne, Japon, etc.).

Pourquoi et comment passe-t-on de cette politique d’endiguement à des initiatives plus frontales et à la possibilité, fort actuelle, d’une guerre ?

Après la guerre, l’embargo imposé à l’Irak a servi la politique d’endiguement. D’ailleurs, au sein de larges secteurs de la population irakienne, dans la période d’après-mars 1991, ont existé le sentiment et l’idée que les États-Unis n’avaient aucun intérêt à se débarrasser du régime de Saddam Hussein, contrairement à la volonté ouvertement affichée.

Cette opinion s’appuyait sur l’attitude des États-Unis qui ont laissé le régime de Saddam écraser les soulèvements ayant commencé, dès le 2 mars 1991, dans le sud de l’Irak. Les insurgés avaient pris le contrôle de plusieurs villes : Bassora, Karbala, Nadjaf. Des rébellions ont également eu lieu au Kurdistan et dans le nord du pays. La ville pétrolière de Kirkouk était passée aux mains des rebelles kurdes à mi-mars. Fin mars, l’armée de Saddam Hussein la reprend. Ce sera le début d’un exode vers les frontières turques et iraniennes de centaines de milliers de personnes...

Cette politique d’endiguement - qui va reposer sur la permanence du régime de Saddam, sur des zones neutralisées au sud et au nord (zones de non-vol interdisant à l’Irak le survol de son propre territoire) et sur le maintien de l’intégrité territoriale - va servir à maintenir et accroître les divisions entre les divers Etats arabes. Ces déchirements étaient apparus avec force lors de la guerre elle-même, les États-Unis ayant rallié la Syrie aussi bien que l’Egypte. Tout cela a favorisé les initiatives politiques et économiques régionales des États-Unis.

Après le 11 septembre 2001, cette stratégie d’endiguement a connu un tournant. Il est probable qu’un certain nombre d’objectifs préexistaient au 11 septembre. Toutefois, l’événement lui-même a facilité la mise en oeuvre et la légitimation de la nouvelle politique américaine. Dans les desseins de l’administration Bush, l’Irak doit devenir un Etat jouant un rôle actif et en faveur des États-Unis. En effet, le 11 septembre mettait en lumière les relations existant entre, d’une part, des " réseaux terroristes " (Al-Qaida) pourchassés par les États-Unis et, d’autre part, des secteurs de la société - et peut-être même dans certains cas des cercles dominants - de pays alliés stratégiques des États-Unis, tels l’Arabie saoudite ou même l’Egypte. Par contre, les liens entre les responsables du 11 septembre et les pays inscrits sur la liste des " Etats terroristes " - l’Irak, la Syrie, l’Iran ou la Libye - étaient inexistants.

Les oppositions aux États-Unis et à leur politique en Arabie saoudite ou en Egypte apparaissent enracinées, structurelles. Elles ont été nourries par la présence régionale directe accrue des États-Unis après 1991 et par le soutien inconditionnel de l’administration américaine à la politique coloniale et répressive de l’Etat israélien face au peuple palestinien. Ces oppositions s’expriment sous la forme de courants islamistes intégristes, ayant leurs relais en Arabie saoudite, au sein des élites religieuses et de fractions de l’establishment politique.

D’un point de vue historique et structurel, les courants intégristes islamistes ne disposent pas du même enracinement en Irak qu’en Arabie saoudite ou en Egypte. Le courant islamiste en Irak a une dimension plus spécifiquement religieuse et il est dirigé prioritairement contre le régime de Saddam Hussein.

Dès lors, ce régime une fois écarté, l’Irak pourrait servir de point d’appui plus stable pour les États-Unis et plus adapté à leur politique de contrôle régional. Dans cette perspective, il ne s’agit plus d’endiguer l’Irak mais de le transformer en point d’appui de la nouvelle stratégie impérialiste américaine.

Evidemment, en toile de fond de tout cela se trouve le pétrole. Les réserves prouvées de l’Irak sont considérées comme étant les deuxièmes du monde. Le contrôle du pétrole irakien, s’ajoutant aux autres mainmises des sociétés américaines dans les pays du Golfe ou en Asie centrale, renforcerait l’hégémonie internationale des États-Unis.

De plus, la place géographique de l’Irak entre la Syrie et l’Iran lui donne un rôle de premier plan dans la reconfiguration géopolitique envisagée, à moyen terme, par les Américains. Enfin, et cela est évoqué par divers analystes, un Etat irakien soumis à Washington pourrait s’insérer dans un " front de coopération " réunissant la Turquie, la Jordanie et établissant des passerelles avec Israël, qui collabore déjà étroitement avec la Turquie.

Vu sous cet angle, l’Irak pourrait servir de bras de levier aux États-Unis pour endiguer, à son tour, les effets de crises possibles en Arabie saoudite.

Ces éléments permettent de répondre à une interrogation souvent émise par des Irakiens : quel est l’intérêt des États-Unis de se débarrasser aujourd’hui de Saddam Hussein alors qu’ils l’ont laissé au pouvoir ?

D’aucuns vont, de façon prospective, jusqu’à envisager un redécoupage des Etats de la région tels qu’ils sont issus de la Première Guerre mondiale. Il n’est pas inimaginable que de tels projets existent au sein de fractions de l’appareil d’Etat et de lobbies américains. Mais cela ne me semble pas à l’ordre du jour.

La rhétorique du gouvernement irakien et les prises de position du gouvernement Sharon à l’encontre de l’Irak tendent à susciter l’impression qu’il existerait une convergence entre les revendications du peuple palestinien et la politique déclarée de Saddam Hussein...

Le régime de Saddam Hussein, à diverses reprises, pour redorer son blason, a utilisé une rhétorique radicale sur la question palestinienne. Néanmoins, une sobre analyse de la pratique du régime baassiste démontre le fossé existant entre la parole et les actes. Ainsi, si l’on remonte à septembre 1970 - c’est-à-dire au " septembre noir " : écrasement militaire de la résistance palestinienne en Jordanie par les troupes du régime monarchique jordanien -, l’armée irakienne n’a pas levé le petit doigt. Ensuite, la guerre enclenchée contre l’Iran en 1980 a conduit à dégrader les rapports de force diplomatico-militaires régionaux. La position d’Israël en est ressortie renforcée. Il est même connu qu’au cours de ce conflit, qui a porté atteinte aux capacités matérielles d’exportation pétrolière de l’Irak, un " accord secret " était en négociation entre l’Irak et Israël pour assurer la sécurité d’un projet d’oléoduc à travers la Jordanie vers la mer Rouge et Aqaba. Le gouvernement irakien avait envisagé ce projet, qui n’a pas abouti, afin de compenser la fermeture de l’oléoduc de Banias qui était vital pour que le pétrole irakien ait accès au marché européen.

Je pense qu’on pourrait décrypter ainsi les politiques respectives de Saddam Hussein et d’Ariel Sharon.

Le régime de Saddam Hussein trouve un grand intérêt à établir un lien entre la "question palestinienne " et la " question irakienne ". Un examen des écrits et déclarations dans les médias irakiens permet de constater que ces deux "questions" sont mises sur un pied d’égalité. Les revendications du peuple palestinien ont une grande légitimité à l’échelle internationale et encore plus à l’échelle régionale. Elles suscitent un mouvement de solidarité, une adhésion. Cela à la différence de la "question irakienne", telle que la présente le régime. Il y a donc une tentative de récupération de la solidarité envers les revendications du peuple palestinien par la direction Saddam Hussein.

Ensuite, je pense qu’il ne faut pas écarter une option à long terme de l’Etat israélien concernant un déplacement d’une partie de la population palestinienne vers la Jordanie et l’Irak, apportant ainsi une solution au problème du retour des réfugiés palestiniens.

Enfin, un Irak devenu un nouveau partenaire des États-Unis dans la région y faciliterait la politique de redéploiement diplomatique et économique d’Israël.

En s’engageant pleinement dans l’offensive militaire contre l’Irak, l’Etat sioniste pourrait disposer d’arguments plus forts afin de faire valoir ses intérêts.

Plus conjoncturellement, la mobilisation guerrière face à l’Irak sert de diversion face à la brutalité de la politique d’occupation et de colonisation d’Israël en Cisjordanie et à Gaza ; une diversion utile face aux difficultés rencontrées par Sharon pour faire aboutir ses projets.

Quelles sont, selon vous, les lignes de force qui marquent l’évolution de la société irakienne au cours de ces trente dernières années, une société qui a subi des chocs brutaux ?

En effet, la structure de la société irakienne a été très profondément affectée par les deux guerres. On en connaît les conséquences terribles sur le plan de l’éducation, de l’alimentation, de la santé, de la mortalité, etc. Mais on n’en a pas encore mesuré tous les effets sur le tissu social, sur les modifications des relations entre les différentes classes et groupes sociaux.

Au cours des années soixante-dix et plus spécifiquement après la hausse forte et rapide des cours du pétrole dès 1973, le régime baassiste a pu redistribuer l’abondante rente pétrolière - cette dernière, en termes annuels, est passée de 520 millions de dollars en 1970 à 26 milliards en 1980 - et répondre assez largement aux besoins et intérêts de larges couches sociales.

Ainsi, de 1974 à 1980-1982, l’amélioration du niveau de vie de couches populaires a été réelle ; les services publics ont été développés, l’éducation et la santé se sont améliorées. Simultanément, s’est effectuée une différenciation assez rapide au sein de ce qu’on pourrait appeler les couches moyennes. La politique d’industrialisation extensive, ancrée dans des dépenses publiques, a généré le développement d’un capitalisme complètement dépendant de l’Etat. Ce type de processus d’accumulation a suscité le déploiement d’une " bourgeoisie bureaucratique ", d’une couche sociale subordonnée aux ressources et aux investissements de l’Etat. Elle a fourni une des bases du parti Baas.

Cette croissance a continué jusqu’en 1982, c’est-à-dire jusqu’à ce que les effets de la guerre avec l’Iran minent ce processus socio-économique. Conjointement à la consolidation du pouvoir absolu de Saddam, un déplacement s’opère : le régime va de plus en plus s’appuyer sur les structures claniques, sur des systèmes de loyauté liés à des familles élargies et des régions. Cela se répercute y compris au sein même du parti Baas dont le fonctionnement antérieur se refond.

La guerre contre l’Iran induit aussi un changement dans le processus d’accumulation : le secteur militaire et les secteurs connexes prennent une place disproportionnée. Une certaine redistribution des cartes s’effectue donc au sein des cercles gouvernants.

La redistribution sociale de la rente pétrolière prend fin ; les progrès socio-économiques des années soixante-dix sont liquidés ; la régression sociale avance à grands pas.

Conjointement à l’essor d’une industrialisation militarisée, le statut de larges secteurs de la classe ouvrière va changer : travaillant dans l’industrie de défense nationale, ces salariés sont soumis à la discipline militaire. Et dans le secteur privé, les organisations syndicales ne disposent d’aucune autonomie.

Après 1991, la rente pétrolière se verra encore plus réduite. Dès lors, une nouvelle mutation intervient dans le système de redistribution de la rente. Une première forme a trait à un processus de privatisation, enclenché dès les années 80, qui prendra son essor dans le secteur agricole, avec une restitution des terres à des propriétaires et surtout la mise en place d’un système de location de terres. La dégradation des services publics a ouvert la voie à des formes de privatisation déguisée. La base sociale du régime de plus en plus s’est contractée.

Comme conséquence de l’embargo, une autre forme de rente a pris son essor : c’est l’ensemble des ressources obtenues grâce au contrôle du marché noir, du secteur import-export, de la contrebande, du marché des devises, et cela dans une économie qui reste placée sous un contrôle très centralisé. La dimension parasitaire de cette rente est poussée à l’extrême. L’appareil de pouvoir et ses auxiliaires ont établi un droit de prélèvement sur l’ensemble des revenus propres à une économie de rareté et de survie.

Ainsi, la bourgeoisie bureaucratique en tant que telle s’est affaiblie dans la mesure où elle était très dépendante du secteur public qui s’est délité. Des secteurs qui avaient poursuivi leur captation de ressources dans une économie que l’on pourrait dire militarisée se sont affaiblis ; certains perpétuent leur carrière parasitaire grâce au monopole d’influence qu’ils détiennent.

Enfin, bien que réduite, la rente pétrolière reste une source de revenu pour les cercles au pouvoir ou qui lui sont liés.

Un tel constat sur l’évolution et le statut des classes dominantes ne peut, a contrario, que mettre en relief la césure complète entre le régime et l’essentiel de la population...

En effet, le fossé s’est élargi considérablement entre les cercles dirigeants et l’essentiel de la population qui baigne dans cette économie de survie, avec les diverses brutalités et les difficultés quotidiennes qui lui sont propres. Les formes les plus dures d’exploitation prospèrent. Toute législation du travail a disparu. Toute activité syndicale indépendante, pour autant qu’elle soit possible, est réprimée dans le sang.

Plus généralement, guerres et embargo ont abouti à un affaissement structurel du prolétariat et à son atrophie sociale et politique. Le secteur informel ne cesse de s’étendre. Le secteur industriel s’est réduit comme peau de chagrin aussi bien à cause de la contraction du marché intérieur (paupérisation, réduction radicale du pouvoir d’achat) et des débouchés extérieurs que du manque de pièces de rechange.

La dureté extrême de la vie quotidienne - reconnue par les diverses enquêtes de l’OMS, de l’Unicef, etc. - et les conditions propres à des activités de survie, au-delà de la nature très répressive du régime, rendent très difficile, si ce n’est impossible, une organisation de la population, des activités de résistance minimales. Les masses plébéiennes, paupérisées se débattent pour survivre.

Les " classes moyennes " - qui avaient vu leur statut s’améliorer, comme nous l’avons dit, au cours des années soixante-dix et jusqu’en 1982 - ont connu une brutale descente aux enfers. Ces secteurs, en grande partie formés de salariés stables, dépendant directement ou indirectement de la redistribution étatique de la rente pétrolière, fortement urbanisés, constituaient une force capable d’agir, aux plans social et politique. Actuellement, ces couches sociales sont de même affaiblies, marginalisées, rejetées dans l’économie de survie et réduites à une passivité socio-politique. Leurs membres, du moins celles et ceux qui en avaient la possibilité, ont choisi l’exil, ce qui constitue une perte de " capital humain, culturel et scientifique ".

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre une relance des courants islamistes qui fonctionnent comme un système d’étayage, de protection, face au séisme économique, social, politique, culturel. De même ont refait surface, comme point d’ancrage, les réseaux familiaux, les réseaux claniques, confessionnels, les structures sociales traditionnelles qui avaient été en partie " dépassées " par le processus historique de modernisation de la société irakienne.

Y compris le fonctionnement du régime de Saddam Hussein s’appuie sur ces anciennes structures, face à l’érosion de l’institution Etat-parti. Dans ce cadre, les courants politiques et idéologiques nationalistes progressistes, socialisants ou même marxistes ont reculé. Il est difficile de prévoir leurs évolutions face à des bouleversements aussi profonds.

Quelles sont les " ressources " qu’utilise encore le régime de Saddam Hussein ?

Dans un tel champ de ruines, le régime de Saddam Hussein peut difficilement faire appel aux grands thèmes de l’idéologie nationaliste et panarabiste du Baas historique. Ses tentatives de récupération de l’islam, pour ne pas dire de l’islamisme, font long feu, sa crédibilité en la matière étant des plus réduites. L’appel au sentiment patriotique, à la défense de l’intégrité territoriale de l’Irak trouve un écho des plus limités, d’autant plus que sa politique est à l’origine d’une perte de contrôle de grandes parties du territoire.

Dès lors, Saddam Hussein s’appuie sur un appareil répressif qui, jusqu’à maintenant, a gardé une certaine homogénéité, qui a perduré, car les menaces de renversement du pouvoir étaient réduites. Certes, les règlements de comptes au sein des cercles dirigeants ont été nombreux, touchant même la famille de Saddam Hussein. Mais jusqu’à maintenant les tentatives d’organisation " subversive " dans le coeur de la citadelle dirigeante ont toujours été brisées. La méfiance mutuelle est élevée au rang de règle de fonctionnement et de sauvegarde personnelle. Un haut dignitaire " soupçonné " n’a comme perspective que la porte de sortie du pays.

En outre, le régime distribue de façon calculée des privilèges, à partir d’une centralisation très forte des ressources économiques et du pouvoir politique. Pour faire image : Saddam Hussein distribue divers types de décorations, militaires ou politiques. A chacune d’elles correspond une somme d’argent payée sous forme mensuelle. Le système de dépendance de divers cercles concentriques est fort bien organisé.

Ensuite, l’utilisation de l’embargo est une autre des clés de gestion du pouvoir. Dans les villes, de larges couches de la population dépendent des tickets de rationnement ; sans eux il est impossible de survivre. Depuis l’application de l’accord appelé " pétrole contre nourriture ", adopté en avril 1995 et accepté par le régime en 1996, le réseau de dépendance contrôlée a pu relativement se stabiliser.

Enfin, les déchirures du tissu social, la fragmentation de la société, les divisions multifaces qui en découlent forment des obstacles à toute opposition quelque peu unifiée contre le régime. Certainement 80 à 90 % de la population s’oppose au régime, mais, simultanément, les processus d’atomisation sociale concourent à neutraliser cette opposition potentielle. Il y a là un défi énorme pour une opposition politique qui vise à une issue démocratique et sociale de cette crise et du renversement de ce régime.

Comment analysez-vous au plan conjoncturel la mobilisation, à tonalité très guerrière, des États-Unis ?

Sur quoi parient les Américains ? L’étranglement économique est un des instruments. La panoplie est diversifiée : limitation des recettes pétrolières par réduction du volume produit ; obligation, à partir de la résolution 692 du Conseil de sécurité de l’ONU, de verser des milliards de dollars à titre de dédommagement à un grand nombre de pays, parmi lesquels le Koweït, et de sociétés (entre décembre 1996 et fin 2000, plus de 11 milliards de dollars ont été versés à la Commission d’indemnisation des Nations unies) ; contrôle des exportations du pétrole passant par la Turquie, avec la possibilité, actuelle, de les limiter... A cela s’ajoutent les bombardements américains et anglais réguliers sur des objectifs dits militaires.

L’ensemble de ces mesures, auxquelles s’ajoute la menace de plus en plus concrète d’une intervention militaire, vise entre autres à détacher un secteur des cercles dirigeants. Ces derniers pourraient penser qu’il est préférable de rompre avec Saddam, que le dernier moment est arrivé pour utiliser la porte de sortie que leur ouvrent les États-Unis et, dès lors, s’engager dans une opération de renversement de Saddam.

Les États-Unis, par la détermination affichée d’une intervention, passent un message à des secteurs de l’armée : " Vous n’avez pas de chances de vous en sortir, nous ferons tout pour renverser le régime, un ralliement est la seule possibilité, pour vous, de trouver une place dans l’Irak de demain. " Il n’est pas impossible de penser que des dissensions puissent, sous une telle contrainte, déboucher sur une lutte de pouvoir. D’ailleurs, nombreux sont les Irakiens qui doutent encore d’une intervention militaire des États-Unis.

Le régime, lui, combine initiatives diplomatiques et mobilisation contre la guerre. Il tente de redonner un rôle au parti Baas. Il a même opéré des distributions d’armes à ses milices. Cependant, de nombreuses failles apparaissent qui l’ont conduit, tout dernièrement, à retirer l’armement qu’il avait distribué à des " secteurs de base " du parti. Une crise de loyauté s’exprime au sein même d’un instrument, le parti, que le régime, récemment, tentait de faire revivre.

Il faut avoir à l’esprit que la perspective générale des Américains est de contrôler au maximum les forces dites d’opposition et, au moment où le pouvoir très centralisé de Saddam Hussein serait touché, d’être apte à le transférer vers des forces militaires et politiques qui assureraient l’intégrité territoriale, une gestion la plus ordonnée et disciplinée possible de la transition vers un Irak s’insérant dans cette stratégie étatsunienne que j’ai décrite au début de notre entretien.

Sous quel angle politique envisagez-vous une mobilisation contre la guerre et pour le droit à l’autodétermination du peuple irakien ?

Pour celles et ceux qui acceptent les objectifs affichés par les États-Unis - le discours américain aujourd’hui met en relief, pour reprendre les formules de Bush, la nécessité de changer un régime qui " menace le monde " et de " libérer le peuple irakien de la servitude dans laquelle ce régime le tient " -, il est utile de rappeler que dans l’histoire il est très rare de voir une guerre impériale donner naissance à un régime démocratique ; particulièrement lorsque les intérêts économiques (pétroliers) d’une telle guerre ne sont même pas camouflés.

En outre, la puissance ou la coalition de puissances qui s’engagerait dans cette guerre n’a pas l’intention de s’appuyer sur un processus d’autodétermination effectif de la population. D’ailleurs, la diplomatie américaine et anglaise, qui met en relief le regroupement de l’opposition, n’attribue à cette dernière aucun rôle dans la conduite du " renversement de Saddam ". L’opposition occupera sa place une fois que les Américains seront maîtres de l’Irak, c’est-à-dire de façon totalement subordonnée.

Toutes les facettes de la politique d’embargo démontrent le peu de souci, pour utiliser un euphémisme, manifesté pour le bien-être social de la population et pour"construire un meilleur avenir pour ses enfants " (Lettre de G. W. Bush au Congrès, 5 septembre 2002). Cette seule formule, à la lumière des centaines de milliers d’enfants morts ou handicapés par les effets combinés de la guerre (uranium appauvri, etc.) et de l’embargo, donne la mesure du cynisme de l’administration Bush et de ses supporters.

Y compris au plan du droit international, on pourrait s’interroger sur les raisons qui conduisent à ce que la résolution 688, adoptée par le Conseil de sécurité de l’ONU le 5 avril 1991, n’ait pas été utilisée comme un des instruments de défense des droits démocratiques. Cette résolution concerne plus directement " la répression des populations civiles irakiennes dans de nombreuses parties de l’Irak ". Toutefois, dans son article 2, elle indique explicitement qu’elle vise à assurer" le respect des droits de l’homme et des droits politiques de tous les citoyens irakiens ". Or, cette résolution qui fournirait une base juridique pour faire pression sur le régime de Saddam, au-delà des régions kurdes, n’a jamais suscité beaucoup d’intérêt. Les propositions émises par des rapporteurs spéciaux de l’ONU sur les droits de l’homme, celles concernant les commissions d’inspection sur le respect des droits de l’homme, tout cela n’a jamais été traduit en initiatives politiques, à l’inverse de l’insistance mise sur les structures d’inspection concernant " les armes de destruction de masse ".

Pour ce qui relève des forces de gauche en Europe occidentale, l’opposition radicale à la politique impérialiste américaine et à ses alliés nous apparaît aller de soi. Toutefois, il nous semble erroné de se limiter à dire : " La question du régime de Saddam Hussein appartient au seul peuple irakien, nous n’avons pas à exprimer une opinion à ce propos. "

Le rapport de force entre le peuple irakien, les forces démocratiques et de gauche irakiennes et l’appareil d’Etat est massivement en faveur du régime en place. Dès lors, nous pensons que, dans le mouvement contre la guerre, les positions contre la dictature, contre Saddam Hussein ne doivent pas disparaître. Selon nous, le mouvement doit être clairement contre la guerre impérialiste, mais aussi, y compris dans les pays impérialistes, contre la dictature et pour la démocratie en Irak. Cette articulation nous semble très importante. Il ne nous semble pas qu’il faille introduire une hiérarchie qui aboutirait à ne pas souligner le besoin d’un combat antidictatorial et le soutien aux forces démocratiques irakiennes. -5 septembre 2002

(tiré du site À l’encontre, voir notre page de liens)

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