La Gauche

Accueil > Histoire et théorie > Économie > L’effet boomerang de la mondialisation

L’effet boomerang de la mondialisation

dimanche 6 février 2005, par Michel Husson

Le scepticisme quant aux bienfaits de la mondialisation est en train de gagner les hautes sphères de l’économie dominante. Paul Samuelson, prix Nobel et théoricien de l’enrichissement mutuel des nations grâce au commerce international, vient de publier un article où s’expriment bien ces doutes (4). Leur point de départ est le constat de la baisse tendancielle de la part des États-Unis dans la production mondiale : elle était voisine de 50 % au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et se situe aujourd’hui entre 20 et 25 %. Soit dit en passant, la théorie libérale ne garantissait en rien le maintien du poids relatif de l’économie des États-Unis. Tout se passe comme si la théorie devenait moins intéressante à partir du moment où sa mise en œuvre ne conduit plus à ce qui était son objectif pratique. Le vague à l’âme du prix Nobel vient de ce que le progrès technique en Chine concerne désormais les secteurs pour lesquels les États-Unis disposaient des avantages comparatifs les plus nets. Cela en dit long sur l’absurdité de la théorie, qui postulait donc l’absence de rattrapage technologique, et sur les liens étroits qu’elle entretient avec les intérêts de la puissance dominante. Certes, l’article de Samuelson a donné lieu à d’énergiques protestations des doctrinaires du libre échange, parmi lesquels Jagdish Bhagwati (par ailleurs auteur d’un hymne à la mondialisation) (5) mais il est révélateur d’une prise de conscience naissante à propos des effets en retour de cette mondialisation sur l’économie US.

Tout cela revient à dire que la configuration actuelle de l’économie mondiale s’accompagne d’un approfondissement des contradictions liées au processus de la mondialisation capitaliste. L’" Empire " est en réalité profondément divisé, et on peut y voir l’expression moderne de la loi du développement inégal et combiné. On voit en effet apparaître une double ligne de fracture au sein des zones de cette économie mondiale : entre les États-Unis et les autres économies dominantes, autour de la baisse du dollar ; et entre économies dominantes et " pays émergents ". Ces derniers menacent la stabilité d’ensemble de l’économie mondiale en gagnant des parts de marché et en réussissant à augmenter le prix des matières premières, notamment celui du pétrole.

Le capitalisme s’est aujourd’hui libéré de ses " entraves " : la circulation des capitaux est à peu près libre, et les acquis sociaux ont déjà largement reculé à travers le monde. De ce point de vue, l’emprise de la finance ne doit pas être comprise comme une forme de parasitisme qui empêcherait le capitalisme de fonctionner correctement. Il s’agit au contraire d’un dispositif permettant l’établissement tendanciel d’un marché mondial, où les salariés sont directement mis en concurrence et soumis à des exigences de profitabilité qui s’opposent à la satisfaction des besoins sociaux non rentables. Grâce à la finance, le capitalisme contemporain se rapproche d’un fonctionnement " pur " en ce sens qu’il se débarrasse progressivement de tout ce qui pouvait l’encadrer ou le réguler. Ce mouvement ne saurait s’auto-réformer et implique une redistribution régressive des richesses. C’est pourquoi les constructions qui visent à séparer le bon grain de l’ivraie - par exemple le " bon " capitalisme productif du " mauvais " capitalisme financier - ou à imaginer un capitalisme à la fois hyper-compétitif et plus égalitaire, relèvent donc d’une utopie réformiste qui ne correspond pas à son cours actuel.

Le paradoxe de la mondialisation pourrait alors s’énoncer ainsi : plus le capitalisme réussit à modeler l’économie mondiale à sa convenance, plus les tensions s’accroissent. Le capitalisme mondial est aujourd’hui installé dans une phase d’instabilité durable. Et la question fondamentale est de savoir si cette instabilité va se dénouer selon l’axe des conflits inter-capitalistes ou celui des affrontements sociaux.


Michel Husson, économiste, est membre du Conseil scientifique d’ATTAC. Il a publié notamment : Les casseurs de l’État social, La Découverte, collection " Sur le vif ", 2003 ; Solidarités et compétences, idéologies et pratiques, L’Harmattan, 2003 ; Le grand bluff capitaliste, éd. La Dispute, 2001 ; Avenue du plein emploi, ATTAC-Mille et une nuits, 2001 (avec Thomas Coutrot) ; Six milliards sur la planète : sommes-nous de trop ?, éd. Textuel, 2000 ; Les ajustements de l’emploi, éd. Page 2, 1998 ; et a collaboré à l’ouvrage collectif de la Fondation Copernic, Les retraites au péril du libéralisme, éd. Syllepse, 2002.

(Extrait d’un article, L’économie mondiale déséquilibrée, paru dans la revue Inprecor, janvier 2005)