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L’élection du NPD et l’aveuglement des « progressistes » péquistes

jeudi 5 mai 2011, par Antoine Beizerno

La gauche péquiste n’a eu de cesse de cracher sur les avancées du Nouveau Parti démocratique au Québec pendant la campagne. Contrairement à leur rhétorique, le NPD a offert un remède électoral autrement plus puissant contre la montée de la droite conservatrice. Il y aura une leçon plus importante à retenir, la panne sèche du Bloc démontre que ce n’était pas le bon véhicule ni pour la gauche ni pour l’indépendance.

Durant la campagne électorale, la majorité des directions des centrales syndicales québécoises ont donné leur appui, tacite ou explicite, au Bloc Québécois. Plusieurs intellectuels liés aux milieux progressistes ont réaffirmé cet appui, c’est le cas de Claude Larose, Pierre Dubuc et aures SPQ-Libre. Devant l’hécatombe du Bloc, la frustration de la défaite ne leur fait voir que la victoire d’un parti « fédéraliste » au Québec. Sans se féliciter de l’implosion du Bloc, qui ne saurait constituer un « gain » pour la gauche, son remplacement par le NPD exprime à sa manière un rejet de la droite. La meilleure « contribution du Québec » pour s’opposer aux conservateurs passe aujourd’hui par un appui à un parti social-démocrate.

La ligne éditoriale de L’Aut’Journal, assurée par Pierre Dubuc, représente bien l’aveuglement de la gauche péquiste. Dans une chronique du 13 avril, Pierre Dubuc amalgame Éric Duhaime et Presse-toi à gauche ! parce que les deux rejettent le Bloc. Le 29 avril, quelques jours avant le scrutin, le même auteur rédige un autre article où il évoque la responsabilité des grands médias fédéralistes dans la montée du NPD.

Incapables de saisir les aspirations progressistes des Québécoises et des Québécois, ces progressistes nationalistes s’accrochent à un paradigme désuet : hors du PQ, point de salut. On s’étonne que des personnes si proches des organisations syndicales et des milieux progressistes ne puissent sentir de sympathie pour leurs semblables du Canada anglais organisé au sein du NPD. On se surprend que cette vieille gauche ignore et discrédite les efforts et les idées exprimés par les mouvements écologistes, communautaires ou altermondialistes qui ne se sentent pas représentés par les élites nationalistes du PQ et du Bloc. On se fatigue de leur refus de participer à la construction d’une alternative inspirante au projet indépendantiste au sein de Québec solidaire. Malgré la contribution militante indéniable de plusieurs d’entre eux – particulièrement l’apport de L’Aut’Journal dans le monde de la presse indépendante – ils ne s’assument ni comme gauche conséquente ni comme indépendantistes conséquents, mais seulement comme des péquistes bornés.

L’inaction du Bloc a préparé sa défaite

Les résultats électoraux sont clairs, les conservateurs ont gagné un gouvernement majoritaire en augmentant légèrement leur appui électoral. Cet événement tragique pour la démocratie et la justice sociale s’est fait sans l’assentiment du Québec. Lors des élections, les Québécois et les Québécoises ont massivement rejeté les politiques conservatrices. Contrairement à l’opinion des épouvantails du « vote stratégique », le Québec a livré la plus grande opposition aux conservateurs de Stephen Harper... en votant pour le Nouveau Parti démocratique. Non seulement les néodémocrates n’ont pas divisé le vote bloquiste, ils ont battu les conservateurs dans plusieurs circonscriptions, ce qu’avait été incapable de faire le Bloc québécois en 2008.

La nature profonde du Bloc québécois a joué un rôle important dans sa défaite. Né de la scission de l’ancien Parti progressiste-conservateur, le Bloc devait préparer un référendum gagnant sur la souveraineté. La défaite du OUI en 1995 a transformé l’objectif du Bloc qui est devenu un relai des demandes du gouvernement péquiste à Ottawa. Loin de défendre un programme d’indépendance populaire, le Bloc est une alliance contradictoire entre bourgeois francophones et les classes dominées, déplaçant tout débat politique et économique derrière le drapeau du Québec. D’un côté, depuis vingt ans, la bourgeoisie nationaliste s’éloigne du projet souverainiste, Lucien Bouchard, chef cofondateur du Bloc, en est l’exemple le plus « lucide ». De l’autre, les luttes sociales et écologistes ont transformé la conscience de classe au Québec. Pendant ce temps, le Bloc a maintenu un discours erroné basé sur l’identité nationale plutôt que sur un projet social populaire, ce qui a donné cette impression de décrochage et d’inutilité qui ont motivé l’abandon brusque du 2 mai dernier.

Malgré certaines batailles justes, dont la défense des chômeurs et chômeuses, le Bloc est demeuré favorable au libre-échange, peu critique face aux politiques fiscales néolibérales et ambigu sur la question de l’occupation militaire d’Afghanistan. Le Bloc a toujours préféré s’allier aux capitalistes « québécois » qu’aux travailleurs « canadians ». Pour contrecarrer les aventures guerrières, les dictats de marchés globaux, les politiques réactionnaires et la fuite climatique menée par les pétrolières albertaines, agiter le fleurdelisé est insuffisant ! De nouvelles alliances internationales sont indispensables et elles commencent par le Canada anglais. Renforcer le pouvoir des classes populaires face à la droite n’empêche pas de lutter pour l’indépendance, tout renforcement de la démocratie sociale participe à l’indépendance de notre peuple.

Ce que n’est pas le NPD

Il est difficile d’expliquer avec précisions les causes précises de la vague orange au Québec. La seule chose que cela démontre que l’action politique contemporaine est devenue totalement médiatique et tournée autour des chefs. Le NPD a d’abord chassé un Bloc jugé moribond, ce n’est pas un choix positif malgré ce qu’on en dit. En ce sens, on peut donner raison aux partisans bloquistes.

La majeure partie des gens qui ont voté pour le NPD connaissaient mal son programme et encore moins ses candidates et candidats. Les prises de position sur la question nationale du Québec sont franchement insuffisantes. La fameuse déclaration de Sherbrooke, qui vise à réparer le péché fédéraliste du NPD, est un programme minimum dans lequel on peine à y reconnaître de front l’existence de la nation québécoise. Et ce qui est sur papier est loin d’être relayé par Jack Layton, surtout pas quand il parle anglais à Toronto. Quant aux député-es nouvellement élu-es au Québec, un grand nombre d’entre eux proviennent de la famille libérale, en commençant par Thomas Mulcair, ex-ministre de Jean Charest. Stephen Harper et les éditorialistes canadiens-anglais s’empressent déjà d’interpréter la vague orange comme une défaite du camp souverainiste.

Saisir au bond cet élan vers la gauche

La tâche des progressistes du Québec est de préparer dès maintenant la lutte contre le gouvernement Harper. Les cinq dernières années nous ont donné un aperçu précis du programme de destruction sociale des conservateurs. La lutte qui s’en vient exige une vaste mobilisation pancanadienne, car l’opposition parlementaire néodémocrate sera loin d’être suffisante. L’élection du NPD comme opposition officielle signifie un rejet des politiques de droite auquel le Québec a répondu « présent ». Il y a un champ ouvert à la lutte idéologique. S’y immiscer avant qu’il se referme complètement est le défi de la gauche québécoise. C’est une occasion pour sceller des alliances avec les écologistes et les syndicalistes du Canada. De plus, c’est une occasion de revoir les liens que la gauche entretient avec les autochtones, car deux députés néodémocrates du Québec sont d’origine autochtone.

Au lieu d’agir comme une gauche indépendantiste, les « syndicalistes et progressistes » du PQ n’aspirent qu’à être la gauche de ce dernier. Maintenant que le balayage néodémocrate vient d’en découdre avec la position du « vote stratégique », cette mouvance se montre à nu, fétichiste d’un parti moribond. La conjoncture appelle de plus grands défis.