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L’enjeu est de savoir qui va payer la crise »

samedi 18 octobre 2008, par Jean-Marie Harribey

La crise économique qui secoue la planète donne l’occasion à « Rouge » d’ouvrir ses colonnes aux économistes progressistes. Cette semaine, Jean-Marie Harribey, coprésident d’Attac et professeur à l’université Bordeaux 4, analyse la réponse des gouvernements à la crise, tandis que Michel Husson, membre du conseil scientifique d’Attac, expose les propositions qu’il convient de mettre en avant [1].


Interview paru dans Rouge n° 2270, 16/10/2008. Propos recueillis par Raphaël Duffleaux.


Comment analyser la gravité de la crise actuelle ?

Jean-Marie Harribey – La crise qui se déroule sous nos yeux plonge ses racines dans la structure même du capitalisme néolibéral qui s’est imposé depuis 30 ans. Le maître mot fut la restauration des profits, aux dépens des salaires, qui ont nourri une consommation extravagante des classes bourgeoises et des placements grâce à des produits financiers de plus en plus nombreux et sophistiqués, dont l’utilisation était d’autant plus aisée que le crédit était abondant. Mais les plus-values boursières ne peuvent durablement se développer que sur fond de plus-value croissante extorquée aux travailleurs.

● Comment interpréter les réponses à la crise des différents gouvernements des grandes puissances capitalistes ?

J.-M. Harribey – Aujourd’hui, les États-Unis et l’Europe sont largement dans une impasse. Les États-Unis, cœur du capitalisme globalisé, voient l’insoutenabilité du mode d’accumulation éclater. Une dépense intérieure structurellement supérieure aux ressources produites en interne a conduit à un endettement colossal. Et le bouclage macroéconomique, assuré par l’injonction « Un job ne vous suffit pas, prenez en deux ! Deux ne vous suffisent pas, endettez-vous ! », était durablement intenable. Ce modèle n’est pas remis en cause le plan Paulson, qui se borne à renflouer les banques sans contrepartie, et qui sera financé par emprunt sur… les marchés que l’on dit défaillants. Sans doute, des fonds souverains seront preneurs des bons d’État, sous peine de voir leurs propres avoirs en dollars dévalorisés. Mais la spirale de l’endettement se poursuivra. Quant à l’Europe, elle se révèle incapable de coordonner une action, sauf pour appeler à « poursuivre énergiquement les réformes structurelles » (Ecofin, 7 octobre). Rien de plus logique de la part d’une Union européenne antidémocratique, qui veut « améliorer la flexibilité du travail et la mobilité », en oubliant les belles promesses sur la sécurité.

Y a-t-il de grandes différences entre les États-Unis et l’Union européenne ? Jusqu’où peuvent-ils aller dans la régulation des marchés financiers ?

J.-M. Harribey – Les gouvernements, tant aux États-Unis qu’en Europe, ont annoncé la couleur. Les nationalisations des banques, auxquelles ils ont dû se résoudre, ne seront que temporaires. Sans pression populaire forte, aucun rouage essentiel du capitalisme financier ne sera remis en cause, notamment la libre circulation des capitaux. L’enjeu est de savoir qui va payer la crise. En partie, les riches, si la pression sociale monte. Sinon, les couches pauvres et moyennes. Dans tous les cas, un gros risque pour le Sud, à cause de la hausse des prix des matières premières et de l’alimentation, et du fait du renvoi aux calendes des mesures écologiques efficaces.

● Quelles pistes alternatives ?

J.-M. Harribey – Au niveau de la finance : rétablir des contrôles stricts sur les mouvements de capitaux, notamment par des taxes ; interdire la titrisation et les marchés de produits dérivés ; supprimer les paradis fiscaux et placer tout le secteur bancaire sous contrôle public. Au niveau social : inscrire dans les Constitutions que le supplément de richesse qui va aux travailleurs (salaires, temps de travail, protection sociale, besoins sociaux, etc.) ne soit jamais inférieur aux gains de productivité ; instaurer un revenu maximum, au-delà duquel une fiscalité progressive drastique soit appliquée ; et faire de la souveraineté alimentaire pour tous les peuples un droit fondamental. Au niveau de l’écologie : instaurer un débat démocratique pour que tous les éléments essentiels à la vie (air, eau, ressources non renouvelables, climat, connaissances, etc.) soient considérés comme des biens publics inaliénables, dont toute dégradation devra être prévenue ou réparée par des taxes spécifiques ; et mettre en chantier un programme d’énergies renouvelables en Europe. À ces conditions, qui ouvrent la voie à un dépassement du capitalisme, la lutte pour l’émancipation humaine pourra se poursuivre. Marx, on le sait, est enterré à Londres. Gageons que les gourous de la City et de Wall Street doivent cauchemarder ou bien le lire en cachette.

HARRIBEY Jean-Marie
Notes
[1] Voir : Face à la crise financière : nationalisation et bouclier social

* Interview paru dans Rouge n° 2270, 16/10/2008. Propos recueillis par Raphaël Duffleaux.