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La crise de l’université : entre sous-financement et financiarisation

dimanche 3 août 2008

Le caractère particulier de la crise qui secoue l’UQAM, avec son lot de malversations gestionnaires, ne doit pas nous faire oublier que c’est l’ensemble des universités du Québec qui sont aujourd’hui en proie à une mutation fondamentale, la plupart du temps rapportée à « l’économie du savoir ».

L’essentiel de cette mutation réside dans le développement hégémonique des nouveaux secteurs de formation à caractère techniciste et managériale qui monopolisent les ressources traditionnellement allouées à l’université, en même temps qu’ils cautionnent sa dépendance croissante à l’égard d’investissements financiers la soumettant désormais à la logique capitaliste de la rentabilité. Il s’agit en bref d’une mutation qui, derrière la problématique du sous financement de l’université, signifie avant tout la financiarisation de l’université.

En sachant très bien que le calme apparent qui règne dans les autres universités québécoises n’est que le signe de leur plus grande docilité face à cette financiarisation accélérée, il reste ainsi à constater malgré tout que l’UQAM, tête de pont du réseau des universités d’État, court présentement le risque de disparaître à moins d’une injection rapide d’argent public. La voici sommée de se « redresser » sous la houlette d’une firme comptable privée, alors que des « injonctions légales » et des « interventions policières » visent à neutraliser les « perturbations » en son sein. Mais cette situation ne concerne pas uniquement l’UQAM, et elle n’est pas non plus propre au Québec. Partout les universités, engagées dans la nouvelle compétition instaurée par « l’économie du savoir », « crient famine » et appellent à un réinvestissement public massif, souvent doublé de hausses des frais de scolarité – au moment même où tend à devenir totalement obsolète le principe de l’universalité et de la gratuité de l’éducation, du moins là où il subsistait encore.

Fidèle au modèle entrepreneurial, la course à la rentabilité conduit donc les universités à entrer en compétition afin de développer les secteurs à haute valeur ajoutée tels que la biopharmaceutique, la gestion, la communication, etc. Et cela, en se délestant alors en retour des disciplines qui, depuis les humanités jusqu’aux arts libéraux en passant par la théologie et la philosophie, étaient pourtant au coeur même du projet fondateur de l’université entendue comme voie d’accès à l’universel – et donc comme participation au développement de l’idéal de justice – grâce à la mise en commun et la diffusion des connaissances les plus directement reliées à la spécificité de l’existence humaine.

Le constat suivant a beau être paradoxal, il n’en reste pas moins vrai, en tout cas en Amérique du Nord : ce sont aujourd’hui les universités ayant, depuis leur fondation, le plus largement tablé sur cette marchandisation du savoir et le financement privé qu’elle suppose, qui, tout en performant ainsi dans cette arène commerciale de la compétitivité qu’elles ont inaugurée, sont désormais les plus aptes à soutenir, de par leur richesse et de manière nécessairement élitiste, une certaine éthique humaniste de la connaissance envisagée pour elle-même. Les autres, ne cessant d’accuser leur retard – encore et toujours en français pour la plupart, allez savoir pourquoi –, sont de plus en plus forcées d’opérer en catastrophe un virage drastique si elles espèrent rester dans la course au financement et au profit, même si elles n’ont aucune chance de gagner, incapables de rivaliser avec les McGill et les Harvard de ce monde. Une course qui signifie donc surtout pour elles l’acceptation d’une relégation au statut d’universités de second ordre, axées uniquement sur la formation professionnelle au meilleur coût pour le plus grand nombre, ainsi que sur les recherches les plus immédiatement rentabilisables.

L’« université du nouveau monde », pour reprendre un terme déjà usité, se trouve ainsi déchirée de l’intérieur entre les deux rôles de la victime et du bourreau qu’elle est amenée à jouer en même temps : d’un côté en continuant à enseigner cette culture à la recherche de sa propre universalité et, de l’autre, en innovant sans cesse sur la scène capitaliste de la performance financière. En effet, alors que le sous financement actuel de l’université représente le signe de la mort certaine des disciplines classiques qui ne répondent pas à la logique de la rentabilité, il constitue au contraire pour les nouveaux secteurs de pointe, dont l’objectif est justement de se rentabiliser par eux-mêmes en contribuant à l’innovation technoscientifique du capitalisme, l’heureux présage de leur libération définitive à l’égard du modèle humaniste de la connaissance désintéressée et de l’archaïsme institutionnel du domaine public. Pour les « réformateurs » néo-libéraux et les nouveaux adeptes de l’économie du savoir, c’est-à-dire de l’intégration du savoir dans l’économie, c’est faire d’une pierre deux coups puisque le cadavre de l’université publique et humaniste pourra justement, selon une juste destinée, être enseveli au côté de celui de l’État, laissant la logique du capitalisme globalisé régner seul sur les sociétés et tous les aspects de la vie humaine.

Ainsi, après l’instrumentalisation capitaliste de l’État opérée par l’« économie politique », c’est à présent au tour de l’Université de se voir instrumentalisée de la sorte par l’« économie du savoir ». Et c’est dans cette optique, selon laquelle le sous financement du secteur public apparaît dorénavant comme l’argument le plus conséquent afin de légitimer l’impérialisme croissant des compagnies financières, qu’il serait temps de reconnaître que le financement accru des universités équivaut, paradoxalement, à une fuite en avant en direction de l’oubli de ce qu’elles sont et, par ce biais, de leur disparition. Et c’est donc encore dans cette optique que la crise particulière qui sévit actuellement à l’UQAM ne doit, de son côté, être appréhendée que comme une preuve parmi tant d’autres de la victoire progressive de l’État Marché global sur les États Nations particuliers, une victoire face à laquelle la possibilité même d’offrir une histoire au Québec se trouve emportée par le « libre échange » dans « l’eau glaciale du calcul égoïste ».

En effet, l’intégration critique et la diffusion de la connaissance, comprise comme une valeur fondamentale, forment aussi une condition de l’accession des personnes au plus haut niveau de leur intégrité humaine, et donc de la participation effective des citoyens au développement d’une communauté politique responsable de sa destinée. La souveraineté du Québec, qui nous apparaît comme l’enjeu historique fondamental auquel nous n’aurions pas dû cesser d’être confrontés, a ainsi tout à perdre dans cette offensive qui est actuellement menée contre l’autonomie de l’éducation supérieure à l’égard de la logique de l’accroissement illimité du profit. Cette souveraineté qui, aujourd’hui pourtant, loin d’être synonyme d’un repli sur soi, devrait être considérée comme la condition d’une généreuse participation non seulement au mouvement mondial de résistance au capitalisme, mais également à la mobilisation qui devra bientôt conduire à la liquidation d’un système dont chacun sait maintenant qu’il est en train de détruire le monde, ce monde que nous voulons continuer à habiter ensemble et dons nous avons désormais à prendre soin.

Par :
Remi de Villeneuve, docteur en sociologie, UQAM
Eric Martin, doctorant en pensée politique, Université d’Ottawa
Michel Freitag, professeur associé, département de sociologie de l’UQAM
Jacques Mascotto, professeur associé, département de sociologie de l’UQAM
Gilles Gagné, professeur en sociologie, Université Laval
Daniel Dagenais, professeur en sociologie, Université Concordia
Jean Pichette, professeur, École des Médias, UQAM