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La crise : un tournant dans le capitalisme néolibéral ?

jeudi 16 octobre 2008, par stephanie Treillet

La phase néolibérale du capitalisme a vu, en vingt ans, une succession de crises de plus en plus rapprochées. Son instabilité intrinsèque le fait en effet passer d’une bulle spéculative (le gonflement démesuré du prix des actifs dans un secteur) à une autre bulle spéculative.

Ainsi la bulle immobilière à l’origine de la crise des subprimes est la conséquence indirecte de l’éclatement de la « bulle internet » en 2001. Les capitaux se sont réfugiés sur les titres du marché hypothécaire que les prêts aux ménages insolvables ont dopés. Les techniques de titrisation (les organismes de crédits transformant les créances en titres négociables sur les marchés financiers), destinées à répartir des risques entre différentes catégories d’agents économiques, ont participé de leur dissémination et du renforcement de l’opacité : aujourd’hui plus personne sur les marchés financiers et le système bancaire ne sait qui détient des créances douteuses.

Cependant la crise actuelle n’est pas une crise parmi d’autres. Cette fois, les expédients déployés pour prévenir son extension, géographique et sectorielle, ont échoué : les unes après les autres, les plus grandes banques, états-uniennes d’abord puis européennes, font faillite. Les principales places boursières s’effondrent. Cette crise est globale, structurelle et durable.

Elle est d’abord le résultat des contradictions du modèle de croissance des Etats-Unis, qui a servi de locomotive à l’économie mondiale depuis la décennie 1990. Si, comme en Europe les salaires ont décroché des gains de productivité qui n’ont alimenté que les revenus du capital, aux Etats-Unis l’endettement de ménages a empêché l’effondrement de la demande intérieure, même si les inégalités et la pauvreté ont explosé. Les riches s’endettent pour spéculer, les catégories pauvres et moyennes s’endettent pour payer les études de leurs enfants, pour se soigner, et bien sûr pour acheter leur logement. L’endettement extérieur du pays a battu des records ces dernières années : disposant du dollar, qui reste la monnaie dominante, les Etats-Unis sont la seule économie du monde à pouvoir vivre indéfiniment à crédit, avec l’épargne provenant du reste du monde, (Japon, Chine, pays pétroliers du Golfe.) Alors même que le dynamisme de la consommation états-unienne soutient la croissance chinoise, fondée d’abord sur les exportations de produits manufacturés à bon marché en raison de la surexploitation des travailleurs chinois.

C’est cet attelage instable qui s’est effondré en 2007, et les épisodes qui ont suivi n’en constituent que les effets en chaîne, amplifiés par la liberté d’action absolue sur les marchés de capitaux et la multiplication des innovations financières ; la crise de solvabilité des établissement de crédit hypothécaire s’est transformée en crise bancaire : crises de liquidité d’abord (les banques ne parvenant plus à se refinancer sur le marché interbancaire), débouchant sur une crise du crédit ; c’est par le biais de celle-ci que se fait la transmission à l’économie réelle, avec récession et aggravation du chômage.

Depuis le début, les banques centrales ont été en butte à un dilemme, dont le rejet le 29 septembre par la Chambre des représentants aux Etats-Unis du plan Paulson – prévoyant de racheter pour 700 milliards de dollars payés par les contribuables les créances douteuses des banques - est la traduction : venir au secours des établissements bancaires menacés de faillite, c’est se donner les moyens de limiter les faillites en chaîne, mais c’est aussi récompenser la prise de risque incontrôlée, et alimenter la fuite en avant spéculative. Ce plan se heurte à une double opposition : d’un côté, l’indignation légitime d’une majorité de la population de voir à cette échelle la socialisation des pertes après la privatisation des profits, souvent faramineux, à l’heure où des millions de salariés sont jetés à la rue, menacés de perdre leur retraite en plus de leur logement et parfois de leur emploi ; et de l’autre l’opposition des républicains ultralibéraux pour qui il s‘agit d’une atteinte intolérable à la liberté des marchés.

Le capitalisme néolibéral est donc à un tournant, et il est à peu près certain que des aménagements de son fonctionnement vont être mis en œuvre, avec des modifications techniques des règles du jeu des systèmes bancaires et financiers – même si l’imagination sans limites des acteurs de la finance leur a jusqu’à présent permis de contourner tous les règlements, voire de transformer ces contournements en nouveaux terrains de spéculation….. Les Etats vont continuer à utiliser nombre d’instruments d’intervention, pouvant aller jusqu’à la nationalisation partielle ou totale d’établissements bancaires ou financiers.

On ne peut pour autant en conclure que ces inflexions marquent la fin du capitalisme néolibéral et ouvrent la voie au retour à un modèle de type keynésien. Il faudrait pour cela davantage que quelques mesures interventionnistes. C’est ainsi que quand Fillon cesse de faire du déficit budgétaire un tabou, ce n’est en rien le retour à une politique de relance, de dépenses sociales ou d’infrastructures, mais simplement la rançon des cadeaux fiscaux aux revenus de la finance…… Le modèle keynésien des années 1950 à 1980, s’il n’était en rien le résultat d’un « compromis » mais plutôt d’un rapport de force très favorable au salariat, avait une cohérence. L’éventualité du passage à une autre phase du capitalisme se heurte aujourd’hui à deux obstacles qui constituent le noyau dur du capitalisme néolibéral : le partage salaires–profit (autrement dit le taux d’exploitation des salariés), et la liberté de circulation des mouvements de capitaux.

Le moteur de la croissance antérieure, c’est-à-dire l’équilibre fragile fondé sur l’endettement des Etats-Unis, ne pourra pas être remis sur pied dans l’immédiat. On va donc voir pour un certain temps une très faible croissance voire des récessions durables dans les économies dominantes, et peut-être des rythmes de croissance ralentis dans les économies dites « émergentes ». Or il n’y pas de moteur de rechange ! Sauf à remettre en cause la pression à la baisse sur les salaires qui a fondé l’envolée des profits depuis 25 ans, ainsi que les politiques qui organisent la croissance des inégalités et de la précarité. Même une véritable régulation des marchés financiers n’est pas envisageable, car elle supposerait un contrôle des mouvements internationaux de capitaux, une véritable politique de lutte contre les paradis fiscaux, un arrêt du dumping fiscal… Or, comme l’analyse M. Husson, la finance ne constitue en rien un obstacle au fonctionnement du capitalisme néolibéral, ni une excroissance parasitaire, mais la condition même de son fonctionnement.

(1) Michel Husson, Un pur capitalisme, édition page deux, 2008.