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HAÏTI

La diplomatie injuste et malhonnête de Washington : vendetta contre le président Aristide

Le Conseil des affaires hémisphériques (COHA)*

jeudi 15 janvier 2004

L’administration Bush, pareillement à l’administration de Clinton, continue de poursuivre une politique ruineuse et contre- productive envers le gouvernement d’Haïti démocratiquement élu du président Jean-Bertrand Aristide.

La détérioration du pouvoir d’Aristide est regrettable mais peut s’expliquer

Certains journalistes étrangers et un groupe dirigeant de l’administration Bush, composé de stratèges régionaux devenus intransigeants, accusent le gouvernement Aristide de prolonger l’impasse politique et d’avoir échoué à établir un climat de « sécurité », négligeant de reconnaître que c’est l’intransigeance de l’opposition commanditée par les États-Unis qui paralyse le processus démocratique en Haïti.

La vaste majorité de la population de ce qui est déjà le pays le plus pauvre de l’hémisphère, est la victime de facto de l’embargo sur l’aide de 500 millions $ imposé au gouvernement Aristide par Washington et les autres donateurs internationaux qui se sont engagés envers elle.

L’administration Bush devrait immédiatement reprendre contact directement avec le gouvernement d’Haïti et dénoncer ouvertement le refus de l’opposition à participer au processus démocratique qui mènera cette année à de nouvelles élections législatives contrôlées.

Haïti mérite le même respect que la Maison blanche accorde automatiquement aux principautés de Saint-Marin ou Monaco.

À mesure que la gouvernance se désagrège dans un Haïti privé de ressources, les probabilités qu’une prédiction de malheur se réalise deviennent de plus en plus certaines.

Une autre vague de Haïtiens pourrait de nouveau entreprendre le périlleux voyage de 1150 km en levant les voiles vers Miami, par suite de la politique mal avisée de Washington.

En même temps que des milliers de Haïtiens désespérés et appauvris évaluent s’il en vaut la chandelle d’entreprendre le dangereux périple de 1150 km jusqu’à la Floride afin d’échapper à la famine, les critiques du président Jean-Bertrand Aristide, avant tout les stratèges régionaux américains, l’accusent de tolérer une dérive des plus inquiétantes vers un régime autoritaire. Assurément la violence et la corruption se sont accrues et la marée d’opinion publique contre Aristide s’accroît avec le déclenchement et l’intensification des guerres de gangs entre voyous rivaux, pro gouvernemental et pro opposition, et avec l’augmentation du nombre de Haïtiens mécontents qui se joignent aux rassemblements de l’opposition. Mais il y a des preuves accablantes pour prouver que la perte de popularité d’Aristide n’est pas causée par un changement dramatique de la personnalité du président haïtien mais plutôt c’est le résultat d’une campagne préméditée qui est actuellement orchestrée par André Apaid Jr. qui est l’un des individus les plus riches de l’île. Cette campagne a l’appui tacite si ce n’est pas ouvert de l’ambassade américaine à Port-au-Prince. Cette politique qui est en place depuis longtemps, est en ce moment guidée par le sous- secrétaire d’état américain aux affaires hémisphériques occidentales, Roger Noriega, de concert avec ses collègues de la droite radicale tels que l’envoyé spécial présidentiel pour l’hémisphère occidental, Otto Reich. Ce qui est très apparent c’est que Washington veut se débarrasser d’Aristide qui n’a pu survivre qu’à peine, jusqu’à maintenant, malgré tous les malheurs et l’embargo économique que lui fait subir l’administration Bush. Le danger est que Washington est en train de réussir et va bientôt devoir faire face à la réalisation d’une prophétie dont il est lui-même l’artisan. Il va peut-être réussir à convaincre le monde que Aristide devrait être destitué, ce qui serait un événement catastrophique.

Le bicentenaire de l’indépendance de Haïti, le 1er janvier 2004, a marqué les deux centièmes anniversaires de la deuxième plus vieille république indépendante de l’Hémisphère occidental et la célébration de la seule nation au monde qui a réussi à renverser de manière indépendante l’esclavage. En même temps, cette occasion pourrait être autant la commémoration des deux centièmes anniversaires de la politique belligérante, injuste et irréfléchie des États-Unis envers Haïti, une politique qui remonte au refus originel de Washington de reconnaître le pays nouvellement indépendant jusqu’en 1862, soit presque six décennies après son indépendance, puis qui s’est poursuivie par l’occupation militaire américaine souvent brutale de Haïti entre 1915 et 1934 et qui a culminé avec l’appui enthousiaste des États-Unis envers les dictatures corrompues des Duvalier, père et fils, et de leurs successeurs militaires. Historiquement, le département d’État américain a toujours considéré qu’être bon deuxième était bien assez pour cette république noire.

Aujourd’hui, la politique ouvertement condescendante de Washington envers l’île a atteint un sommet, au fur et à mesure que l’administration Bush continue de contrecarrer toutes les tentatives du gouvernement actuel du président Jean-Bertrand Aristide de faire avancer Haïti vers une démocratie plus stable, une économie plus forte et une société plus juste.

Au fur et à mesure que la violence au pays s’intensifie, il y a eu une vague de dénonciations du gouvernement Aristide par plusieurs correspondants étrangers partiaux qui s’adonnent à l’occasion à un journalisme biaisé, par des fonctionnaires de l’ambassade américaine à Port-au-Prince qui prennent automatiquement pour acquis qu’ils peuvent patauger dans l’étang de Haïti et par un groupe restreint d’individus nommés au département d’État américain et dirigés par Noriega et Reich, et qui aiment le sensationnalisme et voit en Aristide rien d’autre qu’un Castro imberbe. Ces sources ont maintes fois accusé le président et le mouvement politique de la famille Lavals d’encourager et même de fomenter la violence politique en faisant la promotion d’attaques par les gangs de rues et en refusant de s’engager dans des négociations de bonne foi entre l’opposition et les représentants gouvernementaux.

Toutefois, ces accusations tumultueuses contre le gouvernement n’ont presque pas ou n’ont aucun lien avec la réalité politique de Haïti où le fonctionnement d’un gouvernement démocratiquement élu possédant un appui populaire massif, au moment des élections de 2000, a été saboté constamment par une opposition sans principes et intransigeante. Cette opposition fut établie et continue d’opérer avec le plein appui, même si ce n’est pas toujours un appui ouvert, des États-Unis, par le biais d’institutions discutables, datant de la guerre froide, telles que l’Institut républicain international (IRI) et l’ancien bureau du sénateur Jesse-Helms (un républicain de la Caroline du Nord), le président pendant longtemps du comité sénatorial américain sur les relations étrangères, jusqu’à sa retraite en 2002, et le fer de lance dans la croisade pour « se débarrasser » d’Aristide.

Le président Aristide est le produit de son environnement mais il est aussi étonnamment très discipliné. Il est un homme courageux, ayant échappé à plusieurs tentatives d’assassinat. Il est obstiné et calculateur ainsi qu’indépendant et très intelligent. Il comprend l’importance de son poste, autant pour son peuple qu’en tant que symbole pour le monde entier. Même s’il appelle toujours pour la pacification et la résolution des conflits, il n’est pas à l’abri de tomber dans le piège de l’« oeil pour oeil » de l’Ancien Testament. Il était l’acquis démocratique national le plus précieux de cette île mais, après des années de se faire pourchasser par l’opposition non démocratique et par la manipulation de la politique par les États-Unis, la qualité de son régime s’est détériorée et l’atmosphère dans laquelle on le force à vivre et, en retour, à laquelle il a contribué, est de plus en plus infecte.

Une assemblée législative paralysée, le plus récent avatar de l’obstructionnisme

Le 12 janvier 2004, le mandat du tiers des membres du parlement d’Haïti, composé de deux chambres, expirait, laissant le bras législatif du gouvernement haïtien sans le quorum

nécessaire pour fonctionner officiellement. Jusqu’à maintenant, aucune élection n’a été tenue pour ces sièges demeurés vacants et aucune élection parlementaire n’est prévue malgré qu’Aristide espère pouvoir en tenir cette année. La responsabilité pour l’amorce de cette paralysie politique a été rejetée sur le président Aristide qui débute l’avant-dernière année de son second mandat à la présidence. Maintenant, il se retrouve dans une situation inconfortable où il doit choisir entre un prolongement unilatéral des mandats expirés des législateurs devenus maintenant redondants ou, en effet, de gouverner par décret à cause du fait que le Parlement ne peut légiférer. Quelque soit le choix, il n’y a pas de doute que les groupes d’opposition, tels que la Convergence démocratique (CD) et le Groupe 184 nouvellement formé, vont s’en saisir pour déclarer que voilà une preuve de plus de la nature antidémocratique du gouvernement. Cette rhétorique malveillante est reprise énergiquement par le département d’État américain qui voit le président Aristide et son parti Lavalas (dont les membres sont en grande majorité les pauvres de la nation) comme étant trop radicaux et trop « populistes » pour mériter l’appui ou la tolérance même de Washington.

Le manque de bonne foi de l’opposition

Toutefois, le blâme pour les retards et les remous entourant la question des élections parlementaires repose en fait entièrement avec la mauvaise volonté des groupes d’opposition qui ont refusé systématiquement de nommer des représentants au Conseil électoral provisoire (CEP) qui doit être établi avant que les élections aient lieu. La question du CEP qui n’est toujours pas résolue peut devenir l’obstacle à l’intention annoncée récemment par le président Aristide pour tenir des élections législatives d’ici six mois. Les raisons sous-jacentes de l’opposition pour contrecarrer tout progrès vers de nouvelles élections, ce qui est une stratégie qui remonte à 4 ans de cela et qui a été soutenue depuis longtemps par le IRI, ne sont pas difficiles à imaginer. Autant la Convergence démocratique, le premier groupe anti-Aristide bien en vue (mais dont le nombre de membres est infime) à apparaître sur la scène, que le Groupe 184 (fondé par André Apaid jr.) nouvellement formé, sont des partis qui représentent avant tout la petite élite haïtienne, la même couche sociale qui contrôlait le pays pendant des décennies, sous les régimes répressifs de Duvalier, avant les élections de 1990 où Aristide a pris le pouvoir lors du premier scrutin démocratique de ce pays. L’organisation qui porte ironiquement le nom de Convergence démocratique, a en particulier toute une histoire derrière elle d’avoir été une coalition de microfactions qui se cherche des électeurs, n’ayant jamais reçu durant la plupart de son histoire plus de 8 % d’appui parmi les électeurs enregistrés, selon un sondage organisé pour le compte des États- Unis, il y a 4 ans de cela. Le seul objectif de l’opposition est, semble-t-il, de remettre sur pied l’armée (un instrument d’oppression notoire qui a terrorisé la nation et particulièrement pendant des décennies les pauvres et que président Aristide a finalement dissous en 1995). L’opposition appuie aussi la mise sur pied de programmes austères de redressement structurel, ce qui est conforme avec le consensus de Washington qui est lui-même maintenant largement discrédité, en coupant dans les services gouvernementaux déjà minimes, en poussant les salaires vers le bas et en appauvrissant la vaste majorité des Haïtiens.

Ce n’est pas étonnant que ce programme de l’opposition n’ait pas gagné beaucoup d’appui populaire, même encore maintenant. Un sondage organisé en 2000, pour le compte des États-Unis, a découvert que la direction de la Convergence démocratique n’avait qu’un taux de 4 % de crédibilité alors que seulement 8 % de la population locale n’ont nommé le nom de Convergence comme le parti pour lequel ils ont le plus de sympathie. Évidemment, les perspectives d’une victoire de l’opposition, lors d’un scrutin, sont minces, voire inexistantes, d’où le fait qu’ils ont adopté une stratégie de délais perpétuels, espérant que l’impasse politique volatile qui en résultera, combinée à la politique de Washington d’isoler et d’asphyxier économiquement Haïti vont affaiblir suffisamment le régime d’Aristide qu’il va succomber, à la suite des défections grandissantes parmi ses partisans les plus fidèles.

À ce moment-ci, les espoirs de l’opposition sont que le pays peut être déstabilisé au point que le gouvernement soit incapable d’effectuer son mandat d’ici la fin de 2005.

Ce scénario ne diffère pas beaucoup des événements de 1991 lorsque le président Aristide fut chassé du pouvoir seulement 9 mois après sa première inauguration lors d’un coup qui a entraîné trois ans de régime militaire brutal, y inclus certaines formes de la pire violence politique dans l’histoire du pays. Le refus obstiné de l’opposition de faire partie d’une seconde ronde d’élections soulève pour la majorité de la population haïtienne le spectre du retour d’un cycle de coups d’état et de répression politique brutale, une fois que Aristide serait renversé, une crainte qui rehausse le niveau de tension politique partout au pays et qui crée un terrain fertile pour la violence. Les demandes de l’opposition que Aristide doit démissionner si des élections doivent se tenir, représentent un véritable bluff de leur part, ainsi que la reconnaissance que même dans les sombres circonstances actuelles où existent en Haïti des conditions misérables et où la popularité d’Aristide est en perte de vitesse, ils n’ont pas la moindre chance de gagner des élections honnêtes et libres.

L’épouvantail de la sécurité

Il va sans dire que les dirigeants de l’opposition présentent une tout autre version de l’histoire pour justifier le refus continuel de prendre part aux étapes qui vont permettre la tenue d’élections, faisant valoir que le climat actuel d’« insécurité » n’est pas souhaitable pour la tenue d’un scrutin libre et juste, même si le président haïtien a donné son accord à toute réforme possiblement concevable qui permettrait d’éliminer le moindre défaut observé durant les élections législatives contestées de mai 2000. Cet argument de l’opposition qui a été bien accueilli, sans plus d’enquête, par les médias étrangers et les supporteurs américains de l’opposition, trouve sa source dans les articles de la résolution numéro 822 de l’Organisation des états américains (OÉA). Cette résolution qui fut adoptée après les élections haïtiennes présidentielles de novembre 2000, lance l’appel au gouvernement Aristide de rétablir un climat de sécurité comme condition pour mettre fin à l’impasse politique. Évidemment, une telle condition est un concept qui est difficilement quantifiable et l’initiative de l’OÉA n’offrait aucun guide concret sur comment on pouvait satisfaire une telle condition. Il importe aussi de noter que « la sécurité » dépend d’une force policière professionnelle et d’un appareil judiciaire crédible, ce qui devait être prétendument mis sur pied, à la suite de la formation fournie par les spécialistes des États-Unis et du Canada, après que les forces militaires dirigées par les États-Unis furent intervenues en 1994 et rétablirent Aristide à son poste en Haïti, à la suite d’un exil amer de trois ans à Washington.

Durant cette période, l’administration Clinton, par le biais de son envoyé spécial Larry Pezzulo, a tenté de forcer Aristide à se joindre à une coalition avec la junte militaire dirigeante en Haïti parce qu’elle craignait le credo politique radical du dirigeant haïtien. Finalement, le caucus noir du Congrès américain a joué un rôle déterminant pour convaincre le président Clinton de congédier Pezzulo, à cause de son harcèlement incessant du président haïtien.

Le fait que ces spécialistes et ces entraîneurs furent retirés prématurément de Haïti par leurs gouvernements respectifs permet d’expliquer beaucoup des problèmes auxquels aujourd’hui l’île fait face. De plus, il faut rappeler que la maison blanche de Clinton a défini délibérément, en 1994, le rôle étroit des forces d’occupation américaine en Haïti, ce qui les empêchait de désarmer les forces de l’ancienne junte militaire ou de prendre les mesures nécessaires pour améliorer la sécurité dans les zones rurales de Haïti. Ainsi, le gouvernement nouvellement installé dirigé par Aristide devait faire face à une situation difficile en ce qui a trait à la sécurité, avec peu de ressources, où des milliers d’armes étaient cachées par ses opposants partout dans l’île et où les anciens dirigeants militaires mécontents réfugiés en République dominicaine attendent l’occasion pour revenir et se venger.

Ce qui s’ensuit a été un jeu politique incessant avec des poteaux de but qui se déplacent constamment : aucune des mesures prises par le gouvernement Aristide pour améliorer le système policier a été jugée suffisante et chaque incident de violence, quelque soit l’identité de ceux qui les perpétuent ou des circonstances entourant chaque cas, fut cité en tant que preuve additionnelle du maintien d’un climat d’insécurité créé par le camp Aristide pour justifier le report des élections. Le report des élections a haussé les tensions politiques, rendant les cas de violence plus probables, et ainsi soulignant la faillite de la politique américaine actuelle envers l’île.

De plus, les détails entourant les désordres civils en Haïti sont déformés sur une base routinière de manière à dépeindre de la pire manière le gouvernement Aristide, la police nationale et les partisans pro-Lavalas. Par exemple, on fait tout une histoire parmi la presse étrangère des événements entourant l’incident violent du 5 décembre 2003 lorsque les partisans pro-Lavalas auraient soi-disant attaqué les étudiants pro-opposition de l’université, qui tenaient une manifestation à l’intérieur de l’université. Toutefois, des membres du Collectif étudiant haïtien, une organisation étudiante pro-Aristide bien réputée, a affirmé que la manifestation en question a débuté lorsque 50 individus armés, et non pas des étudiants, ont pénétré sur le campus universitaire et ont commencé à injurier des partisans Lavalas qui se tenaient à l’extérieur de l’université, en blessant un sérieusement à l’aide d’une roche lancée à l’aide d’une fronde. Dans la mêlée qui s’ensuivit, des piétons étudiants ont payé tragiquement un très gros prix pour les provocations de l’opposition. De plus, C’est bien connu en Haïti qu’au moins certains de ces étudiants qui ont participé à ces manifestations anti-Aristide, telles que la marche du 12 janvier 2004 à Port-au- Prince, ont été ouvertement soudoyés par l’opposition sous forme de pots-de-vin en argent ou de promesses de voyages à l’étranger. Malgré tout, les preuves de complicité à la violence par l’opposition, ainsi que les appuis minces au groupe 184 (dans les quelques centaines, d’après de bonnes sources), n’ont reçu que peu ou pas d’attention de la part des médias américains ou des stratèges du département d’État américain, qui préfèrent répéter leur mantra usé de « préoccupations pour la sécurité » afin de justifier leur politique de promotion d’un cordon sanitaire autour d’Aristide et ses partisans.

L’embargo cible en fait les Haïtiens pauvres

L’échec de l’administration Bush de condamner ouvertement l’intransigeance rigide de l’opposition qui s’est alignée de près, depuis sa fondation, avec de telles institutions américaines de droite dont le passé est discutable, telles que l’Institution républicaine internationale, ne formant qu’une partie de la campagne entamée depuis plusieurs années et fondée par les contribuables américains, via la Fondation nationale pour la démocratie (qui finance à son tour le IRI), pour miner la légitimité de la direction d’Aristide à chaque détour. Cette politique a culminé par l’imposition d’un embargo de facto de l’aide au gouvernement haïtien qui est maintenant en place depuis 2000 et qui est justifié par des accusations répétées, voire vagues, de corruption et de mauvaise gestion gouvernementale. Ces chefs d’accusation semblent peu crédibles, étant donné que le gouvernement haïtien a reçu du financement important par le biais d’organisations multilatérales comportant des critères de gestion rigoureuse, notamment le Fonds mondial de lutte au SIDA, à la tuberculose et la malaria. Toutefois, les États-Unis ont imposé unilatéralement un refus d’un prêt de 193 millions $ à Haïti, qui avait déjà été approuvé par la banque interaméricaine de développement pour l’éducation, la santé, la voirie et l’eau, et qui pourrait finalement être disponible cette année, soit 4 années plus tard que prévu. En plus, les États-Unis continuent de refuser d’accorder de l’aide bilatérale au gouvernement d’Aristide, un contraste intéressant par rapport à l’appui généreux et de longue date de Washington envers l’ancienne dictature des Duvalier, tout en insistant de canaliser ses contributions relativement minimes en aide par le biais d’organisations non gouvernementales.

Un passé troublant

La politique américaine a eu l’effet prévisible d’affaiblir encore plus Port-au-Prince aux prises avec une crise de liquidités et de limiter sa capacité à fournir à la population les services publics dont elle a tant besoin, y inclus l’éducation de base, un système public de soins de santé et un accès amélioré à l’eau potable. Cela a voulu dire une déception après l’autre pour la population haïtienne qui souffre depuis longtemps. De même, cela a aussi empêché le gouvernement Aristide d’étendre encore plus la formation et la professionnalisation des 4 000 membres du corps policier et sur lequel repose le lourd fardeau de maintenir le « climat de sécurité » tant vanté.

La soi-disant politisation de la police est devenue la cible fréquente des critiques du département d’État américain et, mis à part les critiques de Washington, il n’y aucun doute que des améliorations sont nécessaires de ce côté-là. Malgré tout, étant donné que le budget total du gouvernement de Haïti est moins que 300 millions $ par année pour une population de 8 millions d’habitants, ce n’est pas étonnant que les autorités haïtiennes ont été incapables d’accomplir des progrès remarquables dans la professionnalisation de leurs forces policières tout en faisant face en même temps à une série d’autres priorités autant concurrentielles qu’urgentes.

L’histoire peu reluisante de Washington

En plus, il importe de comparer la série d’accusations américaines de brutalité policière et d’abus des droits de l’homme tolérés par le gouvernement d’Aristide avec l’histoire des relations de Washington avec certains des meurtriers les plus notoires de ce pays ainsi que l’usage actuel de ces préoccupations dans le but de manipuler l’environnement politique de Haïti. Par exemple, en 2001, le gouvernement d’Aristide a détenu l’ancien dictateur et général, Prosper Avril, qui a été reconnu coupable, durant la période 1988-1990 de son régime, d’un nombre épouvantable d’abus des droits de l’homme. À cette époque, ce geste était considéré comme un progrès important dans le traitement de la situation des droits de l’homme en Haïti. Ce qui n’est pas étonnant, c’est que l’ambassade américaine à Port-au- Prince qui, durant des années, avec sa succession d’ambassadeurs, s’est toujours perçue comme le proconsul de l’île, avec plein droit de crier ses ordres au palais national, continue de considérer Avril comme « un prisonnier politique » et a lancé des appels pour sa remise en liberté malgré le fait que le lien a été bien établi qu’Avril a servi de collaborateur à la CIA alors qu’il faisait partie des militaires haïtiens.

En même temps, Emmanuel Constant, le dirigeant du FRAPH, la milice tristement célèbre durant la période du régime militaire et dont le président Clinton a déjà décrit tel qu’« un voyou », demeure un résidant du quartier Queens, à New-York, où il arpente librement les rues. Il est protégé de toutes poursuites provenant d’Haïti par son ancien employeur, la CIA (qu’il a reconnu faire partie lors d’une entrevue à l’émission « 60 minutes », à la chaîne CBS), malgré sa condamnation devant les tribunaux d’Haïti et l’ordre de déportation du Service national de l’immigration (INS), malgré le fait qu’il a été responsable, en tant que commandant du FRAPH, du meurtre d’au moins 3 000 Haïtiens. Et quelle est la faible excuse de Washington pour ne pas le déporter ? Les autorités américaines maintiennent que le système judiciaire haïtien formé par les États-Unis n’a pas les compétences nécessaires pour lui offrir un procès équitable. Devant une telle mise en scène sordide, les abus des forces policières sous le président Aristide semblent en effet insignifiants. C’est la plus grande hypocrisie de la part de l’administration Bush de lancer l’appel à l’amélioration des forces de sécurité en Haïti en même temps qu’elle gèle systématiquement l’aide nécessaire pour permettre à ce que de telles réformes puisent avoir lieu.

La politique américaine : Le démantèlement de la société démocratique

En bout de compte, la politique actuelle de Washington envers le gouvernement d’Aristide équivaut à un piège mis au point avec minutie, de leur propre aveu, mortel, mais manifestement autodestructeur. Privées de la moindre des ressources financières et institutionnelles, les autorités haïtiennes luttent pour réaliser un semblant de sécurité face à la montée de l’agitation publique et de la violence politique, ce qui est ensuite utilisé par Washington pour justifier l’arrêt continu de l’aide si désespérément requise. En même temps, les États-Unis ne font rien pour décourager l’obstructionnisme politique évident de l’opposition et continuent de blâmer le gouvernement pour ne pas vouloir « faire de compromis ». La conclusion qui s’impose est que l’objectif véritable de la politique américaine en Haïti n’est rien de moins que la déstabilisation du gouvernement populaire démocratiquement élu, ce qui est le résultat d’un plan vague, illogique et destructeur en vue de favoriser un groupe de Haïtiens composé en partie de voleurs et de brigands infâmes qui sont animés d’une haine maladive d’Aristide. L’ironie est que plusieurs de ces inadaptés sociaux ne sont techniquement pas admissibles à voyager vers les États-Unis, selon la nouvelle politique de l’administration américaine d’exclure de ce pays les représentants gouvernementaux corrompus. C’est justement une telle politique ouvertement anti démocratique et hostile qui a tant sali, par le passé, dans l’hémisphère, la réputation des États-Unis et qui continue de tenter, à chaque détour, de contrecarrer la lutte d’Haïti pour survivre et prospérer.

* Le mémorandum de recherche publié par le COHA fut autorisé par Jessica Leight qui a été l’une des membres de la délégation qui a passé récemment une semaine à Haïti, enquêtant sur la situation politique et la santé publique dans ce pays. Madame Leight est une chercheuse associée au Conseil des affaires hémisphériques, basé à Washington.

Le Conseil des affaires hémisphériques, établi en 1975, est une organisation d’information et de recherche indépendante, à but non lucratif, non-partisane et exonérée d’impôts. Elle a été décrite au Sénat américain comme étant « l’un des organismes nationaux de chercheurs et de décisionnaires les plus respectés ». Pour plus d’information, prière visiter notre site internet www.coha.org ou contacter nos bureaux de Washington par téléphone, au (202) 216-9261, par fax, au (202) 223-6035, ou par courriel, à coha@coha.org.

15 janvier 2004