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La guerre préventive permanente d’Israël et les limites de l’unilatéralisme

mercredi 19 juillet 2006, par Michel Warscharski

AIC, Jérusalem, 18 juillet 2006.

« Nous sommes en guerre ! » proclame Israël depuis cinq ans. Une espèce unique de guerre : une guerre unilatérale, où un seul des deux côtés, Israël, combat, frappe, détruit, assassine, arrête, torture. Et maintenant, soudain, l’autre côté riposte, en attaquant des militaires aux avant-postes israéliens et des véhicules blindés, et quand l’autre côté a fait des prisonniers de guerre - ils ne sont pas considérés comme des combattants ennemis, mais comme des terroristes qui attaqueraient sans raison un état souverain.

Cinq années d’usage à peu près unilatéral de la violence crée l’illusion d’être le seul acteur en scène, tous les autres n’étant pas plus que des objets passifs de la brutalité unilatérale. Et après l’illusion, c’est la surprise et maintenant, la désillusion.

Les services de renseignement militaires israéliens ont été surpris par l’attaque palestinienne victorieuse au poste militaire de Kerem Shalom, comme par l’attaque Hezbollah à la frontière du sud Liban ; le Mossad a été surpris par la capacité de frappe de ce même Hezbollah sur les grandes villes israéliennes, avec missiles et roquettes. La surprise est toujours le prix à payer de l’arrogance coloniale et de son incapacité structurelle à envisager les colonisés comme des humains qui peuvent penser, avoir des plans, des actions et des réactions.

Bien qu’ils parlent tout le temps d’ « Arabes », de « menace arabe », d’ « ennemi arabe », de « menace musulmane » etc., les Israéliens ne saisissent pas le lien évident qu’il y a entre les massacres perpétrés par l’armée israélienne à Gaza et la contre-attaque des activistes libanais. Par conséquent, ils sont, presque unanimement, très surpris et profondément offensés : comment une organisation libanaise ose-t-elle attaquer des villes israéliennes, sans aucune raison, ni provocation de leur part à eux ? ! Habitués à l’usage unilatéral de la violence, les citoyens de l’Etat d’Israël sont, ces jours ci, totalement désorientés, et, comme d’habitude, ont un fort sentiment d’être des victimes, les victimes de la haine mondiale contre les juifs en tant que juifs.

La réponse stratégique de l’état-major israélien, est de multiplier l’usage de la violence, se référant à la vieille et stupide conception militaire selon laquelle « ce qui n’a pas pu être fait par la force, doit être fait avec plus de force ». Ils n’ont pas la moindre idée de ce que peut être l’issue de leurs bombardements des infrastructures civiles libanaises sur la stabilité du régime ; ils rêvent d’attaquer la Syrie, sans aucune sérieuse évaluation du potentiel iranien de réaction à une telle attaque, y compris l’émergence d’une insurrection chiite contre les forces étasuniennes en Irak. Comme toute armée coloniale, ils veulent « donner une leçon » aux Arabes, ou aux Musulmans, par leur supériorité militaire.

Pendant ce temps, les Israéliens sont les seuls à apprendre, de façon pénible, que tôt ou tard l’usage unilatéral de la violence conduit à l’usage réciproque de la force et que dans un proche avenir, ils risquent d’apprendre aussi que, au Moyen-Orient, un conflit local peut dégénérer en une guerre régionale. Le fait qu’une petite organisation libanaise bien structurée peut provoquer de sérieux dégâts au coeur d’Israël est un terrible coup porté à la force de dissuasion de l’état hébreu, et les tonnes de bombes lancées sur le sud Liban n’arriveront pas à changer cette nouvelle réalité.

La crise actuelle n’est pas finie pour trois raisons : premièrement, il n’y a aucun signe de quelque reddition que ce soit, ni dans les Territoires occupés palestiniens, ni au Liban. Bien que plusieurs régimes arabes, en particulier l’Arabie Saoudite, l’Egypte et la Jordanie, et qu’une partie de l’élite dominante libanaise, soient mécontents de la contre-attaque du Hezbollah, la brutalité de la violence israélienne a rapidement créé un large ressentiment arabe contre la violence israélienne, et un soutien à la Résistance. Deuxièmement, parce qu’il n’y a et qu’il n’y aura pas de pression internationale sur Israël : même l’Union européenne est en train de considérer Israël comme une victime ayant un droit de riposte légitime... quoique de façon proportionnée. Troisièmement, parce que la population israélienne ne considère pas la perte de vies israéliennes comme un échec de la politique de son gouvernement et comme un catalyseur de son mouvement de masse anti-guerre, comme ce fut le cas pendant la guerre du Liban, en 1982-1985. Ayant intériorisé la théorie du choc mondial des civilisations et, par conséquent, le besoin d’une guerre préventive permanente, la majorité de l’opinion publique israélienne considère le fait d’avoir des victimes, civiles et militaires, israéliennes, comme une chose naturelle et inévitable. En d’autres termes, la politique gouvernementale n’est pas vraiment responsable des souffrances de la population israélienne, perçues comme le prix à payer pour protéger Israël, en tant que partie du « monde civilisé », face à la barbarie musulmane.

La grande difficulté à considérer le « clash des civilisations » comme une fausse logique, enracinée dans l’opinion publique israélienne depuis 1996, est confirmée par l’effondrement total de Peace Now, la plus grande organisation de masse pacifiste israélienne, son silence pendant la guerre sauvage de destruction déclanchée par Sharon entre 2001 et 2005, et aujourd’hui, son soutien à l’agression contre Gaza et le Liban.

C’est pourquoi, à la différence de 1982, seulement 800 femmes et hommes ont manifesté hier soir à Tel Aviv contre l’agression israélienne au Liban et la politique israélienne de domination. Si courageux et déterminés qu’ils soient, ces activistes du mouvement anti-colonial ne peuvent pas changer la ligne d’action du gouvernement et sa conduite vers une guerre permanente dans la région. Mais au moins leur opposition à la politique guerrière de leur propre gouvernement est-elle une preuve vivante qu’il n’y a pas de « clash des civilisations » ni, comme les médias sont en train de le décrire, « un problème général de culture » entre juifs et arabes. Bien sûr, il y a un clash, un clash entre, d’une part ceux qui, à Washington comme à Tel Aviv, sont en train de mener une conquête de colonisation du monde sous la domination des grands firmes mondiales et de l’empire Us, et, d’autre part, les peuples du monde qui aspirent à une liberté réelle, à une indépendance souveraine et véritable.

Michel Warschawsky

- Source : AIC www.alternativenews.org

- Traduit de l’anglais par Marie-Ange Patrizio.

- (tiré du site www.legrandsoir.info