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La politique hémisphérique de Bush face la Bolivie et au Venezuela

Roger Burbach *

lundi 19 juin 2006

Lorsqu’on lui a posé une question [à l’occasion d’une de ses récentes conférences de presse] au sujet du Venezuela et de la Bolivie, George Bush a eu des propos durs à l’égard des gouvernements de la Bolivie et du Venezuela : « Je le dirai sans ambages : l’érosion de la démocratie dans les pays que vous venez de mentionner m’inquiète". Et il ajouta : « Je continuerai à rappeler à notre hémisphère que le respect du droit à la propriété et des droits humains est essentiel pour tous les pays ».

L’hostilité de Bush à l’égard de Hugo Chavez du Venezuela est bien connue. Par contre, ses critiques à l’égard de la Bolivie pouvaient surprendre, car Evo Morales n’a occupé la fonction de premier président indien que depuis quatre mois, et qu’il n’a rien fait pour contrecarrer le processus démocratique. Comme l’a dit le ministre des affaires étrangères bolivien David Choquehuanca : « Nous sommes en train de créer une démocratie participative, et tout le monde le sait. Je ne comprends pas comment les Etats-Unis peuvent dire que la démocratie est en train de s’éroder... ».

Les véritables intentions de Bush sont mieux reflétées dans son appel au « respect du droit à la propriété ». En effet, lorsque Morales et Chavez cherchent à exercer un contrôle plus strict sur les ressources énergétiques de leur pays, ce qui va à l’encontre des projets étatsuniens pour une zone de libre-échange comprenant l’ensemble de l’hémisphère [l’ALCA, en français Zone de libre-échange des Amériques], c’est un signe que quelque chose est en train de changer en Amérique du Sud. Comme le faisait remarquer le président du Sénat Bolivien, Santos Ramirez : « La Bolivie et l’Amérique Latine ne sont plus des démocraties serviles qui tolèrent... la pauvreté et le renoncement à la souveraineté. »

Début mai, Morales a annoncé que la Bolivie allait nationaliser ses ressources énergétiques, et en particulier les exportations de gaz naturel. Bien qu’aucune corporation étrangère n’ait été directement expropriée, Morales a fait clairement comprendre que le « pillage de nos ressources naturelles par des entreprises étrangères est arrivé à son terme » [1].

En même temps, Morales est en train de prendre des mesures pour reconfigurer les rapports commerciaux de son pays, et en particulier avec le Venezuela. La dernière semaine du mois de mai, Hugo Chavez s’est rendu en avion en Bolivie en déclarant « nous allons concrétiser le Traité Commercial des Peuples », en faisant allusion à un accord récemment signé entre le Venezuela, la Bolivie et Cuba [2]. Or, ce traité est ouvertement présenté comme une alternative au Traité de libre-échange pour les Amériques, soutenu par les Etats-Unis, qui vise à créer une zone de commerce fondée sur les principes néo-libéraux qui facilitent l’expansion des firmes transnationales multinationales.

La Bolivie et le Venezuela ont signé huit accords qui concernent 200 projets différents dans les domaines de l’énergie, des mines, de l’éducation, des sports et des échanges culturels. Surtout, le Venezuela a accepté d’investir plus d’un milliard de dollars pour aider à industrialiser la production de gaz naturel de la Bolivie, y compris la construction d’un complexe pétrochimique.

Le Venezuela fournit également du carburant pour diesel, que la Bolivie ne produit pas, en échange de la vente de soja. Cet accord arrive à point nommé pour la Bolivie, qui exportait le soja surtout en direction de la Colombie, qui, elle, vient de signer un traité de libre-échange avec les Etats-Unis [3]. L’accord entre les Etats-Unis et la Colombie fera que du soya bon marché jouissant de subsides américains inondera la Colombie, excluant de fait le soja bolivien.

En Bolivie, Morales a invité Chavez à visiter le Chapare, une région semi-tropicale où il s’était fait d’abord connaître à la tête de la confédération des cultivateurs de coca. Pendant cette visite, ils ont annoncé leur intention de construire une usine de conditionnement des feuilles de coca pour la fabrication de thé, de produits médicinaux et cosmétiques. Ce qui ne manquera pas de déclencher la colère des Etats-Unis, qui depuis des années mènent une politique d’éradication forcée de la coca à Chapare, ce qui a conduit à une quasi-militarisation de la région.

L’alliance économique naissante entre le Venezuela et la Bolivie aide également à faire contrepoids aux difficultés qui ont surgi avec le Brésil et l’Argentine suite à la détermination de Morales à exercer un contrôle plus strict sur les exportations de gaz naturel. Les deux pays voisins ont des investissements significatifs dans les gisements de gaz de la Bolivie, et les deux importent du gaz pour l’usage domestique à des prix bien inférieurs à ceux du marché mondial. Lors d’une récente réunion internationale de leaders Latino Américains et Européens à Vienne, Autriche, Morales et le Président Luis Ignacio Lula da Silva ont échangé des propos acerbes au sujet des efforts menés par Morales pour mettre sur pied un nouvel accord sur le gaz naturel. Même si les deux leaders se sont formellement réconciliés avant de quitter l’Autriche, il y a peu de doute que le soutien de Chavez à la Bolivie donne à cette dernière un avantage stratégique dans ses négociations avec ses deux voisins les plus puissants.

Le Venezuela est également en train de signer un accord financier dont l’objectif est de soutenir les systèmes bancaire et monétaire de la Bolivie afin de renforcer la position de Morales dans son rapport de forces avec les institutions financières étatsuniennes et européennes. A fin mars, le gouvernement Bolivien a annoncé qu’il ne demanderait pas de nouveaux emprunts au Fonds Monétaire International. Cette institution a suscité beaucoup d’antipathie au cours de ces dernières décennies en imposant une brutale austérité dans le domaine des dépenses sociales et en obligeant à privatiser les entreprises d’Etat, en particulier dans l’industrie minière.

La visite de Chavez en Bolivie coïncide avec l’ouverture de la Foire d’Echange, un projet faisant partie du Traité de commerce des Peuples, conclu entre la Bolivie, le Venezuela et Cuba. Des entreprises de ces trois pays ont participé avec l’objectif d’augmenter les échanges commerciaux et de partager les savoir-faire technologiques. Lors de la Foire, le vice-président de la Bolivie, Alvaro Garcia Linera, a critiqué la politique commerciale néo-libérale menée par les Etats-Unis en disant : « Il n’est pas nécessaire que les petits producteurs et entrepreneurs se subordonnent au capital financier... Il existe d’autres formes d’interdépendance, d’autres formes de globalisation, d’autres manières de générer des échanges régionaux de produits, d’idées et de besoins ». Et il a conclu en disant : « La Bolivie a besoin du monde, et produira pour le monde ». (Trad. A l’Encontre).

Notes

1. Diverses critiques émises à l’occasion de l’annonce par Evo Morales de la « nationalisation des hydrocarbures » ne tiennent aucunement compte de la complexité, pour un pays comme la Bolivie, de maîtriser non seulement l’extraction et la transformation du gaz, son transport, mais aussi sa stricte commercialisation. Il en va de même pour ce qui est de l’exploitation des gisements de fer et de manganèse de El Mutun. (NdR).

2. Selon l’Agence France-presse (AFP) le président vénézuélien Hugo Chavez et bolivien Evo Morales ont annoncé vendredi 26 mai à Shinaota, en pleine zone des planteurs de coca, le lancement « historique » d’une série de grands projets de développement portant sur 1,5 milliard de dollars et financés par le Venezuela. Vêtu d’un poncho et coiffé du « lluchu » (bonnet andin) Hugo Chavez a lancé : « Nous sommes là pour travailler, pour fonder une nouvelle alternative face aux politiques néo-libérales et aux accords de libre-échange ». « Je me sens très fier c’est un jour historique », a rétorqué Evo Morales. « C’est la première fois de son histoire, que la Bolivie va commencer à industrialiser ses hydrocarbures ». (NdR)

3. Face aux difficultés de concrétiser le projet de l’ALCA, les Etats-Unis cherchent à multiplier les accords de bilatéraux de libre-échange (TLC).(NdR)

* Roger Burbach est directeur du Center for the Study of the Americas (Berkley-Californie)

(tiré du site À l’encontre)