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La révolution féministe silencieuse du monde arabe

jeudi 24 février 2011, par Gema Martín-Muños

Les sociétés arabes sont souvent perçues par les étrangers comme rigides et résistantes au changement, parce qu’ils ne les voient que par leurs régimes dirigeants, lesquels résistent effectivement au développement et au changement. Mais cette image est loin d’être conforme à la réalité des pays arabes où un énorme dynamisme génère de nombreux types de changements, même si à des vitesses différentes et de manière complexe et contradictoire - particulièrement lorsque le changement initié par la base est bridé par le haut de la pyramide.

Prenons le cas des femmes arabes. L’image prédominante est celle d’une femme-victime, passive, exotique, voilée, qui réagit aux évènements plus qu’elle n’y participe activement. Elle est un objet impersonnel de stéréotypes communautaires nourrissant des préjudices culturels.
En réalité, les sociétés arabes sont engagées dans un processus de bouleversement immense et irréversible dans lequel les femmes jouent un rôle crucial. Au cours du demi-siècle écoulé, l’intense urbanisation et la féminisation de la main d’œuvre dans l’ensemble des pays arabes ont massivement propulsé les femmes au cœur de l’arène publique.

Pendant cette période, les différences entre les niveaux de scolarisation des garçons et des filles se sont partout réduites - bien qu’à des rythmes différents. Dans de nombreux pays arabes, en effet, bien plus de filles que de garçons poursuivent leurs études dans le secondaire et à l’université, ce qui montre que les parents considèrent l’éducation de leurs filles comme étant aussi importante que celle de leurs garçons. Et toutes les enquêtes montrent que les jeunes hommes et femmes veulent étudier et trouver un travail avant de se marier. (Ils veulent en outre de plus en plus choisir eux-mêmes leur partenaire.)

Dans le même temps, l’évolution démographique ainsi que les facteurs sociaux et économiques affectant l’éducation et le travail imposent de profonds changements au modèle traditionnel de la famille arabe. Les mariages plus tardifs et la baisse de la fertilité - résultant d’une plus large utilisation de la contraception artificielle - réduisent la taille de la famille, la rapprochant du modèle occidental de la « famille nucléaire ». La région du Maghreb est peut-être en tête de cette tendance, mais le phénomène est observable partout dans le monde arabe, même dans les États les plus conservateurs.

Ce nouveau modèle familial a tant gagné en force qu’il s’impose même en milieu rural où le déclin de l’économie agraire s’accompagne d’une forte tendance vers des familles plus petites. Cette évolution se fait à des rythmes différents d’un pays à l’autre du monde arabe mais se constate simultanément dans les villes et dans les campagnes.

Sans surprise, ces changements ont conduit à une redistribution du pouvoir entre les aînés et les jeunes - et entre les hommes et les femmes. Nous constatons aujourd’hui un affaiblissement progressif du patriarcat, renforcé par le glissement de la famille traditionnelle vers une famille plus nucléaire.
Bien sûr, ces changements ne sont pas en totale rupture avec le passé. Tout changement est le reflet de compromis locaux avec la tradition et avec les lois patriarcales, et des différents degrés d’ajustements entre les modes de vie anciens et nouveaux. L’évolution est cependant notablement plus faible et plus complexe dans des pays comme la Palestine et l’Irak, compte tenu des graves conflits qu’ils endurent.

Les dynamiques du changement dans les sociétés arabes s’accompagnent rarement de changements dans le système politique. La plupart des États résistent à l’idée de transférer les processus de transformation sociale dans leur cadre juridique. Ils craignent, à raison, qu’élargir les libertés et développer l’autonomie individuelle à l’intérieur de la famille - et donc affaiblir l’autorité patriarcale - pourrait entraîner une remise en question de la base idéologique du pouvoir de l’État par l’opinion publique.

En conséquence, les gouvernements invoquent un peu partout les normes religieuses, et, dans une moindre mesure, les références à la tradition, de manière à légitimer la perpétuation de la loi patriarcale. « Le féminisme d’État » relève généralement plus d’une rhétorique ou d’un symbolisme politique, visant principalement à projeter une image progressive à l’international, que d’un réel moteur de changement. Il ne fait aucun doute, cependant, que les autorités politiques de la région, pas moins que les familles elles-mêmes, seront obligées d’admettre les inconsistances du modèle traditionnel lorsqu’il est question de l’évolution de la condition de la femme.

Ce changement en affectera beaucoup d’autres, et devra être analysé tant d’une perspective arabe, que d’une perspective extérieure.
Cela est particulièrement nécessaire parce que la situation des femmes est l’un des principaux indices utilisés par le monde extérieur, et particulièrement par l’Occident, pour évaluer le monde arabe. Et, malheureusement, de telles analyses tendent à se concentrer sur l’immobilisme supposé dérivant des normes islamiques et empêche de constater les réels changements qui se déroulent.

En effet, la vision prédominante que les étrangers ont des sociétés arabes les empêche souvent de se libérer de leur sentiment quant au fait que l’Islam confine toutes les femmes de la même manière, alors qu’en réalité elles vivent des conditions très différentes. Cela empêche beaucoup de gens de voir, et encore plus d’évaluer, les profonds changements qui sont en cours dans les sociétés arabes - et jusqu’à quel point les femmes sont les forces motrices de ces changements. L’Occident risque donc de se priver d’une importante clé pour comprendre le monde arabe d’aujourd’hui, et ce qu’il sera demain.


* Gema Martín-Muños, Directrice de la Casa Árabe et professeure en sociologie du monde arabe et islamique à l’Université autonome de Madrid. Opinion publiée dans La Libre Belgique, 27 décembre 2010.