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Le G7 préfère les promesses aux actes : il n’y aura pas de véritable annulation de la dette

Par Damien Millet et Eric Toussaint *

dimanche 6 février 2005

Les 4 et 5 février, le sommet des ministres des Finances du G7 s’est soldé par un échec qu’il a fallu dissimuler sous des déclarations vides de sens. Son communiqué final n’est qu’un pas de plus dans une direction qui a déjà révélé ses limites et ses insuffisances, bien loin du véritable enjeu de l’annulation totale de la dette.

Le G7 vient d’annoncer des allégements de dette " au cas par cas " et " jusqu’à 100 % ". Alléger " jusqu’à 100 % " ne veut rien dire puisque tout pourcentage d’allégement est par principe inférieur à 100 %. Le choix de traiter les pays " au cas par cas " conduit à imposer des conditionnalités dont le but principal est de réduire la portée d’une éventuelle annulation, ce qui n’est pas acceptable. Aucun processus visant à une véritable annulation n’est initié, aucun agenda dans ce sens n’est décidé. Tout s’est passé comme si les pays riches avaient cherché les quelques phrases susceptibles de recevoir leur signature tout en les engageant le moins possible. En réalité, ils devraient d’abord rendre des comptes sur les engagements passés qu’ils n’ont pas tenus.

Car pourquoi les croire aujourd’hui alors que depuis 1999, ils n’ont absolument pas tenu leurs promesses ? Pourtant, il y a 6 ans, MM. Blair, Brown, Chirac et Schröder étaient déjà présents quand nous leur avons remis plus de 17 millions de signatures en faveur de l’annulation de la dette des pays pauvres. Ce jour-là, le 19 juin 1999, le sommet du G7 de Cologne avait alors décidé de renforcer l’initiative pour 42 pays pauvres très endettés (PPTE) initiée en 1996. Affirmant qu’ils avaient compris le message envoyé par les nombreux signataires, ils avaient annoncé l’annulation de 90 % de la dette bilatérale[1] et multilatérale[2] de ces pays, soit 100 milliards de dollars[3]. Or les chiffres parlent d’eux mêmes : 6 ans plus tard, la dette globale des 42 PPTE n’a pas été réduite, au contraire. Selon l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), entre 1999 et fin 2002, la dette multilatérale des PPTE a augmenté de 10 milliards de dollars et la dette bilatérale à l’égard des pays les plus industrialisés a augmenté de près de 2 milliards [4]. Selon la CNUCED (Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement), les pays concernés doivent rembourser 2,6 milliards de dollars en 2005, soit davantage qu’en 2003 (2,4 milliards de dollars) [5]. En fait, l’initiative PPTE visait avant tout à renforcer la mainmise des créanciers et la logique de l’ajustement structurel sur l’économie de ces pays : ouvrir toujours plus l’économie des PPTE aux exportations et aux intérêts des sociétés transnationales des pays riches ; privatiser la distribution d’eau, les télécoms, l’électricité, le peu d’industries publiques qui y existent ; rendre l’école et la santé payantes. Cette logique de soumission aux marchés financiers est toujours la même aujourd’hui.

Par ailleurs, les discussions du G7 de ce week-end ne portaient que sur la dette multilatérale des 42 PPTE, estimée à 80 milliards de dollars. Rappelons que le stock d’or du FMI est évalué à 44 milliards de dollars au cours du marché, et que les réserves de la Banque mondiale sont de l’ordre de 31 milliards de dollars. Si elles le voulaient vraiment, les institutions jumelles de Bretton Woods seraient parfaitement en mesure de financer elles-mêmes l’effacement de la dette multilatérale des 42 PPTE. Quant à la dette bilatérale des PPTE à l’égard des pays les plus industrialisés, elle s’élève à 30 milliards de dollars : c’est le coût de 6 mois d’occupation de l’Irak, ou 5 % des dépenses militaires annuelles du G7. L’annulation totale et immédiate est donc une question de volonté politique. On mesure là la vacuité des annonces du G7.

La supercherie doit être dénoncée. Les dirigeants des pays du G7 ont un agenda caché : rester créanciers des 42 PPTE et du reste des pays en développement (165 au total) afin de continuer à leur dicter leur volonté néolibérale. Seuls quelques PPTE, les plus dociles ou ceux qui occupent une place géostratégique, continueront à recevoir au cas par cas des mesures significatives d’allégement de dette. Mais une chose est sûre : le G7 ne compte pas les libérer complètement du fardeau de la dette car cela reviendrait à leur redonner la possibilité d’entreprendre des politiques économiques et sociales contraires au credo néolibéral.

Quant au reste des pays en développement (89 % des populations pauvres de la planète vivent en-dehors des PPTE), le G7 ne propose aucune mesure d’allégement, pas même pour les pays les plus affectés par les tsunamis du 26 décembre 2004 (à commencer par l’Indonésie et le Sri Lanka). Pour eux, le G7 ne propose qu’un ridicule moratoire d’une durée d’un an.

Le 1er février, à Porto Alegre, l’ensemble des campagnes internationales sur la dette, dont le CADTM, a demandé : " l’annulation immédiate et inconditionnelle de la dette extérieure illégitime des pays du Sud, en commençant par les pays victimes du tsunami et d’autres ayant souffert de désastres ces derniers mois ". Seul un changement radical de logique peut permettre de trouver une solution au problème de la dette. Aujourd’hui, à cause des échecs du G7, ce problème reste entier. Les gesticulations de M. Gordon Brown n’y changent rien


* Damien Millet est président du CADTM France, Eric Toussaint est président du CADTM Belgique (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde). Ils sont auteurs du livre "50 questions 50 réponses sur la dette, le FMI et la Banque mondiale", éd. Syllepse/CADTM, 2003.


[1] Contractée envers d’autres Etats.

[2] Contractée envers des institutions multilatérales, comme le Fonds monétaire international (FMI) ou la Banque mondiale.

[3] Au G7 de Naples tenu en juin 1994, les pays les plus riches avaient promis 67% d’annulation de dette ; au G7 de Lyon en juin 1996, ils s’étaient engagés à 80% d’annulation ; au G7 de Cologne en juin 1999, ils annonçaient 90% ; en juillet 2005 en Ecosse, ils annonceront certainement 100%.

[4] OCDE, Statistiques de la dette extérieure 1998-2002, Paris, 2004, p. 203.

[5] CNUCED, Le développement économique en Afrique. Endettement viable : Oasis ou mirage ?, Genève, 2004.