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Le Manifeste de Québec solidaire ouvre le débat sur le type de société qu’il propose de construire

mercredi 6 mai 2009, par Bernard Rioux


Tiré de PTAG

mardi 5 mai 2009, par Bernard Rioux


Québec solidaire vient de publier un manifeste intitulé « Sortir de la crise : dépasser le capitalisme ? ». L’objectif de cette publication est d’ouvrir un débat sur les voies de sortie de la crise économique et de la crise écologique. Il faut réfléchir sur les excès du capitalisme et oser dépasser le capitalisme lui-même, nous dit le Manifeste. D’après nous, le Manifeste constitue une bonne amorce qu’il faudra toutefois élargir et développer sans éviter les questions plus difficiles.

Le Manifeste marque pour Québec solidaire un dépassement du discours habituel car il indique la nécessité de définir un projet alternatif au capitalisme, un projet qu’il faut chercher à construire dans l’action comme dans la réflexion. Nous voulons répondre à l’invitation des auteur-e-s du Manifeste à réfléchir ensemble sur comment dépasser le capitalisme qui prétend être la seule solution pour l’avenir de l’humanité et oser aller plus loin.

Des pistes de réflexion (à long terme) qui laissent dans l’ombre certaines questions essentielles !

A. La crise financière : pour la fin du laisser-faire

Poser le problème des solutions à la crise financière est important. Mais quelle est donc la question centrale en ce moment ? N’est-elle pas celle de la propriété ? Croit-on qu’un retour à une certaine régulation serait suffisant sans poser ce problème essentiel ? Même sur le long terme, le Manifeste ne pose pas, même comme question, l’option de la nationalisation-appropriation du secteur financier de l’économie. Les questions soulevées par le Manifeste, qui peuvent être intéressantes par ailleurs, restent cependant en deçà de la façon dont se pose la question sur le terrain. On ne peut espérer ouvrir un débat clair en évitant d’aller à la racine des choses.

B. La crise économique : pour une économie au service des citoyennes et des citoyens

Il en va de même pour la crise économique. Redéfinir l’objectif fondamental de l’économie, ce n’est pas d’abord une question sémantique, c’est une question de rapport de force. Le problème n’est pas d’abord celui de l’accumulation continuelle de biens matériels (qui est un problème en soi), mais celle de l’accumulation privée de capitaux qui permet que les décisions soient concentrées dans un nombre restreint de mains. La question du pouvoir économique est une question démocratique centrale. Les questions suggérées par le Manifeste n’écartent pas l’hypothèse qu’une réglementation appropriée permettrait de faire primer le bien commun sur le profit ? On peut le croire. Ces questions sont justifiées si on n’hésite pas à poser également la question de la propriété des instruments de production et d’échange. Pourquoi le Manifeste ne franchit-il pas ce pas ?

C. Crise écologique : une économie au service de l’environnement

Pour ce qui est de la crise écologique, on pose des questions essentielles. Mais encore une fois, on esquive la question du droit de propriété de biens communs (richesses naturelles) et du caractère démocratique que devraient revêtir les décisions ayant un caractère sur notre environnement. Car il ne s’agit pas ici que de “changer en profondeur nos comportements et choix politiques, écologiques et sociaux’, mais d’identifier les forces de blocage à de tels changements et les conditions sociopolitiques qui permettront d’en finir avec ces blocages ainsi que les forces qui devront se mobiliser pour imposer une nouvelle logique, un nouveau système.

La perspective dégagée à Belém par les écosocialistes nous semble plus porteuse.

La nécessité d’un programme d’urgence

Au-delà de l’identification de questions (parmi d’autres) auxquelles il faudra répondre pour tracer un programme, le manifeste présente quelques propositions “en attendant”. Voilà une expression qu’on pourrait décrire comme une balayeuse d’objections ou un trou noir. En attendant quoi au juste ? La prise du pouvoir par Québec solidaire ? Que le gouvernement en place en vienne à de meilleurs sentiments et qu’il reconnaisse les revendications populaires ?

Ce qui reste dans l’ombre, ce qui n’est pas explicite, c’est la nécessité d’un programme d’urgence. Un programme d’urgence est un programme qui doit viser à unifier les différents mouvements sociaux et les forces politiques de gauche pour bloquer la volonté du capital de nous faire payer la crise. Comme parti Québec solidaire a des propositions à faire, mais un tel programme d’urgence doit être élaboré par l’ensemble des mouvements sociaux. Ce n’est pas le "réalisme" des revendications qui est ici déterminant, mais bien la hauteur du rapport de force que l’on saura créer pour arracher telle ou telle concession, la cohésion du front commun de résistance que l’on aura pu créer.

Mais les revendications présentées ne se définissent pas comme un programme d’urgence dans un autre sens également, car les revendications avancées visent d’abord à atténuer les effets de la crise et non à nous sortir de cette crise. Le manifeste présente ces propositions pour limiter les dégâts de la crise afin de “créer des emplois viables qui ne peuvent être délocalisés, de protéger le développement économique de ses profiteurs cupides et de limiter la hausse du coût de la vie pour les familles.” (page 21)

En ne posant pas l’investissement public massif dans les services publics et dans la construction d’une industrie nationale vivant à satisfaire des besoins sociaux, le Manifeste ne conduit pas à présenter ouvertement les grands chantiers visant à protéger les services publics (santé et éducation) et à créer une industrie publique québécoise. Mais une telle approche n’est possible que si les propositions qu’on avance s’adressent aux mouvements sociaux et à l’ensemble de la population comme d’un projet national mobilisateur pour faire face collectivement à cette crise.

Face à cette crise qui s’approfondit, la priorité est en effet de développer massivement l’emploi dans des productions répondant à des besoins sociaux bien connus, mais insuffisamment satisfaits (attention aux personnes âgées, accueil des enfants en garderies, logements sociaux, mobilité des personnes en ville et à la campagne, amélioration de l’environnement). Si des propositions avancées dans le Manifeste s’inscrivent dans ce cadre, elles demeurent en deçà des besoins réels et de la nécessité d’enclencher un processus de transformation sociale qui ne nous permettra pas de sortir de la situation actuelle.

Si l’amélioration du programme d’efficacité énergétique est nécessaire, il reste en deçà des besoins d’une refondation du secteur énergétique. Alors, pourquoi ne pas reprendre en plus de l’engagement de la nationalisation de l’énergie éolienne, celle de la fondation d’une société d’État - Énergie-Québec dont le mandat serait de favoriser l’utilisation d’énergies renouvelables (hydraulique, éolien solaire, géothermie, biomasse et autres et la mise sur pied d’une agence de recherche et de développement de l’énergie verte. Et dans cette même logique, il faudrait revoir les décrets autorisant l’implantation de ports méthaniers au Québec et interdire ceux-ci.

Mais il ne s’agit ici de discuter une par une les propositions avancées, car ce qu’il y a devant nous, c’est la nécessité de travailler à un véritable programme d’urgence de sortie de la crise capitaliste que la majorité de la population n’a pas à payer. C’est pourquoi un programme d’urgence commun aux différents mouvements sociaux doit être élaboré collectivement pour fonder ces nécessaires actions communes. Québec solidaire voudra sans doute favoriser ces débats collectifs et démocratiques. C’est dans cette optique que les propositions du manifeste sont une première contribution qui devront être rediscutées largement, y compris au sein du parti, dans une optique d’une participation démocratique du parti à l’élaboration d’un tel programme d’urgence.

Oser dépasser le capitalisme !

La crise actuelle ne conduira pas à l’effondrement du capitalisme. Ce système, on l’a souvent dit, ne se portera pas lui-même en terre. Mais la crise actuelle est une occasion d’en finir avec le mythe qu’il serait la seule forme d’organisation économique et sociale possible et une occasion de démontrer les dangers qu’il fait courir à l’humanité tout entière.

Être anticapitaliste, c’est le moment du négatif. C’est essentiel, mais insuffisant. Aucune base durable ne peut se faire sur un simple rejet. Il est nécessaire de partir des revendications économiques et politiques unificatrices exigées de la situation présente, pour nommer et défendre une alternative positive : écosocialisme, socialisme du XXe siècle ou quelqu’autre nom qu’on pourra trouver.

Mener la lutte politique contre le capitalisme, c’est apporter sa contribution à ce qu’une majorité des humains admette que le système capitalisme a fait son temps et qu’il faut tourner la page. Elle définit justement comme une tâche politique de développer au sein de l’ensemble des forces anti-systémiques d’un large débat sur les objectifs à poursuivre.

C’est bien à ce que nous invite à faire le Manifeste de Québec solidaire. Dans ce sens, le diffuser, le discuter et en débattre permettra d’avancer dans la définition politique de Québec solidaire et pourra nous aider à tisser des liens nécessaires avec les mouvements sociaux. Sa parution nous aidera à avancer dans la redéfinition politique de notre parti et contribuera à la nécessaire délégitimation du capitalisme.