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Le Parti de Ségolène...

par GISPERT Cyril

lundi 27 novembre 2006

22 novembre 2006

« Le monde a changé, la France a bougé, alors la politique doit changer. Je veux non seulement incarner ce changement profond mais le construire avec tous. La politique doit partir de la réalité de la vie des gens, être attentive aux leçons que le peuple donne, comprendre que le citoyen est le mieux placé pour faire le diagnostic de sa vie et pour dire au nom de quelles valeurs la gauche doit agir ». C’est ainsi que dans sa première adresse solennelle au Français, quelques heures après son investiture, Ségolène Royal célèbre avec sa victoire sur Laurent Fabius et Dominique Strauss-Khan le début d’une nouvelle ère pour la gauche et le Parti Socialiste. Trente-cinq ans après le Congrès d’Epinay, un an après la commémoration du centenaire de la fondation de la SFIO, le discours de Melle conclut la séquence politique ouverte par la « crise » du 21 avril 2002. Du vote majoritaire des militants en faveur du « oui » au Traité Constitutionnel Européen à la synthèse du Mans en passant par le vote du « projet socialiste », la réussite de l’entreprise Ségolène achève la réorganisation interne engagée avec constance et détermination par François Hollande.

Un parti en recomposition

La vague « rose » des élections régionales de 2004, principalement motivé par le rejet du gouvernement Raffarin, est à l’origine de l’emprise politique du Premier secrétaire sur le parti. Le mode de scrutin, par liste et par département, a renforcé le rôle des fédérations et confirmé l’autorité de l’état-major national. Les élections européennes ont entériné, à quelques mois d’intervalles, le dispositif et scellé l’alliance entre les « grands fédéraux » et la Rue de Solferino. Le découpage en huit circonscription électorales a donné à François Hollande l’occasion de renforcer des fidélités anciennes et de créer des dépendances nouvelles. Robert Navarro représentant de l’Hérault, Premier secrétaire de la cinquième fédération socialiste de France, devient ainsi député européen du sud-ouest. À la fin de l’été 2004, François Hollande dispose de marges de manœuvres sans précédent et peut envisager le futur Congrès socialiste avec sérénité. Après l’annonce de la tenue d’un référendum sur le TCE, de nouvelles opportunités tactiques apparaissent, les événements semblent jouer en faveur du Premier secrétaire. La docilité et le soutien des fédérations obtenues, la bataille référendaire est la première épreuve du feu pour le bloc majoritaire.

Pour comprendre la profondeur et l’impact de cette transformation, il n’est pas inutile de rappeler l’histoire organisationnelle du PS. Au Congrès d’Epinay en 1971, le Parti se structure en « factions » et « courants » afin d’assurer la permanence du débat interne, aider au rayonnement externe et démultiplier son offre électorale. François Mitterrand, soucieux de ne pas répéter le double échec de la SFIO aux législatives de juin 1968 et présidentielle 1969, s’est attelé au décloisonnement politique des socialistes. L’organisation en « courants » a le triple intérêt de répondre alors à l’aspiration démocratique des mouvements sociaux, d’attirer au Parti Socialiste une nouvelle génération militante et d’affaiblir le Parti Communiste Français. L’émulation interne dynamise le PS, aide à l’émergence d’une élite socialiste capable de battre la droite, à la marginalisation du PCF et à porter François Mitterrand au pouvoir. Jusqu’en 1991 et le Congrès de Rennes, les trois piliers de l’appareil socialiste restent les fédérations départementales, les « courants » et la direction du parti incarnée par un Premier secrétaire sous tutelle du Président de la République. Par la suite, les querelles de succession, les enjeux électoraux futurs entament les équilibres hérités d’Epinay sans que n’apparaisse une solution de rechange. La dissolution et la victoire inattendues aux législatives de 1997 atténuent l’urgence d’une réforme de l’organisation. Il faut attendre le « choc » du 21 avril 2002 pour que la question organisationnelle revienne au premier plan.

François Hollande a toujours été opposé à la logique centrifuge des « courants ». Au début des années 1980, il milite avec Ségolène Royal dans le groupe « transcourant » qui souhaite casser les rivalités internes et pacifier le parti. C’est la campagne sur le TCE qui lui donne l’opportunité de désarmer les « factions » et « courants » encore actifs et de réaliser son projet de jeunesse. En engageant le Parti Socialiste pour le « oui » au Traité Constitutionnel Européen, le Premier secrétaire éprouve dans l’adversité la solidité de son alliance avec les grandes fédérations, élargit l’assise du bloc majoritaire aux partisans de Martine Aubry, de Lionel Jospin, de Michel Rocard, de Dominique Strauss-Kahn, réduit le Nouveau Parti Socialiste d’Arnaud Montebourg au silence et isole les amis de Laurent Fabius dans une alliance minoritaire avec Jean-Luc Mélenchon. Marqué par la défaite, traumatisé par l’opposition publique de dirigeants socialistes mais conforté par le soutien indéfectible des « grands fédéraux », l’état-major socialiste répond au camouflet du 29 mai 2005 par la « synthèse » du Congrès du Mans. L’opération consiste à rassembler le PS à l’échelon local et national autour de sa direction dans un bloc d’appareil pour préparer la distribution des investitures législatives, cantonales, municipales et présidentielle... Pour ne pas être oublié lors du partage, les opposants se rangent aux injonctions de François Hollande et accompagnent la recomposition en cours.

Le Congrès du Mans est un Congrès d’Epinay à l’envers. Pour les mêmes objectifs de performance électorale et de conquête du pouvoir, le Parti Socialiste de 2005 opte pour l’homogénéisation, le contrôle vertical et la discipline fédérale. Les « courants » ne sont plus utiles et, au contraire, sont un obstacle aux ambitions du bloc d’appareil. Les trois dernières étapes de l’entreprise engagées par le Premier secrétaire sont la réforme du mode d’adhésion, l’adoption d’un projet politique commun, et l’investiture d’une candidate porteuse de ce nouveau profil. A titre de comparaison, la réforme du Labour Party opéré par Tony Blair dés son accession au leadership en 1995 obéit à la même logique et suit le même principe. Par la réforme de la clause 4 des statuts du Labour, Blair parvient à affaiblir la collégialité de l’exécutif à désarmer le poids des syndicats dans le parti, à se donner les marges de manœuvre nécessaires au recentrage de l’organisation. Par ailleurs, la réforme du mode de scrutin interne sur la base « d’un homme égale une voix » entraîne la disparition des anciennes pratiques collectives et permet le recrutement de nouveaux adhérents issus des classes moyennes peu sensibles aux revendications sociales. Comme le montre l’exemple britannique, les mutations organisationnelles sont toujours le prélude à des réalignements programmatiques, à des métamorphoses stratégiques. La mutation des structures du Labour permet à Blair d’imposer sa « troisième voie » néo-libérale. La transformation des équilibres internes du Parti Socialiste rend possible la réalisation d’un aggiornamento politique identique, à droite de la gauche, de la « troisième voie » à la « démocratie participative ».

Le nouveau parti de l’ordre

La mobilisation d’une génération de « nouveaux adhérents », rétifs aux querelles internes, soucieux d’unité et sensibles à la « modernité », finalise la réforme de structure engagée depuis les élections régionales et européennes de 2004. Les adhésions à 20 Euros doublent les effectifs socialistes et créent un électorat captif émancipé de la médiation traditionnelle des « courants ». Cette désintermédiation des rapports entre base et direction constitue une ressource nouvelle pour la Rue de Solferino, d’autant plus qu’elle avantage le Premier secrétaire sur les « grands fédéraux ». Le mode d’adhésion par voie électronique banalise le contournement de la voie fédérale et donne naissance à des pratique militantes, plus marquée par les logiques de marché que par le clientélisme départemental. Dès lors, les trois piliers constitutifs de l’alliage du « nouveau » Parti Socialiste sont les adhérents « atypiques », les fédérations et le Premier secrétaire. Le PS peut ainsi aborder la campagne présidentielle en ordre de bataille, avec une direction homogène, des fédérations pacifiées, des adhérents sous contrôle et la candidate adéquate. L’investiture de Ségolène Royal par une large majorité des militants socialistes est l’aboutissement logique et sans surprise de ce processus de réorganisation et de recomposition de l’appareil. Sa candidature et son profil coïncide avec le PS de l’après « synthèse ». Hostile aux « courants », se revendiquant de la « modernité » comme de la « rénovation », défendant un rapport direct avec le « peuple » comme avec les militants, Ségolène Royal est également la candidate des « grands fédéraux » et de la direction du PS. Plébiscitée par les « nouveaux » adhérents soutenu par les « barons » du parti, elle incarne la rupture avec le PS d’Epinay et donne un visage aux transformations de son organisation. Laurent Fabius défait, Dominique Strauss-Khan apparaît comme le seul compétiteur des années à venir. Défenseur du Traité Constitutionnel Européen et d’un programme économique libéral, il devient l’unique ressource anti-Ségolène pour les adhérents déçus. Par ailleurs, l’addition de leur score (80%) lors du dernier scrutin rend compte du déplacement du centre de gravité du PS et de la disparition de toute opposition de gauche - si ce n’est sous forme groupusculaire - en son sein.

La réforme des structures du PS accompagne et précède donc un recentrage inédit que révèle la succession logique de ses dernières prises de position. A la crise du 21 avril 2002 le Parti Socialiste répond par le « oui » au TCE, au « non » majoritaire à gauche par la « synthèse » du Mans, à la mobilisation sociale des jeunes et des salariés contre le CPE par le « projet socialiste », et à la menace Nicolas Sarkozy par Ségolène Royal. Alors qu’en moins de trois années, le système partisan a subi un double désaveu électoral et démontré son obsolescence, le « nouveau » Parti Socialiste a fait le choix, à chaque crise politique, institutionnelle ou sociale, de défendre l’ordre dominant. Désormais uni derrière sa candidate et porté par une nouvelle combinaison organisationnelle, le PS recomposé apparaît de plus en plus comme la dernière garantie du système contre son entropie ou son éclatement probable. A la fin du dix-neuvième siècle, les observateurs de la vie politique française qualifiaient la droite de « parti de l’ordre » et la gauche de « parti du mouvement ». Aujourd’hui, le parti de Ségolène Royal invente un post-socialisme qui se revendique de « l’ordre » et de « l’autorité ». La « démocratie participative » de type poitevine n’étant que l’un des derniers artefacts politique du capitalisme post-moderne. Par un retournement historique saisissant, déjà illustré par le cas du Labour Party de Tony Blair, le Parti Socialiste apparaît désormais comme l’organisation politique la plus sécurisante pour les classes dominantes, notamment dans le cas où la droite ne parviendrait pas à s’adapter et se rassembler sur son modèle.

Dans ce contexte, la gauche d’alternative ne doit pas se contenter d’assister en spectatrice à ces recompositions au risque de voir un parti de l’Ordre, en l’occurrence le PS, bénéficier d’une éventuelle dynamique anti-droite. L’exigence de radicalité et d’indépendance s’impose au-delà des traditions hérités des périodes précédentes (Front Unique, Front large, etc). C’est en créant du clivage et de la polarité contre les partis défenseurs du statu quo et leurs supplétifs que la tendance peut-être inversé ou, pour le moins, combattu avec succès. A l’opposition gauche/droite devenue obsolète, les militants de l’égalité et de l’émancipation sociale doivent substituer l’opposition Ordre/alternative sans craindre d’avoir à se distinguer de ceux qui contribuent à la permanence des hiérarchies politiques existantes.


* Cyril Gispert est un ancien membre du PS. Il appartenait à la direction du courant NPS d’ A. Montebourg.